Politique, culture, société, économie, diplomatie

Raconte-nous une histoire, Shéhérazade !

Les « Mille et une nuits » nourries par la Grèce, l’Inde, la Perse, le monde arabe

Des contes des Mille et une nuits encore inédits ? Le nouveau titre de la petite maison d’édition Espaces et signes étonne à priori. En réalité, ce grand « récit des récits » aux multiples sources, passé à l’écrit par les Perses, traduit, diffusé et enrichi à Bagdad au IXe siècle, conservé précieusement en Égypte, découvert huit siècles plus tard par les Européens, existe sous la forme de dizaines de manuscrits de différentes époques et origines éparpillés dans le monde. Tous n’ont pas été explorés, loin s’en faut.


— Raconte-nous une histoire, Shéhérazade ! s’exclama le roi.
Alors, Shéhérazade reprit : « J’ai entendu dire, ô roi bienheureux, notre étendard et notre guide… »

Trois contes inédits des mille et une nuits, Espaces et signes, 2015.

« Raconte-moi une histoire ou je te tue », résumait l’écrivain marocain Abdelkébir Khatibi parlant du conte-cadre des Mille et une nuits1. L’argument de cette illustre machine à produire du récit est bien connu : un roi, trompé par son épouse, décide de se venger des femmes en tuant chaque matin la compagne d’une seule nuit. Shéhérazade parvient à différer son exécution en racontant au roi une histoire à suivre qui le tient en haleine de nuit en nuit. Au bout de mille et une de ces nuits, rédemptrice du mal fait aux femmes par son intelligence et son talent de conteuse, elle se voit reconnaître comme épouse légitime, mère et reine.

Une aventure de douze siècles

L’aventure exceptionnelle des Mille et une nuits débute au IXe siècle par un simple fragment de manuscrit : la page de titre, avec le chiffre de mille et le début du texte. Il est mentionné au siècle suivant dans Les Prairies d’or, de l’historien Mas’oudi : « Il en va ici comme des livres qui nous sont parvenus à partir de traductions du persan, du sanscrit ou du grec… Tel est l’ouvrage appelé Hèzâr afsânè, ce qui se dit, en arabe, Alf khurafa (Mille récits extraordinaires) (…). Ce livre est connu du public sous le nom de Mille et une nuits2. Il raconte l’histoire d’un roi, de son vizir, de sa fille Shéhérazade et de la servante de celle-ci, Dinazad. »

À la fin du même siècle, un autre érudit bagdadien, le bibliographe Ibn Al-Nadim, est l’auteur du Kitab-al-Fihrist, un index complet, selon ses propres termes, de tous les livres arabes de l’époque. Il y explique que « les premiers à composer des récits extraordinaires et à les garder dans des bibliothèques » furent les anciens Perses. Traduits par les Arabes, ces récits « intéressèrent les maîtres du style et du bien-dire, qui les polirent, les enjolivèrent et composèrent eux aussi, sur ce modèle, des œuvres de même inspiration. »3 Alf khurafa en est le meilleur exemple.

Si les premiers écrits, les noms et le titre d’origine sont persans, les sources sont multiples. Parmi elles, des emprunts au roman grec d’Alexandre, à la Bible, mais surtout aux récits indiens (en particulier les histoires de Kalila et Dimna et de Sindbad « le sage »).

Dans sa préface des Mille et une nuits pour La Bibliothèque de la Pleïade, André Miquel résume ainsi l’histoire hypothétique du recueil : ce sont des contes d’origine persane et/ou transmis par l’Iran à partir du milieu du VIIIe siècle ; ils sont traduits et transcrits en arabe entre le VIIIe et le IXe siècle. Les Arabes y ajoutent de nouvelles histoires, comme celle de Sindbad le marin. La diffusion se fait dans les cercles de lettrés arabes pour qui le recueil faiit partie du bagage culturel indispensable.

Puis c’est l’éclipse : les Mille et une nuits vont disparaître de la mémoire des lettres arabes jusqu’à leur redécouverte en Occident huit siècles plus tard. En cause, une oralité trop marquée, ou plutôt l’absence, sévèrement jugée par les compilateurs du « trésor » arabe, d’un travail sur la langue et l’écriture ; une origine étrangère trop accusée : ni arabe, ni musulmane. Et surtout, les animaux parlent, on y décrit des métamorphoses et bien d’autres fantasmagories réprouvées à une époque où l’art d’écrire « ne trouve sa fonction que dans un message à délivrer, sérieux comme il se doit. »

Les premières traductions en Occident

Jugées futiles, les Mille et une nuits poursuivront néanmoins leur vie dans les coulisses de la littérature, à travers les siècles et les continents. Des générations de lecteurs éblouis y liront des histoires merveilleuses, des épopées (l’histoire de l’Arabie prémusulmane, des conquêtes de l’islam, des luttes contre les croisés ou Byzance), des histoires d’amour et des poèmes. Et aussi, sur un mode mineur, des contes humoristiques d’origine populaire, des anecdotes autour de personnages célèbres et des récits moralisants. Ni essentiellement savantes, ni totalement populaires, « les Nuits » combinent un plaisir raffiné à un souci d’édification du lecteur sur la condition humaine, entre grandeur et bassesses, héroïsme et cruautés, actes de bravoure et injustices diverses et variées.

