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Parcours de combattantes kurdes

« Gulîstan, Terre de roses » un documentaire de Zaynê Akyol

Ceux qui, par paresse ou malveillance décrivent les combattantes de la guérilla du Parti des travailleurs du Kurdistan comme des avatars de Lara Croft embarquées dans un épisode héroïque de jeu vidéo ne trouveront aucun argument pour conforter leur thèse dans Gulîstan, Terre de roses, le documentaire de Zaynê Akyol sorti en salle le 8 mars.

Ce que la jeune réalisatrice québécoise d’origine kurde donne à voir dans ce documentaire qui s’apparente à un journal de bord, c’est que ces femmes sont des combattantes, pas des guerrières. Elles n’ont pris les armes que contraintes et forcées et n’aspirent qu’à la paix et à la reconnaissance d’une identité qui concerne quarante millions de personnes et non à la perpétuation d’un conflit — encore moins d’une revendication territoriale indue.

Zaynê Akyol est née dans le Kurdistan turc, mais c’est au Québec, alors qu’elle n’est encore qu’une enfant, qu’elle fait la connaissance de Gulîstan. Elle la considère très vite comme sa grande sœur et s’attache à elle. Quelques années plus tard, Gulîstan quitte le Canada pour rejoindre les guérilleros du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Elle disparaitra en 2000 en s’opposant aux exactions de l’armée turque.

En 2014, une autre guerre éclate, contre l’organisation de l’État islamique (OEI). Tout aussi décisive pour les Kurdes, que les djihadistes traitent de koufar (hérétiques). Dès lors, pour Zaynê Akyol, il est devenu évident que le film qu’elle avait prévu en hommage à Gulîstan (littéralement « terre de roses ») doit dépasser son sujet d’origine et rendre compte plus largement de l’engagement des femmes kurdes dans la lutte armée — elles constituent 40 % des forces militaires du PKK —, autre façon de payer sa dette mémorielle à son amie.

Gulîstan, terre de roses - (Bande-annonce) on Vimeo

En filmant un bataillon féminin cantonné à Xakurkê, dans le nord de l’Irak, Zaynê Akyol s’attache à deux figures : Rojen Bêrîtan et Sozdar Cudî. Rojen a vingt-deux ans. Elle est désespérée d’avoir quitté sa mère et quand elle l’évoque face caméra les larmes lui montent aux yeux. Ce chagrin, aussi insupportable soit-il, ne la conduit cependant pas à regretter une décision longuement murie. Il fait écho à la douleur de tous ceux qui sont arrachés à la tendresse des leurs et met un terme aux promesses d’une vie normale. Il rappelle aussi que chaque famille kurde, au fil du temps, a souffert des persécutions. Sozdar, dont l’âge ne nous est pas révélé mais dont la maturité des propos confirme qu’elle est la doyenne du groupe, témoigne pour sa part d’un caractère bien trempé. Elle explique que, depuis qu’elle combat, elle n’a cessé de faire des allers-retours entre la vie et la mort. Cet étrange voyage qui, en principe, n’a de place que dans les légendes l’autorise à professer un stoïcisme sans illusion. Elle sait qu’à tout instant son destin peut être scellé. L’adversaire est coriace, bien armé, bien entraîné et implacablement motivé.

Un projet émancipateur

À les voir et à les entendre, toutes les deux ainsi que leurs compagnes, le mot « héroïnes » vient tout naturellement à l’esprit. Mais il n’est pas sûr qu’elles se considèrent ainsi. Elles ont plutôt le sentiment d’être guidées par le devoir envers leur communauté, et de se battre pour la liberté de toutes les femmes du monde. Cette façon de s’investir au-delà de leur cause est récurrente dans les propos des militantes kurdes, et se donne à voir dans le documentaire de Zaynê Akyol. L’ambition en a été instillée par les déclarations et les écrits d’Abdullah Öçalan, cofondateur du PKK, séquestré depuis dix-huit ans dans l’île-prison d’Imrali en Turquie. Pour celui que les Kurdes surnomment affectueusement « Apo », le cœur du projet de société qu’il espère voir advenir repose sur la place déterminante, pour ne pas dire prépondérante, que les femmes sont appelées à y tenir1. Comme le rappelle Pierre Bance dans Un autre futur pour le Kurdistan (éditions Noir et Rouge, 2017), « Öçalan a longuement développé la symbiose entre la réussite de la révolution et l’émancipation de la femme tant dans la phase révolutionnaire que dans la société à venir. Il souligne que la tradition patriarcale et la religion intégriste sont particulièrement aliénantes pour les femmes. »

Le projet émancipateur est déjà en place dans la gestion à parité homme/femme des municipalités que dirigeait le PKK en Turquie et celles qu’administre le PYD dans le Rojava syrien. Pour autant, les femmes kurdes se devront d’être vigilantes, car le port de l’uniforme, aussi seyant soit-il, comme les actes de bravoure et les sacrifices ne sont la garantie d’aucun droit. D’autres luttes de libération nationale comme celle de l’Algérie ou de l’Érythrée en ont témoigné.

