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« Omar » de Hany Abu-Assad

Polar politique palestinien

En marge d’un militantisme s’opérant au détriment de l’esthétique, l’œuvre cinématographique de Hany Abu-Assad peut se lire presque comme un manifeste politique sans discours. Omar, son dernier film se place dans cette continuité.

Dans Le mariage de Rana, jour ordinaire à Jérusalem, l’œuvre qui a fait connaître Hany Abu-Assad en France et représenté la Palestine lors de la Semaine de la critique au Festival de Cannes 2002, la trame, comme pour les œuvres suivantes, se construit sur une relation amoureuse. Il s’agit d’une lutte contre la double oppression culturelle conservatrice, bravant à la fois les obstacles des traditions patriarcales palestiniennes et les obstacles de l’occupation israélienne. Afin d’échapper au destin d’un père lui imposant l’époux qu’il lui a choisi, Rana (Clara Khoury) n’a qu’une journée pour retrouver son amoureux, Khalil (Khalifa Natour), un réalisateur de théâtre, et l’épouser. Pour le retrouver, elle doit affronter le banal calvaire palestinien : les checkpoints à Ramallah où Khalil a dû passer la nuit après un bombardement.

Dans son controversé Paradise Now (2005) traitant de l’histoire de deux Palestiniens préparant un attentat-suicide à Tel Aviv (lauréat du Golden Globe du meilleur film étranger et nommé pour l’oscar dans la même catégorie, représentant la Palestine), tout se construit sur l’hésitation, centrée sur la nature de la résistance : doit-elle être pacifiste ou armée ? Le débat a lieu entre les amoureux Soha (Lubna Azabal) et Khaled (Ali Suleiman). Soha est pacifiste et militante des droits de l’homme et Khaled désigné pour exécuter l’attentat-suicide avec son ami d’enfance Saïd (Nais Nashif). Nous glissons alors du débat sur la « nature » de la résistance au dilemme intérieur : une fois la ceinture d’explosifs attachée autour du corps, débute, avec le compte à rebours du minuteur, le doute : Khaled hésite à se faire exploser. C’est alors que va naître la prise de conscience de l’être, de sa naissance individuelle à la veille de sa mort.

Paradise Now - YouTube
Bande-annonce

Dans un film où le spectateur, surtout occidental, peut avoir des difficultés à s’identifier à la victime, l’objectif de Hany Abu-Assad n’est pas de faire l’apologie des attentats-suicides. Il ne les juge pas non plus. Il essaye de comprendre et d’expliquer le processus à partir de documents fouillés, de dossiers réels sur les mécanismes qui peuvent conduire un homme à se transformer en bombe humaine. Un homme qui vit en Palestine, dans l’injustice extrême de l’occupation et d’une politique de colonisation que la communauté internationale laisse se perpétuer dans une totale impunité.

Avec Omar, prix du jury Un certain regard à Cannes en 2013 et récent lauréat des prix du meilleur long métrage et du meilleur réalisateur au festival du film de Dubaï (décembre 2013), Hany Abu-Assad nous laisse pénétrer au plus profond du mécanisme psychologique des personnages avec une grande maîtrise.

Nous sommes en Cisjordanie, à l’intérieur du « mur de la honte » que le personnage principal, Omar (Adam Bakri) escalade en cachette à la rencontre de la jeune fille qu’il aime, Nadia (Leem Lubany), déjouant les balles des soldats israéliens, non sans subir les vexations ordinaires le cas échéant. Opprimés derrière les murs et ne supportant plus l’humiliation quotidienne de leur condition d’occupés, Omar et ses deux amis d’enfance Tarek (Samer Bisharat) et Amjad (Samer Bisharat) décident de monter une cellule de résistance et passent à l’action en tuant un soldat israélien. Les voilà immédiatement repérés par l’armée israélienne. La caméra de fiction fusionne avec les caméras de surveillance et le film réussit parfaitement à montrer la domination des Israéliens, non seulement physique mais aussi psychique. Le service de renseignements israélien omniscient et omniprésent sait tout jusqu’aux moindres détails ; il sonde l’intimité des occupés et connaît ce qu’ils ignorent eux-mêmes sur ceux avec qui ils partagent leur vie et leur intimité. Toute la population palestinienne est mise sur écoute, fichée et numérotée comme si, dans chacun des corps et même des cerveaux étaient nichés des micros ; détectant même les sentiments amoureux afin de les utiliser pour mieux manipuler.

