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Quand le Yémen s’explique avec le monde

« De l’Arabie heureuse à la guerre »

Le Yémen a longtemps fasciné les voyageurs, d’Ibn Battuta à Arthur Rimbaud et André Malraux, tant il apparaissait comme l’incarnation d’une authenticité aussi bien arabe que musulmane. Mais plus récemment, son image s’est troublée ; il a émergé en tant que menace à la sécurité internationale dans le contexte de la guerre mondiale contre le terrorisme en même temps que victime directe de la lutte entre puissances régionales.

L’ambition de Yémen. De l’Arabie heureuse à la guerre, en librairie le 2 novembre, est de dépasser ces perceptions catastrophistes pour s’intéresser aux modes d’intégration de ce pays dans les relations internationales : flux transnationaux, mécanismes de domination et résistances qu’ils engendrent. Extrait de l’introduction.

Du royaume de Saba et de sa reine supposée, amante de Salomon dans l’Ancien Testament, aux compagnons du prophète de l’islam qui seraient parvenus à obtenir la conversion des Yéménites en un jour, en passant par la réputation d’Abu Muhammad al-Hamdani, le grand géographe, astronome et grammairien à la cour abbasside au Xe siècle, le rayonnement du Yémen a été réel et loin d’être uniquement teinté d’archaïsme. Le voyageur persan Yusuf Ibn al-Mujawir livre du pays au XIIIe siècle un récit fantastique et des anecdotes savoureuses qui régalent encore aujourd’hui les historiens. Il y décrit, parallèlement à l’administration du sultanat rasoulide, des phénomènes étranges, comme la disparition de groupes entiers de personnes enlevées par les djinns, ou encore les mœurs féminines, qui semblent l’obséder. Au cours de sa longue pérégrination vers l’Inde, le Marocain Muhammad Ibn Battuta séjourne à Aden et Taez en 1331, et évoque Sanaa. Les liens avec l’Extrême-Orient sont également multiples : des explorateurs yéménites participent à la diffusion de l’islam en Indonésie ; d’autres établissent des relations commerciales avec la dynastie des Song de Chine, dont on retrouve des céramiques datant du Xe siècle en fouillant d’anciens ports de la région du Hadramaout.

L’image d’un pays interdit et isolé est donc quelque peu bousculée dès lors que le temps long est pris en compte et que l’on accepte, pour reprendre la démarche développée par Romain Bertrand, d’intégrer une « histoire à parts égales » valorisant des points de vue, des événements qui ne soient pas qu’occidentaux et permettant de « naviguer » entre des sources et des univers de sens.

Des caravanes d’encens et de myrrhe

Le sentiment d’exclusivité dont pouvaient se prévaloir les « défricheurs » et explorateurs européens au XIXe siècle, et qui se prolonge jusque dans les années 1960, occultait (certes sans grande surprise) cette connexion extra-européenne. Une telle perception du rapport du Yémen au monde oubliait également fréquemment la place occupée par ce territoire dans la cartographie mentale des Romains et des Grecs, pour lesquels l’utilisation de l’encens produit dans la péninsule Arabique était fondamentale à la pratique de leurs cultes religieux. De l’Arabie du Sud […] partaient alors les caravanes d’encens et de myrrhe qui, transitant par le port de Gaza, fournissaient l’ensemble du bassin méditerranéen. Ce commerce charriait chaque année plusieurs milliers de tonnes et générait une manne considérable pour les royaumes sud-arabiques : Saba, Ma‘in, Qataban ou Hadramaout. Le climat lui-même semblait à cette époque clément, la mousson arrosant de façon plus abondante qu’aujourd’hui les terres bordant le flanc sud du désert du Quart vide (Rub‘ al-Khali). Les récits d’Hérodote et de Pline l’Ancien décrivaient ainsi la végétation luxuriante du Yémen, alors que les Romains se référaient à l’Arabie heureuse (Arabia Felix), valorisant sa place dans le commerce international et son organisation administrative.