Des combattantes à peine sorties de l’enfance

Malgré tout, en dépit de ces lourdes responsabilités revendiquées, ce sont des jeunes filles à peine sorties de l’enfance, venues des villes ou des campagnes, qui démontent, nettoient, graissent et s’exercent à manier des armes dispensatrices de mort. Les mêmes qui s’adonnent au jeu du foulard et rient de bon cœur aux plaisanteries et aux moqueries qu’elles échangent. Les mêmes encore qui se confient des recettes pour s’embellir, qui se coiffent mutuellement, qui participent à une danse traditionnelle, qui ne négligent en rien leur apparence et dont la tenue bleu gris est impeccable. C’est ce constat qu’a fait Patrice Franceschi quand il est allé à leur rencontre dans les montagnes de Dayrick en 2013 et qu’il relate dans Mourir pour Kobané (éditions Équateurs, 2015) : « Assises sur des coussins dans leur casernement de béton, elles attendent. Treillis camouflés, gilets de combat à poches, grosses chaussettes de laine souvent trouées, elles ont des airs de gavroches. Elles n’ont pourtant rien perdu de leur féminité avec leurs nattes soigneusement tressées et un je-ne-sais-quoi de gaieté dans chaque geste. » Ce tableau de la vie quotidienne fait de repas frugaux partagés dans la bonne humeur, d’entraînements physiques et de joie de vivre s’estompe et disparaît lorsqu’elles sont au front où, devenues les vigies de leur peuple, elles montent des gardes de nuit sous tension, jumelles à infrarouge devant les yeux, guettant l’ennemi posté à quelques encablures du muret derrière lequel elles sont dissimulées ; un ennemi dont elles n’aperçoivent que les phares des pick-up ou des Humvee qui font mouvement.

En toute autre circonstance, la nuit serait magnifique et propice à ce qu’on peut en attendre quand on a 18 ans ou, pour certaines, à peine quelques années de plus. Mais dans le no man’s land qui les sépare des djihadistes rôde la sauvagerie la plus absolue, les contraignant à demeurer sur le qui-vive. L’attente se prolonge, mettant les nerfs à rude épreuve. Devant elles, dans l’obscurité, s’étend le désert des barbares. Là d’où, à tout moment, peut surgir un danger mortel, les djihadistes attaquant fréquemment la nuit. En prenant son tour de garde, Sozdar, la vétérane au corps couturé de cicatrices conseille ses camarades et demande à Zaynê Akyol de s’éloigner, car, à tout instant, le pire peut arriver. Avec un sourire à la fois triste et confiant, elle explique à la réalisatrice que jamais entre combattantes, elles ne se disent adieu. Et qu’elle ne lui dira pas non plus. Puis, par talkie-walkie arrivent les ordres : l’affrontement est décidé. Au petit matin, dans une pièce monacale, couchée sur un matelas à même le sol, Sozdar se réveille, se lève, s’habille, procède à quelques ablutions et saisit son arme de sniper. Tous ses gestes sont précis, rapides, méthodiques. On entend, venu de l’extérieur, s’élever l’appel à la prière du muezzin. L’indifférence silencieuse de Sozdar qui part au combat, forte de ses convictions, entamant un nouvel aller-retour entre la vie et la mort, est plus lourde de sens que n’importe quel propos.

Éduquer pour une société égalitaire

Si les guérilleras s’impliquent avec courage et détermination dans les affrontements avec les djihadistes de l’OEI, ce combat ne résume pas leur engagement. Ainsi, pour lever toute ambiguïté, lors d’une réunion, une commandante du PKK vient rappeler que ceux qui ne s’intéressent qu’à la guerre et négligent l’éducation n’ont pas compris la politique et les intentions de leur parti. En lutte pour une société égalitaire entre hommes et femmes, entre les différentes ethnies du Kurdistan, ces femmes en treillis refusent les antagonismes confessionnels et attachent une grande importance à la culture et à la formation. Dans une région bouleversée par les conflits de toute nature et souffrant d’un déficit abyssal de démocratie, la victoire de cette utopie combattante serait certainement susceptible de changer la donne.

Ainsi se clôt le carnet de bord de Zaynê Akyol, ce parcours sensible dans lequel elle a orchestré des notes de violoncelle avec des roulements de tambours. Le générique dresse la liste de toutes celles qu’elle a filmées ; beaucoup ont été tuées depuis, à Kobané ou ailleurs. Sozdar, devenue formatrice à Makhmour, met désormais toute son énergie et ses compétences à instruire la nécessaire relève.

1Libérer la vie : la révolution de la femme, International Initiative Éditions, 2013.