Omar — YouTube
Bande-annonce

Hany Abu-Assad revient tourner en Palestine en abordant des thèmes proches sans toutefois se répéter. Entre Paradise Now et Omar, les personnages passent de l’hésitation à l’instrumentalisation de l’hésitation, sans jamais que le doute ne bascule de façon schématique dans la « collaboration », nuance que certains critiques n’ont pas perçue. En effet, Omar, hésitant entre le suspense et la réflexion, la douceur des instants amoureux et amicaux, des amitiés amoureuses, des instants de vie ordinaire volés à la misère de l’occupation, est surtout un essai — et un chef d’œuvre — sur la manipulation.

Dans les scènes qui suivent les séquences crues et réalistes sur la torture pratiquée dans les prisons israéliennes, les Israéliens essayent de manipuler Omar. On découvre pourtant que l’agent israélien (parfait arabophone), Rami (Waleed Zuaiter, le producteur du film) qui prend en charge Omar est humain. On sait qu’il a une petite fille, qu’il va la chercher à la crèche, qu’il a même une mère à qui il dit des mots tendres au bout du fil… Et c’est cet Israélien qui, dès qu’il est en face de Palestiniens, se transforme en monstre manipulateur à deux têtes, un être ambivalent tendre et menaçant, brillant dans l’art de la manipulation, et brouillant, dans l’esprit d’Omar, la lisibilité des situations. Les Israéliens relâchent Omar, qui ne dénonce pourtant pas ses amis, afin de l’utiliser contre les siens.

Quand il sort de prison — ce qui n’arrive presque jamais dans la réalité pour un cas semblable — , il est soupçonné de collaboration. Le spectateur découvre en même temps qu’Omar qu’il y a un traître au sein de la cellule de résistance. On passe alors des périphéries des murs, de l’enfermement physique aux abîmes psychiques, aux déchirements des êtres et à l’effondrement de la confiance. Et nous voilà quittant un moment l’oppression israélienne collective pour pénétrer au cœur des complexités de la société palestinienne : les résistants, les collaborateurs, l’Autorité palestinienne policière à la solde d’Israël. L’ensemble de la société palestinienne apparaît complice d’Omar et l’aide à chaque poursuite à fuir la police israélienne dont l’irruption intrusive en territoire occupé paraît si naturelle que le spectateur peut facilement la confondre avec la police palestinienne.

Hany Abu-Asaad arrive à tenir tous les fils. Il nous montre une fois de plus comment l’oppression de la société traditionnelle palestinienne finit aussi par piéger les personnages. Car si les Palestiniens endurent collectivement l’oppression de l’occupant, ce qui crée un mouvement solidaire, ils subissent en parallèle le poids du groupe social, de la famille, de la communauté qui empêchent leur individualité de s’émanciper. L’interdit, amoureux autant que politique, brouille les pistes. Le personnage féminin, dans un système patriarcal conservateur où nul espace n’est accordé à l’intimité des couples, est la clé de voûte de la construction des rapports entre les groupes. La société s’approprie des droits sur son corps. Sa virginité devient source de discorde entre les hommes. C’est ainsi que Tarek s’éloigne de la cause et perd toute lisibilité politique après le prétendu « crime d’honneur » intenté contre sa sœur Nadia, qu’il soupçonne à tort d’avoir eu une relation sexuelle avec un des deux amis. Il se méprend sur le traître politique et sur le « traître » social.

Si Omar est un film hautement engagé, on note toutefois l’absence totale de discours politique hormis un seul, puissant par sa concision, d’autant que le propos est énoncé par l’avocate israélienne d’Omar (Yael Lerer) : « Il n’y a pas de solution tant qu’il y a l’occupation ».