La fascination, teintée de nostalgie, est certes encore entretenue au XXIe siècle par les travaux de quelques artistes, archéologues, chercheurs ou esthètes passionnés ; mais ces initiatives, portées par exemple par la British-Yemeni Society ou l’Espace Reine de Saba à Paris, ne pèsent guère face au changement du regard dominant. Du Yémen mythifié il ne semble rester que débris et arriération. Dès 1932, Joseph Kessel écrivait du port de Moka, sur la mer Rouge : « Ces remparts massifs, ces maisons magnifiques ne sont qu’un trompe-l’œil. Tout est rongé, taraudé, tout s’en va en poussière. » La relégation du pays et de sa société dans l’imaginaire collectif est aussi manifeste en Europe et en Amérique du Nord que dans les pays arabes. Elle n’est en fait jamais neutre tant les représentations légitiment diverses politiques, parfois guerrières, qui accentuent la marginalisation du Yémen.

Les trois quart des produits de l’alimentation sont importés

Entre la période antique et l’époque contemporaine, le pays s’est trouvé fragmenté par la colonisation et les identités religieuses, deux États se sont fait face, avant de fusionner le 22 mai 1990. Vingt-cinq ans après cette unification, le Yémen se classe continuellement parmi les plus pauvres du monde, occupant le 160e rang mondial sur 186 en termes de développement. La condition des femmes y est considérée comme l’une des pires au monde, caractérisée par des difficultés économiques, la faiblesse des institutions sanitaires, les échecs du système d’enseignement et le conservatisme d’une société marquée par la religion et le droit coutumier, qui légitiment des discriminations patentes, voire certaines violences. Alors que la moitié de la main-d’œuvre continue de travailler dans le secteur de l’agriculture et de la pêche, plus des trois quarts de l’alimentation des près de 30 millions de Yéménites sont importés, induisant une grande dépendance et, par là, fragilité. C’est que les défis structurels sont immenses pour une population qui n’a guère entamé sa révolution démographique et qui affronte une inquiétante pénurie de ressources en eau, tant dans les campagnes que dans les grandes villes. L’épuisement des nappes phréatiques et les enjeux liés au réchauffement climatique n’invitent guère à l’optimisme, et l’on peine encore à imaginer leurs conséquences à moyen et long terme. Et ce tableau déjà pessimiste décrivait la situation avant la guerre de 2015. Tous les indicateurs se sont depuis tragiquement détériorés.

La culture populaire américaine s’est parfois saisie de l’image abîmée du Yémen, marge du monde contemporain. Ainsi, en 1998, la célèbre série Friends, qui déploie volontiers un humour absurde, montrait l’un des personnages s’inventant une mutation professionnelle au Yémen afin d’échapper à une encombrante prétendante et, comble du burlesque, finissant par y aller contre son gré. Chaque fois que le mot Yémen était prononcé, les rires enregistrés se déchaînaient, ce pays évoquant manifestement du point de vue des scénaristes et du public le paroxysme de l’arriération.

Cette légèreté fut soudain mise à mal par le 11 septembre 2001, révélant l’émergence d’al-Qaida et son implantation au Yémen. Dès lors, c’est la lutte antiterroriste qui s’est imposée en tant que grille de lecture dominante de l’interaction entre le Yémen et le monde. La relégation économique, politique et symbolique s’est teintée de mépris, de crainte, mais n’a pas effacé la fascination ni le mystère. […]

« Se retirer du reste de la région et de la planète »

Si le « printemps yéménite » de 2011, marqué par un soulèvement révolutionnaire pacifique dans le sillage des révolutions tunisienne et égyptienne, a généré un enthousiasme réel et conduit à la chute du président Ali Abdallah Saleh après trente-trois ans de règne, il a échoué à transformer les structures de pouvoir ainsi qu’à améliorer l’image du pays. Cette gouvernance républicaine marquée par l’accaparement des ressources et l’instrumentalisation de la violence a conforté le ressentiment au sein de la population et n’a pas permis d’ancrer plus solidement les institutions étatiques, souvent perçues comme inexistantes par les citoyens. « Il n’y a pas de système ! » (« Mafish nizam ! ») : tel est le constat fréquemment formulé pour pointer du doigt la faillite du gouvernement yéménite.

