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Nabile Farès, à la mémoire de l’Absent

Parcours d’un écrivain algérien

Avec la disparition le 30 août dernier de Nabile Farès, poète, écrivain, anthropologue et psychanalyste, l’Algérie perd un de ses grands auteurs et la France, où il vivait depuis les années 1980, un « passager » à la fois brillant, exigeant et discret. Ali Chibani revient sur son œuvre littéraire.

Pour Nabile Farès, la littérature est « ce lieu de la référence et de la saisie des enjeux culturels inscrits dans l’histoire sociale des peuples, des sociétés, des individus et des groupes. » Son désir est « que l’on considère [s]es livres comme n’étant pas étrangers à la vérité commune et éthique propre à l’humanité vivante, à élargir l’horizon et la réalité de l’humanité vivante ; rien de plus, rien de moins ! » 1. Pour lui, la littérature ne veut pas d’une « humanité » mourante, morte, ou d’une humanité tout court, mais d’une humanité vivante, en permanence productrice de sens, de liens sociaux et culturels, de récits qui permettent aux civilisations de se regarder, de se donner les unes aux autres, et de passer les frontières de l’idéologie, des nationalismes, des interdits d’être à soi et d’être à l’Autre. Pour que l’étranger ne soit nulle part une menace. Ainsi, le monde aurait en soi, partout, une part nommée Maghreb-Occident, qui est aussi cette part que le Maghreb refuse de voir, d’enregistrer et d’accepter, tant elle constitue une vérité qui compromet les discours politiques et religieux des États actuels.

Au pays des disparus et des résurrections

Mais comment parler de « l’humanité vivante » ? Nabile Farès le fait à la manière des chamans : nommer une chose pour dire le contraire, dire le mal pour appeler le bien. Il dit les cassures réelles et symboliques, les gouffres, les embrasements, les corps cassés, les corps décapités, les langues nouées, les langues interdites, les êtres disparus, les êtres enlevés par l’armée coloniale et par la sécurité militaire algérienne du « Parti Kiététout »… pour laisser entendre que l’humanité vivante est possible dans et par la reconnaissance de ce qu’elle n’est pas aujourd’hui :

Il faudrait que vous acceptiez ce voyage au Pays de Là-Bas, des Disparus et des Résurrections, ce pays se trouve un peu plus loin de ces lieux où nous sommes, de ce bureau, de cette place forte… (Il était une fois, l’Algérie, Achab, 2010 ; p. 26).

Cet enfant de la guerre, dont les recherches ont été dirigées par Germaine Tillion en anthropologie, par Emmanuel Levinas en philosophie et par le philosophe et psychanalyste Pierre Kaufmann en anthropologie littéraire, évoque et analyse les comportements et les destructions actuels, du nazisme à la guerre d’Algérie, à l’islamisme, au racisme, au capitalisme de ceux qu’il nommait « les pervers à l’envers » (en référence à : « travailler plus pour gagner plus »). Il passe souvent par des récits originels dans lesquels la monstruosité exprimée par les contes finit par violer et envahir le champ du réel. Si l’enfant qui écoute un conte a son inconscient pour le protéger de la terreur que le récit inspire en pensant qu’il ne s’agit que d’un conte, qu’est-ce qui pourrait protéger l’humanité des massacres et des crimes qu’elle commet quotidiennement, réellement, dans cette « “forêt des Ogresˮ ; autour de laquelle plusieurs hameaux, maisons isolées, avaient été incendiées » (Ibid.) ?

Aux origines de la parole

Aux origines de la vie et de la parole se trouve aussi la femme, celle qui a le don du conte et à laquelle il consacre L’Exil au féminin ( L’Harmattan, 1986). Dans ce recueil de poésie, à l’exil territorial s’ajoute un exil intérieur et social de la femme qui se construit par le foisonnement des métaphores et par les blancs qui occupent l’espace de la page2. En cela, il fait de la francophonie une odyssée des symboliques berbères voyageant dans « une langue devenue plusieurs »3.

