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Palest’In & Out, festival de la jeune création artistique palestinienne

« Nous respirons la liberté »

Palest’In & Out, une création de l’Institut culturel franco-palestinien (ICFP), est le premier festival palestinien pluridisciplinaire à Paris. Consacré exclusivement à la jeune création contemporaine palestinienne, il se tiendra du 11 au 14 juin et aura pour but d’encourager l’émergence de jeunes talents et de créer de nouvelles synergies pour le développement de leurs carrières artistiques.

Soucieuse d’assurer en France la transmission d’une image de la Palestine plus fidèle à la réalité, Amina Hamshari fonde en 2012 l’Institut culturel franco-palestinien (ICFP) avec Samir Joubran et Patrick Lavaud. L’Institut se donne pour vocation la promotion des artistes contemporains palestiniens sur la scène française, de même que le développement artistique des talents, en créant des événements tels que les Interludes poétiques ou encore le festival Palest’In & Out.

« Il s’agit », nous dit Amina Hamshari, « d’initier des relations entre les structures culturelles françaises et palestiniennes, et d’impliquer dès le départ des responsables de ces instituts culturels dans les processus d’identification de ces jeunes talents afin de légitimer une telle entreprise. Pour cela, le concours des organisations culturelles palestiniennes et françaises est indispensable. » C’est en ce sens que des demandes de soutien et de parrainage ont été établies et validées auprès du conseil régional d’Ile-de-France, de la mairie de Paris et du ministère de la culture palestinien. L’Institut du monde arabe (IMA), la Maison des cultures du monde et l’Institut de recherche et d’études Méditerranée et Moyen-Orient (iReMMO) ont tous les trois mis à la disposition de l’ICFP des locaux à Paris.

Un prix récompensera cinq créateurs contemporains palestiniens âgés de moins de 35 ans. Cette visibilité dont profitent les jeunes talents « est un bénéfice également pour les programmateurs et responsables d’institutions en France qui sont à la recherche de nouvelles expressions artistiques pour diversifier leur scène ».

Palestiniens du monde entier

Le jury1 exigeant et sélectif, formé de 15 membres, est composé de personnalités influentes du monde de l’art telles que l’un des initiateurs de l’art urbain, Ernest Pignon-Ernest, de même que Didier Deschamps, président directeur général du Théâtre de Chaillot, ou encore Arwad Esber, directrice de la Maison des cultures du monde. Du côté palestinien, parmi les jurés figurent de grands artistes qui ont fait leur carrière en France, qui connaissent les milieux culturels français et maîtrisent les mécanismes et les réseaux comme le musicien Samir Joubran (membre du Trio Joubran avec ses frères Wissam et Adnan), la chanteuse Kamilya Jubran et Taysir Batniji, artiste peintre reconnu. Aussi vont-ils pouvoir donner leur avis professionnel et tenter, éventuellement, d’ouvrir des portes à ces jeunes talents. Émus par l’éclosion de ces créateurs qu’ils ont contribué à révéler et responsables dans cette démarche de transmission de savoirs et de réseaux, ils vont s’entretenir avec eux un par un, afin de les accompagner professionnellement dans leur démarche artistique.

Ouvert aux Palestiniens du monde entier, l’appel à candidature a également été relayé par les associations culturelles palestiniennes, réseaux fondamentaux de l’ICFP en Palestine. « Le but est à la fois de mobiliser ces associations tout en leur rendant hommage parce qu’elles préservent la cohésion de la société ». Ces associations en effet permettent des rencontre entre des Palestiniens de tous âges, religions et milieux socio-culturels. C’est là que se fait le ciment de la société.

« Quand j’étais à Ramallah dans les années 2000 lors de l’invasion israélienne, tous les soirs, quand l’armée israélienne levait le couvre-feu, on assistait d’abord à des événements culturels pour nous rappeler notre humanité. Le centre des arts populaires (Markaz el fan el chaabi), projetait tous les jours des films, le centre Khalil Sakakini organisait des expositions… Et tous les jours, une patrouille israélienne nous infligeait l’humiliation de l’occupation. Les quelques heures de liberté accordées tous les trois jours par l’armée, nous les consacrions à des lieux de convivialité et de culture, qui rassemblaient la population dans ces bulles d’oxygène et de dignité humaine ».

Dans le cadre du projet, ces institutions culturelles palestiniennes qui se battent au quotidien pour leur survie dans les conditions si injustes seront répertoriées afin que justement leur travail soit connu en France et que les échanges puissent être facilités.

« Montrer un autre visage »

Cependant, l’ICFP n’a aucunement l’intention de nourrir l’image misérabiliste dans laquelle on enferme la figure du Palestinien. Attitude passéiste qui contribue à empêcher toute humanisation et possibilité d’identification avec les victimes de l’occupation et de la dernière colonisation autorisée par la communauté internationale au XXIe siècle. L’idée est surtout de présenter le nouveau « narratif culturel palestinien ». Montrer un autre visage. « Les temps ont changé, l’époque, les préoccupations, tout a changé. Nous voulons marquer la rupture. On ne peut limiter la Palestine aux théories, à l’image propulsée dans les années 1970. Nous voulons mettre en avant ces talents et ce qu’ils sont capables d’apporter à l’art par leur expérience humaine, leur sensibilité et leur recherche artistique. Les Palestiniens vivent partout dans le monde. Ainsi aspirent-ils tout ce qui se passe autour d’eux et cette image est fondamentale », affirme Amina Hamshari.