En 2014, Tim Mackintosh-Smith, auteur britannique érudit qui vit dans la vieille ville de Sanaa depuis trois décennies, notait, quelque peu désabusé, combien les dernières années avaient conduit le pays à « se retirer du reste de la région et de la planète ». De fait, le Yémen se trouve visiblement engagé dans un rapport de passivité au monde, paraissant incapable de s’imposer comme acteur plutôt que comme objet des relations internationales. Devenu le théâtre de conflits armés, il est invariablement perméable à des ingérences étrangères variées – que celles-ci soient liées à la lutte antiterroriste emmenée par les États-Unis depuis 2001 ou le produit des rivalités des puissances régionales. De ce point de vue, le projet isolationniste porté par l’imam Yahya au début du XXe siècle a échoué.

Le 26 mars 2015, une coalition régionale emmenée par l’Arabie Saoudite a lancé l’opération « Tempête décisive » (‘Asifat al-hazm). Des bombardements aériens et l’intervention de soldats étrangers sur le sol yéménite devaient permettre de rétablir le pouvoir dit légitime issu de la révolution de 2011 et emmené par Abderabuh Mansur Hadi, élu en 2012, face à une rébellion accusée d’être manipulée par l’Iran. Le pays s’est enfoncé dans une guerre ouverte, alors que son destin semblait échapper à ses habitants. Le conflit, qui a fait des dizaines de milliers de morts et favorisé le développement d’une terrifiante épidémie de choléra, a eu des implications réelles pour l’ensemble du Moyen-Orient, et sans doute pour le monde. Mais il reste largement ignoré par les médias et les pouvoirs tant arabes qu’européens ou américains. De fait, ceux-ci ne semblent s’intéresser au Yémen que dans le contexte de la lutte antiterroriste.

La dépendance et la passivité yéménites sont en effet ambivalentes. La prégnance de mouvements jihadistes depuis la fin des années 1990 fait du pays un objet de préoccupation internationale — mais cette focale est indéniablement mal orientée et déséquilibrée, si ce n’est contre-productive. L’implication de Yéménites dans la préparation des attentats du 11 septembre 2001, puis la revendication par al-Qaïda dans la péninsule Arabique (AQPA) de l’attentat contre Charlie Hebdo à Paris, en janvier 2015, mené par les frères Kouachi, sont venues symboliser la capacité du Yémen à étendre au-delà des frontières son instabilité et sa violence. En plus d’un mystère ou d’un fantasme, le pays est indéniablement devenu une nuisance aux yeux de ses voisins, mais aussi des gouvernements occidentaux.

Sans nier le charme d’une authenticité rêvée de la société yéménite ni la réalité de sa marginalisation, il convient sans doute de remettre en question les images dominantes qui structurent les discours contemporains sur la passivité et la fermeture yéménites. Une multitude d’interactions placent le Yémen au cœur de processus mondialisés. Ces liens font de ses citoyens des acteurs qui méritent la pleine attention des chercheurs travaillant en sociologie des relations internationales et des observateurs attentifs de la marche du monde. L’isolement yéménite contemporain, par-delà la question dite jihadiste, n’est que partiel. Il importe de contester l’idée de « peuples sans histoire » en valorisant les phénomènes d’échanges, de perméabilité et de transformation, particulièrement quand ils échappent aux États et groupes dominants. Reprenant l’heureuse formulation de l’historien Patrick Boucheron, spécialiste du Moyen Âge et de la Renaissance, il s’agit d’analyser combien le Yémen « s’explique avec le monde ». Du réfugié au « terroriste » en passant par le diplomate ou l’artiste, les figures qui incarnent ces interactions sont nombreuses.