On comprend dès lors que les personnages du conte traditionnel berbère comme l’ogre, l’ogresse ou Mqidec traversent une grande partie de son œuvre. Car les contes sont à leur façon un lieu généalogique de narration qui préenregistre les structures de représentation du monde et de ses angoisses. Dans Yahia pas de chance, un jeune homme de Kabylie (Achab, 2009), roman autobiographique « forcené » écrit pendant la guerre d’Algérie alors qu’il avait rejoint l’Armée de libération nationale (ALN), Nabile Farès note :

Depuis trois mois dans ce village nous sommes dans l’enfer des bêtes et la nuit des ogres. […] Des génies malfaisants ont envahi nos terres et mutilé les âmes. Dans la forêt des hommes qui brûlent, le loup étranger fait des ravages aux montagnes et aux pitons que tu vois au-dessus d’Akbou.

« Ce que cherchait le père »

Dans Mémoire de l’Absent, qui revient sur la guerre d’Algérie et sur l’histoire de la Kahéna pour « restitue[r] dans et par le langage la cassure mentale et sociologique d’un monde en pleine destruction », le père veut écrire sa « généalogie ». Vivant dans un pays colonisé où il est difficile de se constituer une mémoire, le fils, personnage narrateur, ne comprend pas le sens du mot « généalogie », jusqu’à ce qu’il participe à la grève des étudiants algériens en 1956 :

Oui. Ce n’est qu’à ce moment que je compris que. Ce que cherchait le père. Était une raison de vivre. À l’intérieur du territoire. Sans doute. Une raison de vivre.

Nabile Farès s’est toujours senti en dette envers ses aînés : l’oncle enlevé par l’armée française et qui n’est jamais revenu (Yahia pas de chance, Le Champ des Oliviers, Mémoire de l’Absent) et le père, Abderrahmane Farès, président de l’exécutif provisoire algérien, qui revient sous la forme d’un spectre inspecter le lieu « Algérie » dans Il était une fois, l’Algérie, « curieux ou [attentif] à la disparition des histoires des femmes des hommes des enfants » et fantôme « de pages qui auraient consigné une cruelle vérité du monde ? »

Les tragédies contemporaines

Dans ses œuvres, Nabile Farès dépeint un monde qui a hérité de traumatismes importants et qui, loin d’entrer dans un travail de reconstruction et de guérison, constitue ces mêmes traumatismes en espace clos où il met en scène la répétition des tragédies anciennes :

Jamais n’aurait dû avoir lieu ce qui a eu lieu et pourtant ça a eu lieu et ça continue d’avoir lieu. Voilà, entre autres, la tragédie contemporaine de l’après-fascisme, l’après-antisémitisme, l’après-anti-judaïsme contemporain et la tentative d’extermination des juifs d’Europe. Oui, je suis engagé à dénoncer, à m’indigner de ce qui a eu lieu et qui n’aurait jamais dû avoir lieu ; de même pour la France et l’Algérie : la France n’aurait jamais dû se comporter en Algérie comme elle s’y est comportée entre 1954 et 19624.

L’écriture apparait alors comme une nécessité vitale pour l’écrivain et pour le lecteur, vitale pour le monde qui, par la poésie, inverse la fonction attribuée aux mots dans les discours politiques et religieux de refus de l’Autre, en fonction d’ouverture à l’Autre :

… Slimane était convaincu d’avoir conquis, ici, dans ses travaux d’imprimerie, le droit de passer outre, de franchir les barrages de mots, de langues, voire […] de pays. Il écrirait, oui, il écrirait (Il était une fois, l’Algérie, p. 56).

Pour

chang[er] de nom ; je me serais appelé : oui, L.M.T, oui, Laissez-Moi Tranquille. Ou bien LNT. Laissez-Nous Tranquilles (Ibid. , p. 54).

Une injonction lourde de sens en ce qu’elle manifeste l’impossibilité faite aux peuples de disposer librement d’eux-mêmes. Cette impossibilité, dans l’œuvre de Nabile Farès, apparait comme l’ordre donné par l’État pour les faire disparaître5.

Aussi. Puis-je dire. Persuadé de ce que l’inexistence est la condition de la beauté. J’avais. En quelque sorte fait vœu de beauté. Puisque. Je m’étais dit. Par je ne sais quelle force ou désir : je m’étais dit. Je ne deviendrais réellement existant que si je parvenais à rendre plus évident. En ce point du monde où je me trouve. Ce qui me faisait « vivre » ou, (bien que ce mot n’existe pas encore) « dévivre » ou, plus simplement écrire (Ibid. , p. 187).

