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« Pleine lune sur Bagdad » d’Akram Belkaid

La nuit de l’invasion de l’Irak en quatorze nouvelles

La nuit du 20 mars 2003, l’Irak est envahi par les États-Unis et leurs alliés. Les personnages des quatorze nouvelles de Pleine lune sur Bagdad de notre collaborateur Akram Belkaid vivent à Bagdad, Damas, Casablanca, Koweït City... ou même à Washington. Ils savent dès cette nuit qu’ils entrent dans un temps de violence et de souffrances dont ils seront — dont ils sont déjà — à la fois victimes et acteurs.

Le quatorzième jour du mois lunaire apparait la pleine lune. On distingue alors clairement des détails invisibles d’ordinaire : ce que font les gens chez eux ou dehors à pareille heure, où ils vont, avec qui. Entre croissance et décroissance, l’astre plus luminaire que jamais invite à la méditation, au silence, au jeûne ou au rêve. Un temps propice à d’autres paroles, aux récitations de poèmes, dans lequel l’ordre et le sens des mots parviennent parfois à exprimer mieux que d’habitude – ou différemment — malaises, inquiétudes et angoisses.

Mais dans cet entre-deux, un 20 mars 2003, les États-Unis et leurs alliés déclenchent l’invasion de l’Irak pour renverser le président Saddam Hussein. La nouvelle se propage comme une onde de choc, de Bagdad à Gaza, Damas, Koweït-City, Beyrouth, au Caire, dans la banlieue d’Alger, à Tunis et Casablanca comme aux abords de la cité antique de Qamirnah ou dans le Najd saoudien. Et même plus loin, jusqu’à Paris ou Washington. Au creux de la nuit meurtrière s’annonce le temps des traîtres, des menteurs et des assassins, comme un signe que la fin des temps approche. « Dans les foyers, dans les rares caves et les vieux abris délavés, des index se tendent et des soupirs ponctuent la profession de foi résignée qui sied à ces instants annonciateurs de malheurs. »

L’heure approche et la lune s’est fendue ;
Mais les infidèles, à la vue des prodiges, détournent la tête, et disent : C’est un enchantement puissant.
Entraînés par le torrent de leurs passions, ils nient le miracle ; mais tout sera gravé en caractères ineffaçables.

Coran, sourate 54 « Al Qamar » (La lune)

À Bagdad, un bébé pleure, effrayé par le bruit des bombes sur la ville. Ses parents se demandent comment ils vont pouvoir traverser cette nouvelle guerre qui commence, mais ils se promettent de tenir :

Si c’est ce qui est écrit alors que ce qui doit arriver arrive. Mais nous resterons dans ce pays malgré les vipères qui vont déferler. Nous devons rester car, comme tu l’as écrit, seule…
Gamra l’interrompt d’un geste brutal. Cette phrase, c’est la sienne. C’est à elle, et à elle seule, de la prononcer comme on psalmodie une prière sacrée :
— Car seule la poésie vainc les vipères, murmure-t-elle en regardant le bébé qui dort.
 Fruits secs, vers et vipères »)

C’est une autre Irakienne, dans la dernière de ces quatorze nouvelles (« IQTF ») qui, refermant la boucle, fait écho aux parents du bébé de Bagdad. Invitée à quitter le territoire français par une lettre administrative polie et glacée, cette traductrice réfugiée à Paris se résigne et même assume son « amer retour » :

Si l’Irak, ce piège, doit mourir, je mourrai avec lui. Et s’il vient à renaître, je renaîtrai avec lui. (…) Que cette aube qui s’annonce dans le ciel parisien en soit le témoin : je jure et j’annonce qu’il est temps pour moi de revenir à Bagdad.

Aucun personnage n’est vraiment étonné par ce qui se trame en Irak. Au-delà d’un fatalisme attendu — Mektoub ! c’était écrit —, il faut en rechercher la cause dans la mémoire de tant d’autres conflits qui ont déchiré le monde arabe : Israël et la Palestine, la guerre Irak-Iran, la guerre du Golfe, celle du Liban, la décennie noire en Algérie… Tous ont l’âge de se souvenir. Tous ont eu quelque chose à voir dans au moins l’un de ces conflits, qu’ils aient été soldats ou civils. Le lien entre tous les récits parie sur l’existence d’une mémoire collective arabe de ces guerres.

La poésie est la seule arme de l’esprit face à l’horreur qui s’annonce. Détournant la violence, elle ouvre et referme le recueil, circulant d’un récit à l’autre. Presque tous les personnages la convoquent. Le père de Badra (« Par cette perle ») dit à sa fille :

La poésie, vois-tu, c’est ce qui tient nos peines et nos frayeurs en respect. C’est ce qui libère l’âme des pesanteurs du monde. </quote

Même le vieux gardien des ruines de Qamirnah (« la cité de la lune », nom arabe de la ville antique sumérienne d’Ur), qui tue des pilleurs pour que soit préservée la mémoire et l’âme des ancêtres, se récite à lui-même des vers de Zouhayr Ibn Abi-Soulma. À Damas, quatre amis se disputent pour elle tout en invoquant Al-Lout, déesse de la lune (« La lune est aux Arabes ! »). Une petite fille de Gaza apprend la calligraphie avec sa grand-mère et trace un poème :

Et nous, nous aimons la vie autant que possible. Nous dansons entre deux martyrs. Nous aimons la vie autant que possible. Là où nous résidons, nous semons des plantes luxuriantes et nous récoltons des tués.
 Après le chemin… »)

Parmi les auteurs et les œuvres de la poésie arabe ancienne ou moderne cités trône la grande poétesse irakienne Nâzik Al-Malaïka (1922-2007), à la fois auteur et personnage (« Le sycophante et la poétesse »). Dans l’ensemble des quatorze récits, les figures féminines que l’on croise sont d’ailleurs toujours liées à la connaissance et à la poésie.

La présence obsédante, presque incantatoire, lumineuse de la poésie que la lune met sur les lèvres des hommes et des femmes au cœur de la nuit guerrière produit une impression de déchirement permanent, comme si les personnages ne se résolvaient jamais tout à fait, finalement, à tant de noirceur criminelle, de vies brisées ou de médiocrité égoïste, même quand ils en sont eux-mêmes les acteurs.