Futur lecteur au Collège royal, l’érudit Antoine Galland « tombe » un jour sur l’histoire de Sinbad le marin. Il apprend que ce texte fait partie d’un ensemble plus vaste et se fait adresser de Syrie un manuscrit arabe rédigé au XVe siècle. Trente-cinq contes racontés en 288 nuits, que Galland traduira en français entre 1704 et 1717 : le succès est immédiat. À la fin du XVIIIe siècle, divers manuscrits d’époques différentes sont traduits et intégrés au récit fondateur par des éditeurs européens, pas toujours très regardants sur les sources.

Trois contes encore inédits

Soixante-dix manuscrits environ sont aujourd’hui répertoriés dans les bibliothèques européennes, qui tous diffèrent par le nombre et le contenu des contes, sans parler de ceux qui sont conservés dans les autres continents. On n’en n’a jamais fait le tour. Aussi extraordinaire que cela puisse paraître, les Trois contes inédits des Mille et une nuits des éditions Espaces et signes sont bien de nouvelles histoires, tirées d’un manuscrit inconnu rédigé en 1831 à l’intention de Carl Reinhardt, diplomate allemand en poste au Caire et conservé à la bibliothèque de l’université de Strasbourg. Il y avait 35 histoires racontées en 288 nuits dans le manuscrit traduit par Galland ; si l’on en croit le titre, il en resterait donc 721 à découvrir, dont une partie pourrait bien se trouver dans ce qui reste des bibliothèques personnelles des souverains ottomans, auprès desquels l’œuvre a eu un immense succès. C’est assez dire que les textes la composant n’ont jamais été totalement explorés, ni du côté arabe, ni du côté turc.

Les trois contes tirés de cet ouvrage tardif sont égyptiens. Leur auteur est anonyme, mais ils ont pour décor le quotidien des Cairotes du XVIIIe siècle : relations avec les puissants, ravages de la corruption, codes d’honneur, rigidité des conventions sociales, rôle et place des femmes, pauvreté du petit peuple.

« Hasan, le garçon dont tous les souhaits se réalisent » s’enracine dans une littérature populaire teintée de merveilleux, où le héros pauvre, fils de marchand et kidnappé à sa naissance, épouse la princesse. Comme dans l’histoire d’Aladin, il obtient tout ce qu’il désire (en s’adressant à Dieu) et utilise ce privilège pour rétablir l’ordre et la justice et pour punir la cupidité.

L’histoire de « Yâsamin la favorite du sultan et le syndic des tailleurs » met en scène la figure de la belle et honnête concubine du roi Al-Nasir, qui se venge de la tentative de viol collectif de quarante tailleurs et de leur chef en élaborant une stratégie complexe pour les piéger, ce qui ne sera dévoilé qu’à la fin du récit à suspense. L’histoire convoque un personnage peu ou pas rencontré dans les contes, le ayiq, jeune marginal redresseur de torts qui meurt d’avoir voulu protéger la jeune femme.

« Le vieux poète Hasan, l’arbre, la tombe et le monastère » s’appuie quant à lui sur la tradition savante issue du fonds arabe qui entend rapporter des faits historiques, adossés ici aux personnages du poète Abou Nuwas et surtout du célèbre calife Haroun Al-Rachid. Il y est question des tensions entre chrétiens et musulmans et de la domination cruelle des premiers sur les seconds. Le récit, subversif, s’oppose à l’injonction religieuse selon laquelle on doit renoncer aux biens de ce monde pour s’élever vers Dieu en mettant en avant le souci largement partagé –- et vulgaire — de faire du profit à tout prix.

Aboubakr Chraïbi, professeur de littérature arabe médiévale à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco) et spécialiste des Mille et une nuits a traduit les trois contes et préfacé ce petit recueil. Il évoque les Mille et une nuits du grand écrivain Naguib Mahfouz4. À deux siècles de distance (et toutes proportions gardées), deux Égyptiens ont ainsi offert aux délices du lecteur une vision du peuple et du pouvoir où se mêlent le rêve, le rire et une morale — à géométrie variable. Car sinon, où serait le plaisir ?

1De la mille et troisième nuit, SMER, Rabat, 1980.

2Alf layla wa layla.

3Fihrist, éd. Gustav Flügel, 1971.

4Chez Actes Sud, 2006.