La langue amazighe

C’est à ce niveau de l’impossibilité d’exister, de l’interdiction d’être et de l’injonction à disparaître qu’apparait la langue amazighe. Pour Nabile Farès, qui a toujours soutenu les militants du Printemps berbère à une époque où parler de cette identité menait aux geôles d’Alger, « Tamazight est une langue ouverte pour les langues et non pas une fermeture pour toute langue ». Il précise sa pensée :

L’amazighité, c’est un lieu d’ouverture à l’intelligence de l’histoire et du devenir, ce n’est pas un espace et une temporalité close pour une identité fermée ; cela devrait être un espace pour des pensées, interrogations, mémoires, ouvertures bénéfiques pour la paix civile, les enjeux démocratiques de reconnaissance d’aujourd’hui, contrairement aux enlisements meurtriers, anachroniques des guerres d’aujourd’hui (Maghreb, étrangeté et amazighité, Koukou, vient de paraître).

Nabile Farès aimait évoquer sa mère, comme gardienne de la langue et productrice de la culture berbère qu’elle fait durer même dans les pays étrangers, en rappelant les visites de l’écrivain et journaliste Jean El Mouhoub Amrouche au domicile familial en France dès qu’il avait envie de parler kabyle ou de manger aghrum uquran (le pain traditionnel kabyle).

Dans toute son œuvre, la nature est le lieu d’un exil positif et apaisant où la mort ne peut pas atteindre la vie. C’est dans cette nature, figure maternelle suprême, lieu qui submerge les failles historiques et les cassures mentales des peuples que l’être se réconcilie avec sa généalogie. Le conte ne sort plus alors du merveilleux pour devenir fantastique et il n’est plus la mémoire anticipée des crimes et de la folie de l’humanité. Loin de gâcher le bleu de la mer ou de blesser les yeux de la mère, il redevient un espace symbolique inviolé qui annonce la possibilité d’un retour à la tranquillité et à la sécurité prénatale portée ici par la métaphore du hérisson :

Après s’être reculé de la vitre et de la porte du balcon, il s’était assis devant sa table de travail, avait posé l’enveloppe qui venait d’Akbou, avait pris son stylo et s’était mis à écrire, il avait eu le sentiment que les mots tombaient sur la feuille de papier blanc comme de grosses larmes d’encre sur une mer atrocement bleue, et il avait écrit Claudine, mon amour, demain Mokrane passe me prendre dans ma chambre. C’est plus triste que tout, et je n’ai jamais eu autant froid. Je ne sais pas ce qu’il adviendra de moi et de ce dont j’ai eu toujours si envie. Mais tu dois le savoir et je n’y insisterai pas (ma tête brûle autant que l’été en Provence) mourir dans l’herbe les yeux clos je crie que je ne mourrai pas, parce que la mort ça n’existe pas. Je me cacherai dans toutes les forêts du monde et j’aurai une carapace de piquants, comme le hérisson de nos campagnes (Yahia, Pas de chance, un jeune homme de Kabylie, op. cit., p. 156.

Expurger les aspects critiques de son oeuvre ?

« La mort ça n’existe pas », mais la censure oui, et Nabile Farès l’a subie. Il a toujours considéré les accusations qui font de son œuvre un travail hermétique comme une politique de censure, voire comme une censure politique. De fait, des pressions ont été exercées par les autorités algériennes sur un éditeur français pour que ses textes ne soient plus publiés. Comment expliquer sinon cette demande qui lui a été faite de simplifier l’écriture de L’Exil et le Désarroi6 et de l’expurger de la critique qu’il fait du régime algérien ? Loin de répondre à une telle demande, Farès a repris son texte et l’a proposé à François Maspero.

