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Liban : les fantômes de la mémoire

« Tombé du ciel », de Wissam Charaf

Tombé du ciel, le film du Libanais Wissam Charaf soutenu et présenté par l’Association du cinéma indépendant pour sa diffusion (ACID) au festival de Cannes en 2016 traite, sans avoir l’air d’y toucher, de la question lancinante du traumatisme de la guerre civile (1975-1990) dans un pays dont les habitants ne sont toujours pas en paix avec un passé refoulé, faute d’avoir pu effectuer un travail de mémoire. En salles en France depuis le 15 mars.

Est-il préférable de se faire descendre par un tueur portant une chemise blanche ou une chemise noire ? Voilà l’une des questions posées par un personnage dans une scène du beau film de Wissam Charaf. Le ton est donné. Des répliques comme celle-ci, révélant l’absurdité des situations, ainsi que des scènes loufoques se succèdent tout au long du film qui commence dans un décor de neige et finit face à la mer — la mer et la neige, symboles du Liban « éternel ».

L’histoire relate les retrouvailles de deux frères à Beyrouth. Le plus jeune, à la vie bien réglée et apparemment sans états d’âme, vigile dans une boîte de nuit, voit débarquer soudainement dans sa vie son frère aîné, disparu depuis des années et que l’on croyait mort. Un premier contact plutôt musclé puisque, ne le reconnaissant pas tout de suite et croyant avoir affaire à un importun, il lui assène un violent coup de boule.

Le grand frère, dont on ne saura pas grand-chose mais que l’on soupçonne d’avoir été milicien pendant la guerre s’immisce tout de suite dans le cours de la vie quotidienne, comme s’il prenait tout naturellement un train en marche. Et voilà le passé qui revient à grand fracas. Un passé qui ne passe pas. Peu de mots seront prononcés entre les deux frères, et c’est bien là le nœud. D’ailleurs, à un moment, après un incident violent, le jeune frère, joué par l’épatant Raed Yassin, perdra la parole. Il ne la retrouvera qu’après un cri. Qui pourrait être celui de la génération du réalisateur ; celui de ceux qui ont grandi pendant la guerre ou qui sont nés juste après ou avant. Que nous dit cette génération ? Peut-être qu’elle voudrait en savoir plus, qu’elle voudrait qu’on n’oublie pas, d’autant plus que les Libanais revendiquent fièrement cette capacité à l’oubli, s’étant accordés sur une loi d’amnistie scellant la fin de la guerre en 1991. L’un des personnages ne pense qu’à voyager pour travailler à l’étranger et s’acheter de belles voitures. Mais la nouvelle génération porte en elle les non-dits de la précédente, les émotions enfouies.

Tombé du ciel, bande-annonce — YouTube

Ce cri adressé au revenant, aux fantômes qui continuent de hanter, vingt-six ans après la fin des combats (au Liban on dit pudiquement les « événements »), est une question qui pourrait se résumer à : mais que s’est-il donc passé pour qu’on en arrive là ? Parce que ce passé indigeste phagocyte le présent, un présent sans repères, chaotique. Les armes se sont tues, mais le goût des armes persiste et c’est à celui qui arrivera à rassembler les pièces détachées d’un revolver le plus rapidement possible. Ou bien, à préférer tirer à travers la fenêtre (au bazooka !) sur un voisin bruyant plutôt que de lui demander de baisser le son de sa télévision.

Retour d’un disparu

Wissam Charaf, né en 1973, deux ans avant le début du conflit, confie que ses personnages ont « refoulé la guerre en eux », mais qu’« on ne peut pas refouler éternellement »1. En effet, ce frère disparu est un revenant, métaphore du refoulé de toute une population. Chassez le refoulé, il revient par la fenêtre, ou plutôt il tombe du ciel, comme l’indique le titre du film.

