Politique, culture, société, économie, diplomatie

Mille ans d’histoire de la monarchie marocaine revisités par un ethnologue

À quoi tient l’extraordinaire longévité de la monarchie marocaine qui domine depuis un bon millénaire le nord-ouest du Maghreb, poussant, au gré des dynasties, des pointes jusqu’en péninsule ibérique et même vers Tunis ? Raymond Jamous, ethnologue et historien, directeur de recherche émérite du CNRS, propose dans un court et stimulant ouvrage une nouvelle lecture de l’histoire longue du Maroc.

Au cours de ses recherches sur le terrain, Raymond Jamous a constaté que mythes et rites locaux reproduisaient les grandes lignes de l’évolution du pouvoir d’État dans cette partie du monde arabo-berbère. Dans les cérémonies de mariage comme dans les légendes chez les Iqar’iyen, confédération de tribus du Rif oriental, le sultan apparaît aux yeux de l’ethnologue comme le représentant de l’autorité centrale, mais également comme un miroir indispensable à la reproduction de la microsociété locale.

Le Maroc est le seul pays d’Afrique du Nord et du Proche-Orient à avoir connu un sultanat sur un temps aussi long. La continuité ne doit cependant pas masquer une différence majeure entre deux grandes périodes : les premières dynasties (Almoravides, Almohades, puis Mérinides et Wattassides) qui gouvernent du XIe au XVIe siècle, issues de tribus venant du Sud saharien, du Haut Atlas ou de l’Atlas oriental, n’ont pu régner chacune plus de cent cinquante ans. Partis d’une tribu ou d’une région, elles rêvent de conquérir tout ou partie de l’Espagne musulmane et du Maghreb, d’élargir les frontières et d’agrandir l’empire musulman. « Durant ces quatre siècles, le Maroc n’est qu’une partie de l’empire, même s’il en constitue en quelque sorte son centre avec Marrakech ou Fès comme capitale », écrit l’auteur.

Au XVIe siècle tout change avec l’apparition des Chérifs (ou Chorfas), descendants du prophète Mohammed, dont le prestige est considérable à l’époque. L’autorité du sultan est fondée sur sa légitimité religieuse. « Commandeur des croyants », il est reconnu comme tel par ses sujets, aussi turbulents soient-ils. La première dynastie chérifienne, celle des Saadiens, se bat sur deux fronts : à l’ouest contre les Portugais qui occupent le préside (poste fortifié) d’Agadir, à l’est contre les Ottomans solidement établis dans le reste du Maghreb. La rivalité entre les fils du sultan défunt explique selon les historiens l’échec d’une dynastie incapable par ailleurs de maîtriser les relations forcément difficiles avec les tribus, les autres Chérifs et surtout les confréries religieuses, les zaouïas, qui seront parmi les plus ardents candidats à sa succession. Triomphant de ses deux rivaux, l’alaouite Moulay Rachid sera proclamé sultan, le premier d’une dynastie dont un lointain descendant, Mohamed VI, règne aujourd’hui encore sur le Maroc.

Son frère et successeur Moulay Ismaïl réorganise l’armée, crée le Makhzen, une administration dévouée à sa personne qui ne lui coûte rien et parcourt le pays, seul moyen de contrecarrer l’agitation latente des tribus. Les mehalla sont une étonnante innovation politique qui fera à l’époque coloniale l’objet de nombreuses incompréhensions de la part des observateurs européens. Loin d’être des « colonnes infernales » comme celles de Louis Marie Turreau de Lignières durant la guerre de Vendée (1793-1796) sous la Terreur, une expédition à but exclusivement fiscal destinée à rançonner les tribus ou, en cas de refus, à les détruire, ce sont d’immenses cohortes de milliers de soldats, de fonctionnaires et de courtisans à cheval qui suivent des itinéraires précis, toujours les mêmes, à la frontière des territoires tribaux de Fès à Marrakech en passant par le Tafilalet, région d’origine des alaouites. La mehalla reflète la puissance temporelle et religieuse du sultan, mais aussi la reconnaissance par le souverain de la réalité tribale et de son territoire. Le premier n’entend pas plus les contester que les seconds n’envisagent de prendre sa place, même si les révoltes ne sont pas rares et se concluent plus souvent par la négociation et le compromis que par l’affrontement.

Jusqu’à l’établissement du protectorat franco-espagnol en 1912, les sultans chérifiens respecteront scrupuleusement le calendrier et les itinéraires des mehalla, renforçant ainsi un sentiment d’appartenance à un ensemble particulier, le Maroc. Il en reste une trace : les palais royaux qui parsèment le pays d’Agadir à Tétouan, où le roi réside à son gré plus ou moins longtemps.

L’ouvrage savant, qui se veut une reconstruction du passé chérifien, éclaire d’un jour nouveau ces siècles obscurs. La rencontre entre le souverain et ses populations existe-t-elle encore ? Le lien s’est-il maintenu ? Si l’auteur ne se prononce pas sur ce point, il note cependant que la monarchie marocaine a surmonté avec succès avant l’indépendance les deux épreuves majeures que sont la révolte d’Abdelkrim Al-Khattabi dans les années 1920, et la vague nationaliste dans les années 1950 qui entendait la marginaliser. Depuis 1956, elle en a affronté d’autres, mais a sans doute renforcé encore son autorité en la modernisant et en multipliant le nombre des fonctionnaires payés par le roi alors que leurs prédécesseurs vivaient directement « sur la bête », c’est-à-dire sur la population. L’apparition de catégories sociales nouvelles, l’exode rural qui a drainé une majorité de la population vers les villes, le recul de l’ignorance ont à coup sûr bouleversé la donne. Toutefois la séduisante hypothèse de l’auteur mérite d’être travaillée par des historiens pour être confortée ou critiquée.