Coupés des anciens réseaux politiques et loin des clichés dans lesquels on a l’habitude d’enfermer la culture palestinienne — la broderie, la céramique, le keffieh —, folklorique et artisanale, qu’il n’est cependant pas question de mépriser, ces espaces veulent assurer à la nouvelle génération la possibilité de s’exprimer et de transmettre ses problématiques et influences actuelles. Ce lien presque inédit avec le contemporain est le garant de l’existence pour un pays menacé de disparition depuis plus de 40 ans, grâce à une image plus « vivante » et « fidèle à la réalité », précise Hamshari.

En effet, dans cette riche contribution à l’universel via la production artistique, l’art palestinien reflète le monde puisque l’expression artistique varie selon les pays de résidence sans toutefois gommer l’identité palestinienne et le message qu’elle se donne, involontairement, la mission de porter.

Cette année, la cérémonie de remise des prix aura lieu le jeudi 11 juin à 18 h 30, en présence des cinq lauréats à l’IMA. La magnifique série We breathe Freedom du très jeune lauréat (22 ans) et photographe autodidacte Mahmoud Al-Kurd, originaire du camp de réfugiés de Jabalia, ne peut être limitée à l’autoréflexion. Ses œuvres exposées jusqu’au 30 juin à l’iReMMO transmettent certes l’enfermement, la violation du territoire, la guerre, la destruction des villes. Cependant l’histoire, à partir de sa photographie conceptuelle, peut parfaitement se dérouler ailleurs qu’à Gaza — son lieu de résidence qu’il n’a jamais pu quitter.

Les lauréats

Dima Hourani (29 ans, Ramallah), lauréate de la catégorie art-vidéo pour Past tense continuous (fe’el el madi moustamer )2 présente une vidéo (soutenue par le grand acteur Mohammad Bakri qui joue dans le film de 3’30) qui juxtapose le réel et l’irréel, l’ambivalence des périodes de même que celui des regards : cet acharnement d’une conjugaison au passé de cette Palestine réelle, contemporaine, et de ce qui fut et qui a disparu. La vidéo propose aussi une interrogation sur le sens des signes hérités d’une culture spécifique, et leur impact dans la mémoire collective.

Ayman Safiah interprétera la chorégraphie de la lauréate en danse contemporaine pour Noah3 », Samar Haddad King (32 ans, Haïfa). Noah, dans la lignée du travail polyphonique de King, met en lumière des histoires individuelles dissimulées et la construction de l’être en approchant les thématiques fondamentales de l’amour, du courage et du regret. Noah est l’introspection d’un homme que les circonstances obligent à faire le bilan de sa vie.

Les ex-aequo Fadi Deeb (30 ans, Haifa) et Dina Shilleh (31 ans, Ramallah) remportent le prix musique. Fadi Deeb (qui avait reçu le 1er prix Marcel Khalife) pour Horizons IV interprète une composition de Patrick Lama oscillant entre romantisme et abstraction. Avec Baqaya4 (ce qui reste), Dina Shilleh travaille sur les résidus de la mémoire, dans une quête à la fois d’un classicisme occidental (musique à clavier de la Renaissance anglaise) et d’un rythme oriental (quânun, cithare orientale ou nay, flûte orientale).

Par ailleurs, des mentions spéciales ont été attribuées à cinq autres artistes5. Les gagnants seront accompagnés sur scène par de grands artistes palestiniens comme le Trio Joubran, Kamilya Jubran, Farag Sleman et DAM6, le groupe de rap pionnier installé à Lod, à une vingtaine de kilomètres de Tel-Aviv. Il est surtout connu pour la chanson Min erhabi ? Ana erhabi ? Ma an ‘eyich bé bladi ! (Qui est terroriste ? C’est moi le terroriste ? Mais moi je suis chez moi !). Leurs chansons traitent de l’occupation, de la pauvreté, de la discrimination envers les femmes, de la justice sociale et de la paix interdite.

Les trophées ont été créés par le plasticien libanais internationalement reconnu Ali Cherri dont l’œuvre est habitée par l’angoisse et la confusion entre le réel et le virtuel, de même que par les catastrophes géopolitiques, la conquête de l’espace et l’archéologie. Son travail, qu’il aime placer entre la chute et l’élévation, produit pour Palest’In & out un trophée représentant une aile d’oiseau emprisonnée dans la froideur d’un métal. Symbole de liberté et d’espoir malgré l’enfermement, la destruction et la disparition qui hantent les œuvres de tous les lauréats.

1Taysir Batniji, Ernest Pignon-Ernest, Didier Deschamps, Joss Dray, Arwad Esber, Samir Joubran, Kamilya Jubran, Patrick Lama, Mariam Tamari, Rula Halawani, Mahmoud Abu Hashhash, Khaled Hourani, Inass Yassin, Khaled Elayyan, et Faten Nastas Mitwasi.

2Projection samedi 13 juin à 19 h à la Maison des cultures du monde.

3Vendredi 12 Juin à 20 h à la Maison des cultures du monde.

4Vendredi 12 juin à 20 h à la Maison des cultures du monde.

5Mohammed Khalil (25 ans, Acre), Randa Mdah (32 ans), Majdal Shams) et Ameen Nayfeh (24 ans, Toulkarem) en art-vidéo, Ashtar Muallem (24 ans, Châlons-en-Champagne) en danse et Asma Ghanem (23 ans, Toulouse) en photographie.

6Dimanche 14 juin, 15 h, à l’IMA.