Il y aurait tant à dire sur les disparus de la guerre du Liban… On estime à des milliers le nombre de personnes dont on ne connaît pas le sort. Arrêtées arbitrairement pendant la guerre civile, savoir ce qu’il est advenu d’eux n’a pas ému outre mesure les gouvernements successifs en place, le plus souvent impuissants. Régulièrement le dossier des disparus réapparait pour être aussi vite relégué aux oubliettes. Un très bon film a été réalisé en 2016 sur des détenus — longtemps tenus pour disparus — dans la prison syrienne de triste mémoire de Tadmor. Aujourd’hui, seules les associations de la société civile et des familles concernées ainsi que les organisations humanitaires enquêtent encore sur ces disparitions. Une scène de Tombé du ciel montre d’ailleurs une militante prélevant un échantillon d’ADN sur une personne de la famille d’un disparu afin d’alimenter une banque de données qui permettrait de mieux identifier les corps à l’avenir.

La disparition forcée, c’est l’impossibilité du deuil puisqu’il n’y a pas de corps, c’est l’incapacité de tourner la page. La disparition est double : en plus d’être un drame, une perte, c’est aussi la disparition du cadavre. Ne pas savoir et ne pas pouvoir oublier. Errer dans un no man’s land qui empêche de vivre, alors que tout autour, tout le monde s’accorde à clamer qu’il faut oublier. Un peuple crâneur qui se targue de considérer la faculté d’oublier comme une grande qualité, une force. Oui, mais voilà, les disparus ressurgissent parfois, pareils à des fantômes ou à des spectres. Cette figure du disparu est centrale dans le film, de même que la guerre civile reste, plus d’un quart de siècle après, le thème central du cinéma libanais.

C’est un disparu qui revient vingt ans après, dévalant au début du film la montagne enneigée. On se demande s’il est réel et ce qu’il vient nous révéler. Il bouleverse le quotidien bien huilé, mais si peu vivant de ceux qui tâchent d’accomplir leurs obligations. Certains n’ont pas très envie de le revoir. D’abord son père ne le reconnaît pas. Un vieil ami refuse d’admettre qu’il s’agit de lui. Quant au petit frère, malgré sa stature imposante et sa posture de « gros bras », il garde dans son regard une expression d’enfant perdu qui ne semble pas bien comprendre ce qui se passe autour de lui. Ce revenant est le hors-champ de l’histoire et vient y faire une incursion pour désordonner tout cela.

Le format carré, intimité du souvenir

Le choix du format carré par le réalisateur est à ce titre intéressant, de même que la quasi-absence de mouvements de caméra ; le nombre des plans fixes fait pencher le film du côté de l’image fixe, comme si on feuilletait un album photo. Du coup, les bords du cadre semblent tranchants et donnent à la minceur de l’intrigue un contenant qui intensifie les visages, isole les personnages du décor. La ville de Beyrouth est à peine esquissée. Même les sons semblent amplifiés, claquants. Il est très rare de voir au cinéma ce format carré ; seuls quelques réalisateurs l’ont employé ces dernières années. Il rappelle le « super 8 », celui qu’on diffusait dans les familles pour visionner les souvenirs de vacances. Format intime de la mémoire, c’est aussi le format du cinéma muet – l’origine, en somme —, qu’on rencontre plus couramment en photographie. Or s’il y a une forme de représentation qui touche vivement à la mémoire, c’est bien la photo. Notre mémoire est constituée d’une succession d’images fixes.

« C’est un film à deux tons qui oscille sur une ligne tenue entre deux émotions voisines : rire et tristesse. L’un est tapi au creux de l’autre en permanence », explique le réalisateur dans le dépliant de présentation du film. Pour lui, la « dérision comique », voire trash, qui frise parfois le vulgaire, cherche « à éviter à tout prix le drame social au premier degré ».

Mais surtout, ce film questionne la mémoire d’un pays qui a vécu une guerre, mais n’a pas encore trouvé le moyen de transmettre ce vécu aux générations suivantes. Ce disparu, ce revenant, est une image latente. Il faudra bien à un moment donné la regarder en face.

1Entretien réalisé à Beyrouth en mai 2016, cinéma Espace Saint-Michel.