Né le 25 septembre 1940 à Collo, il est en cela le digne fils d’Abderrahmane Farès qui a désapprouvé énergiquement l’autoritarisme de Ben Bella7. Si le père a été placé en résidence surveillée en 1964 par le premier président de l’Algérie indépendante et a choisi de quitter la vie politique après le coup d’État de Houari Boumediene en 1965, le fils a vécu deux ans avec un salaire gelé par les autorités algériennes qui voulaient l’amener à abandonner l’enseignement subversif qu’il dispensait à l’université d’Alger. Ses positions politiques contre le parti unique et en faveur des revendications identitaires et culturelles berbères ont attiré la sécurité militaire à son domicile laissé sens dessus-dessous. C’est l’événement qui lui a fait comprendre que le moment était venu de partir pour sauver sa vie. Et c’est en France qu’il a poursuivi son engagement politique, notamment en soutenant la création de la Ligue des droits de l’Homme en Algérie. Depuis 1983, date de son départ précipité, il ne sera rentré que quelques jours seulement en 1990 dans son pays.

Le mélange est l’avenir du monde

Nabile Farès a toujours été un homme de l’ouverture pour qui le « mélange » est l’avenir du monde, mais pas n’importe quel mélange. Indigné de voir des écrivains algériens chercher à tout prix à se faire connaitre auprès des médias français, l’écrivain et psychanalyste qui s’est battu pour que cesse la hogra, le mépris, en Algérie et ailleurs est l’homme des incorruptibilités : littéraire, scientifique, médiatique, politique et humaine. Jusqu’à sa mort le 30 août 2016 à Paris, quelques jours avant la publication de son dernier livre, il n’a jamais cherché une reconnaissance institutionnelle ou médiatique quelconque. Il tirait sa satisfaction des sollicitations exprimées par les jeunes d’Algérie et de France qu’il a toujours écoutés avec un profond respect et une modestie qu’on ne peut pas trouver chez les écrivains starifiés. Il était particulièrement intéressé à l’idée de faire parler le public français sur la guerre d’Algérie et la colonisation, pour l’amener à mieux comprendre l’époque actuelle et ses déchirements. À mieux assumer — donc à mieux surmonter — l’héritage traumatique que l’État et beaucoup de médias français préfèrent taire ou nier, par peur ou par désintérêt, comme si on pouvait cacher une guerre sous le tapis du silence et du déni.

Le proverbe kabyle dit : « Yella yiwen ulac-it yella » : « Il est un, il est mais il n’est pas ; il est un autre, il n’est pas mais il est ». Nabile Farès n’est plus mais il est et sera, pour nous, le Moi-Autre, la fonction idéale de l’intelligence et de la sensibilité humaines. Il est parti sans avoir revu l’Algérie dont il ressentait, au plus profond de son être et de son corps, le moindre tremblement, la moindre douleur. Il vivait difficilement les humiliations que son peuple a subies et subit encore. Pour survivre à ses souffrances, il a choisi la fontaine des symboliques et la voie de l’analyse qu’il nous lègue pour notre bienfait, pour notre existence d’êtres vivant de vie et non de mort, et pour que l’espoir qui l’a toujours animé continue à veiller, aux carrefours des embrasements.

1Peter Thompson Roger Williams U, «  Interview Avec Nabile Farès  ».

2Lire Beïda Chikhi, Littérature algérienne. Désir d’histoire et esthétique, «  Nabile Farè : d’un exil au féminin  », L’Harmattan, 1997  ; p. 179-199.

3«  Liberté francophone. Les voyages et découvertes littéraires de Beïda Chikhi  », dans Anne Douaire-Banny (dir), Isthmes francophones du texte aux chants du monde, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2012  ; p. 124.

4Peter Thompson Roger Williams U, art. cit.

5C’est pour dénoncer l’ordre qui veut obliger le peuple sahraoui à disparaître que Nabile Farès a écrit en deux langues (français et espagnol) Chants d’histoire et de vie pour des roses de sable, L’Harmattan, 1978. L’éditeur a étrangement attribué cet ouvrage au «  peuple sahraoui  ». Dans le même but, Nabile Farès est resté près de l’actualité, notamment avec ses tribunes et ses chroniques qu’il publiait dans la presse algérienne et française. On peut en retrouver quelques-unes sur son blog.

6Charles Bonn, Lectures nouvelles du roman algérien. Essai d’autobiographie intellectuelle, Paris, Classiques Garnier, coll. Bibliothèques Francophones, 2016.

7Lire Abderrahmane Farès, La Cruelle vérité. Mémoires politiques 1945-1965, Paris éd. Plon, 1982 et Alger, Casbah Editions, 2006.