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Documentaire

« Little Palestine », journal du siège et de la résistance de Yarmouk

En plein conflit syrien, le régime de Bachar Al-Assad assiège le quartier de Yarmouk, dans la banlieue sud de Damas, plus grand camp de réfugiés palestiniens au monde. Le réalisateur palestinien Abdallah Al-Khatib filme les privations quotidiennes, tout en rendant hommage au courage des enfants et des habitants du quartier dans un film à la fois bouleversant et poétique. Il sort en salles le 12 janvier 2022.

Dulac Distribution

Projeté pour la première fois en France lors de l’édition 2021 des États généraux du film documentaire à Lussas en Ardèche (22-28 août 2021), Little Palestine. L’histoire d’un siège est l’œuvre du réalisateur palestinien Abdallah Al-Khatib, qui a filmé le camp de réfugiés de Yarmouk, son quartier, en banlieue sud de Damas. Bouleversant et poétique à la fois, le documentaire donne à voir la déliquescence de ce camp, qui constituait avant le conflit syrien la plus grande concentration de réfugiés palestiniens au monde. Il est assiégé par le régime de Bachar Al-Assad entre 2013 et 2015 car considéré comme foyer de l’opposition, avant d’être envahi par l’organisation de l’État islamique (OEI) en avril 2015.

Éclats de rire dans l’obscurité

Abdallah Al-Khatib a voulu redonner une dignité aux victimes de la guerre en Syrie, à contre-courant des nombreuses images et vidéos qui ont documenté cette période. Il a filmé son quartier par ses propres soins et avec l’aide de quelques amis. En pratique, cela s’est fait en filmant les menus actes de résistance au quotidien des habitants du Yarmouk. À commencer par ceux d’Oumm Mahmoud, la mère du réalisateur, extrêmement sollicitée après s’être portée volontaire comme infirmière. « Où est ta mère ? » scande un tel durant le film. « Que Dieu te bénisse », lui répète-t-on à longueur de journée. La solidarité forme le tissu social durant cette période où le quartier s’enfonce progressivement dans une misère absolue. Cette solidarité n’est pas seulement de l’ordre du matériel ; elle est aussi psychologique. Oumm Mahmoud distribue des ballons rouges aux enfants du quartier pour tenter de les divertir.

L’insouciance de l’enfance offre une échappatoire au quotidien de la guerre : un ballon qui éclate effraie parfois plus qu’une bombe pulvérisant l’étage d’un immeuble à proximité. La vie continue aussi grâce à la musique : un piano, planté au milieu d’une route, fait chanter une chorale d’hommes regroupés à l’improviste, bras dessus, bras dessous. Mais difficile de filmer seulement l’espoir quand tout devient noir.

Filmer la révolte

« Vous êtes où, le Croissant rouge ? » crie un homme au milieu d’une foule consternée par l’absence des aides humanitaires, quand le dernier hôpital, entretenu par L’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), ne fonctionne plus. Un sentiment d’abandon engendre la colère des habitants, dont la majorité a fui dès 2013. La population, qui s’élevait à approximativement 160 000 habitants en 2012, s’est ainsi vu réduite à quelque 18 000 habitants piégés dans l’enceinte du quartier en 20151. Des corps recouverts de draps blancs, une fillette morte de faim, enveloppée d’un keffieh : la tristesse se mue bien vite en colère. La violence subie est celle d’un conflit latent qui fait mourir de faim, à petit feu, les habitants de Yarmouk assiégés.

La colère gronde spécifiquement contre le régime. Abdallah Al-Khatib apparaît, dans ces moments de révolte, à la tête d’un rassemblement de manifestants sur laquelle, très vite, s’abat la répression. Le bruit des tirs fait reculer la foule. La caméra prend alors, ici comme ailleurs, le relais de l’expression de la contestation. Car la guerre en Syrie a donné lieu à de nouvelles formes de révoltes, notamment à travers la vidéo, dont l’utilisation de plus en plus perfectionnée a été un medium de protestation de la part de nombreux militants syriens. Toutefois, Abdallah Al-Khatib n’attaque pas directement le régime syrien. Le témoignage des événements en cours dans le quartier se suffit à lui-même pour dénoncer l’atrocité du siège.

Monologue intérieur en voix off

La voix off d’Abdallah guide les images. Son ton grave contraste alors avec celui qu’il prend quand il apparaît à l’écran, échangeant avec les personnes filmées, dans la posture du journaliste. Il cherche à en savoir plus sur l’état mental et physique des habitants à travers des questions banales, ou en fixant une situation avec la caméra, sans commentaires. Filmer les faits, sans retouches, est une façon de rendre visible ce qui était invisible du grand public.

Le réalisateur met surtout en avant les conditions de vie des enfants. En allant à leur rencontre, en adoptant un ton joueur, il montre leur souffrance. Filmant une petite fille du quartier, Tasnim, accroupie sur un gazon, il se rend compte que cette dernière est à la recherche d’herbes pour se nourrir. « Tu as peur ? » lui demande-t-il, ce à quoi elle répond par la négative, avec un sourire en coin. À quelques garçons, il demande quels sont leurs rêves les plus fous : « Je rêve que mon frère revienne à la vie » ou « Je rêve de manger un chawarma »… sont autant de réponses possibles dans un contexte où mort et faim se conjuguent.

La voix off est aussi l’instrument d’une sorte de monologue intérieur. Il ne s’agit pas de donner une leçon du vécu de la guerre mais plutôt de le comprendre, et se parler à soi-même pour tenter de survivre à ce siège. C’est une forme de thérapie face à la situation difficile à laquelle il fait face, parmi d’autres, dans ce moment d’abandon non seulement de la part des instances humanitaires, mais aussi de la part de la population syrienne.

L’identité en question

Suis-je un Palestinien en Syrie ou un Syrien de Palestine ? Aujourd’hui, Abdallah vit en Allemagne avec sa mère à l’instar d’autres habitants de Yarmouk ayant fui l’arrivée de l’OEI. À plusieurs moments, la question de leur identité entre en jeu, coincés qu’ils sont entre deux mondes : celui de la Palestine et du retour rêvé, et celui de la Syrie, pays d’accueil. À cela se rajoute désormais un troisième monde plus rude : celui de l’exil. Durant un regroupement des habitants du quartier, beaucoup déclarent être à la fois Palestiniens et Syriens, mais le spectateur perçoit en fond sonore des réactions de désaccord à ces déclarations, qui ne font pas l’unanimité.

Le documentaire se termine sur une scène où un homme âgé, assis devant un petit feu brûlant dans des boîtes de conserve en aluminium, rappelle la force de l’identité palestinienne. Il chantonne en anglais le retour à la terre de Palestine, moment très vite interrompu par l’émotion, qui étouffe sa voix. Cette scène est à elle seule représentative de cette fusion entre poésie et tragédie qui fait l’originalité du documentaire.

Abdallah Al-Khatib a réalisé ce film quand la plaie était encore ouverte. Cette douleur partagée avec le grand public est d’autant plus poignante qu’elle est montrée avec sensibilité, à travers des regards marquants, des rires d’enfants, des chants d’adultes, pour documenter un siège dévastateur. Bénéficiant d’une diffusion à l’international, notamment en France lors du festival de Cannes en 2021, en Suisse aux Visions du Réel, ou encore au Kosovo au Dokufest, ce témoignage donne à voir une autre facette de la guerre en Syrie. Aux documentaires comportant des scènes de grande violence pour documenter cette période sanguinaire, Little Palestine préfère relater les faits avec plus de douceur, tout en conservant le caractère tragique de ce siège.

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