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Plongée dans une arabité toujours réinventée

Alors que les « printemps arabes » semblent terminés, par un retour (en pire) des vieilles dictatures ou la persistance des guerres civiles, l’arabité connait une renaissance-transformation dont rend compte Yves Gonzalez-Quijano dans son nouveau livre.

Ahmed Morsi, Crowned head, 1999
Mathaf - Arab Museum of Modern Art

Sorti au printemps 2023, La Fabrique de l’arabité d’Yves Gonzalez-Quijano poursuit une réflexion stimulante sur l’identité arabe à partir de la production culturelle dans cette langue, et de son lien avec un projet politique déchu : l’arabisme. L’auteur, connaisseur hors pair des champs littéraires et artistiques, y mobilise des exemples foisonnants. Il souligne ainsi l’existence d’un stock de références largement partagé par les plus de 400 millions d’Arabes, aux sources d’une arabité maintenue vivace.

Dans un contexte régional qui porte bien peu à l’optimisme, les recherches sur les dynamiques culturelles arabes sont devenues un refuge bienvenu. Ni les perspectives économiques, ni les enjeux politiques et sociaux, pas même la prise de conscience des questions écologiques, ne conduisent à raisonnablement espérer autre chose que des lendemains qui déchantent.

Des « passions joyeuses »

Pour les chercheurs, experts, diplomates et journalistes extérieurs à cette région du monde comme pour les citoyennes et citoyens qui en sont issues et sont confrontées quotidiennement à une forme d’effondrement, la production romanesque, cinématographique, musicale ou artistique constitue, tout comme la culture dite « populaire » et le sport, une entrée passionnante. Tout en offrant un point de vue stimulant sur les dynamiques identitaires, elle se révèle, de fait, comparativement bien moins déprimante que d’autres. Elle semble en effet laisser de la place à un affect positif, du rêve et peut-être même des « passions joyeuses ».

Yves Gonzalez-Quijano, universitaire arabisant qui a longtemps alimenté un blog exceptionnel intitulé « Culture et politique arabes », sort son livre chez Diacritiques éditions, une jeune maison spécialisée dans la publication d’ouvrages de sciences sociales sur le monde arabe. En prenant appui sur la production culturelle depuis plus d’un siècle, il s’interroge sur l’évolution des liens entre la construction d’une identité arabe commune et ses expressions politiques. Si le projet de l’arabisme (c’est-à-dire d’un dépassement des cadres étatiques issus de la décolonisation et de construction d’une alternative à l’échelle internationale) a échoué dès les années 1970, il a continué à entretenir un rapport complexe avec la norme culturelle diffusée à l’échelle des sociétés arabes, donnant lieu à un « attachement identitaire » spécifique, mais aussi ambivalent, car morcelé.

La langue comme véhicule d’une identité transnationale

L’auteur offre une réflexion actualisée et toujours incarnée du statut si particulier de la langue arabe. Cette dernière est autant le véhicule d’une identité « transnationale », un marqueur sacralisé d’une religion, et une référence bousculée par le poids des spécificités locales et les évolutions des pratiques. L’ouvrage présente également un rappel général didactique sur les sources, formes et échecs du projet nationaliste qui a plaidé pour l’unité des Arabes. Ce format sera notamment utile aux étudiants comme aux journalistes.

L’essai de Gonzalez-Quijano est en effet particulièrement accessible. En 150 pages et dans une langue claire, il balaye de nombreuses thématiques avec une érudition manifeste. Il est rafraichissant de trouver intégrée dans l’analyse la littérature, format légitime s’il en est dans le monde arabe pour ce qui concerne la poésie, autant que des œuvres, figures, symboles tels les drapeaux, ou productions décrites comme plus populaires, spontanées, de « masse » ou même futiles, des séries sur le net aux chants des supporters de football. Le propos est sourcé (il est à cet égard toujours dommage de trouver les notes en fin de volume et non en bas de page), puise ses références du Maroc à l’Oman, sans oublier la diaspora.

« Un stock toujours croissant de références communes »

À travers son cheminement historique comme focalisé sur la période contemporaine, l’auteur vient notamment expliciter bien des « sous-textes » culturels, c’est-à-dire les références croisées qui, bien qu’immédiatement intelligibles auprès du grand public arabe, échappent souvent aux observateurs étrangers. Comprendre « l’intertextualité » entre deux chansons ou entre deux séries télévisées, qui constituent autant de « médiations techniques du roman national arabe », n’est pas anecdotique. Au contraire, cette réflexion est aux fondements de l’appréhension concrète d’une culture générale partagée, une base connue quasi intuitivement par une grande partie des peuples arabes. En effet, des mélodies de Fairouz aux scènes humoristiques de Bassem Youssef, de la prose d’Abd al-Rahman al-Kawakibi aux récents exploits footballistiques de l’équipe marocaine au Qatar, il demeure, malgré les crises de sens, de nombreuses références en partage, et celles-ci ne sont pas seulement nostalgiques. Yves Gonzalez-Quijano affirme même que

le renforcement continuel des flux interrégionaux, en particulier dans le domaine des pratiques culturelles de masse, met […] en évidence la création d’un stock toujours croissant de références communes, quand bien même celles-ci doivent-elles cohabiter avec d’autres échelles identitaires, à commencer par celle de l’État-nation.

C’est en effet dans ce socle commun que se « fabrique », se réinvente et se réactualise le principe d’une identité commune, le fait de se « percevoir ou même de se vouloir arabe ». L’auteur rappelle que « poser la construction d’une identité commune plutôt que son existence a priori ne signifie en aucun cas une remise en cause du très important legs linguistique, culturel, voire anthropologique ». Si l’échec multiforme du panarabisme, des années 1960 aux plus récents « printemps » a vidé cette identité d’un projet politique clairement défini, faisant parfois évoluer l’arabité dans un registre kitsch ou suranné, la production culturelle analysée par Yves Gonzalez-Quijano dans son très pertinent ouvrage témoigne d’une fascinante résilience.

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