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Regards de femmes sur les oubliés de la société tunisienne

Biennale des photographes du monde arabe

Co-organisée par l’Institut du monde arabe et la Maison européenne de la photographie, la deuxième Biennale des photographes du monde arabe contemporain a débuté le 13 septembre à Paris. La Tunisie étant à l’honneur, Françoise Khoury a interrogé pour Orient XXI deux photographes tunisiennes. Née à Sfax en 1970, Mouna Karray partage avec Héla Ammar, née à Tunis en 1969, un intérêt pour les constructions des identités et des mémoires.

Orient XXI. — En marge de la Biennale, une table ronde a été organisée à l’IMA le 21 septembre sur le thème « être femme photographe dans le monde arabe ». Pensez-vous qu’il y ait là une spécificité ?

Héla Ammar. — Je ne me positionne jamais en tant que femme, mais sur le terrain je me suis aperçue que cela me facilitait beaucoup les choses d’être femme dans un milieu d’hommes en Tunisie : il n’y a pas de rivalité quand c’est une femme qui approche le sujet, elle est mieux accueillie. La séduction facilite peut-être la conversation, et c’est même un atout d’être une femme. Bien sûr il y a un peu de méfiance quand on touche à des questions d’ordre social, mais la réserve tombe plus vite qu’avec des photographes hommes. Je me rends compte aussi que j’ai l’avantage de l’âge ; par exemple, récemment, j’ai travaillé avec un groupe de cinq jeunes qui me considéraient un peu comme leur mère. Ils pouvaient se livrer et la confiance s’est installée très rapidement.

Mouna Karray. — Je suis d’accord. Quand on rentre dans des milieux improbables, comme un café ou des environnements masculins de travail, étrangement, c’est plus facile d’être une femme. Dans un premier temps les gens sont dans la confusion, ils ne savent pas comment se comporter et il y a dans ce bref moment un espace de liberté que je peux conquérir. Je vais vers eux, mais là, il ne faut pas trop s’attarder. Dans des lieux qu’on juge risqués, mieux vaut y aller seule. Je m’en suis rendu compte par exemple dans le milieu des ferrailleurs ou, au cours d’une de mes séries dans des lieux désertés. C’est là qu’il y a un espace-temps dont il faut profiter pour faire la prise de vue, et puis se retirer sans s’appesantir.

H. A. — Lorsque j’ai photographié les prisons, il y avait une demande de la part des hommes d’être photographiés et écoutés. Les femmes au contraire ne voulaient pas être prises en photo, elles étaient méfiantes, semblaient me percevoir comme celle qui venait les montrer, découvrir leur situation. J’en ai discuté avec des photographes hommes et en fait c’était l’inverse qui se passait pour eux : les prisonniers étaient méfiants, pas les prisonnières. À propos de méfiance, de toute façon c’est assez nouveau en Tunisie de photographier dans l’espace public, dans des milieux à risque. Cela ne date que de 2011, depuis la chute du régime ; avant, quand on sortait avec son appareil photo on se retrouvait au poste de police. Il y a donc à la fois une énorme demande d’être pris en photo et une méfiance aussi, car les photojournalistes en ont depuis beaucoup pris, et les gens ne font pas la différence entre eux et les artistes. Ils disent que tout a déjà été montré et de façon parfois très éloignée de ce qu’ils voulaient donner à voir.

M. K. – Oui, maintenant on circule librement dans l’espace public, mais avant 2011, si vous sortiez un appareil photo en public, trois policiers surgissaient d’on ne savait où, comme des champignons. L’espace public était difficile à aborder, à cause de l’État policier, pas des gens. Eux sont assez généreux, proches. Il faut juste savoir établir un contact, mais c’est valable pour tous les photographes et partout.

Orient XXI. — Cette nouvelle liberté a-t-elle entraîné de nouvelles pratiques de la photographie ? Un intérêt des jeunes générations par exemple ?

M. K. — L’intérêt remonte à l’apparition du numérique. Lorsque j’ai commencé à m’intéresser à la photo au début des années 1990, elle s’enseignait comme matière parmi d’autres dans les écoles d’art. Je l’ai découverte par le biais du cinéma parce que j’étais dans une association de cinéastes amateurs. J’ai ensuite éprouvé le besoin d’approfondir mes connaissances et je suis allée faire un master photo au Japon. L’Europe était inaccessible, c’était difficile d’avoir un visa d’études. J’avais montré mes premières photos dans un institut culturel japonais en Tunisie. Encouragée par l’attaché culturel, j’ai pris la décision de partir au Japon. Cela a été une expérience intense et enrichissante de travailler auprès des maîtres japonais.

H. A. — Moi je suis juriste de formation, venant d’une famille de juristes, mais pendant mes études j’ai suivi un atelier de beaux-arts, de peinture. Et j’enseigne toujours le droit. En suivant une psychanalyse, j’ai éprouvé le besoin de me mettre en scène dans des images ; c’est ainsi que je me suis lancée dans la photo. Je suis aussi artiste visuelle puisque je fais des installations que je présente en fonction des opportunités, en Tunisie ou ailleurs. Je suis un électron libre.

Orient XXI.Vous évoquez cette nouvelle liberté de circulation, de prises de vues et pourtant vos deux séries présentées à la Biennale ont en commun l’idée d’invisibilité avec, pour Héla Ammar, un personnage qui se fond dans le décor, et pour Mouna Karray un personnage enfermé dans un sac.

H. A. — Je préfère montrer par l’absence plutôt que par la présence. C’est peut-être lié à notre culture, surtout en tant que femmes. La visibilité, une présence physique imposante, ce n’est pas la norme. Les femmes ont toujours été très présentes, mais de façon souterraine dans les mouvements nationalistes, dans l’éducation. Elles restent un peu effacées. C’est à partir de la révolution qu’il y a eu une prise de conscience du rôle joué par les femmes dans la société civile. Cependant, elles ne se sont pas souciées de leur visibilité et en politique elles sont toujours sous-représentées. Elles ont leur mot à dire dans l’espace privé, elles sont cependant moins entendues dans l’espace public. C’est en train de changer un petit peu.

M. K. — Je crois que cette invisibilité touche à quelque chose de plus vaste : le citoyen tunisien. Il n’est pas mis en valeur, on fait peu de choses pour lui. Dans mon travail, je représente les sujets à moitié hors champ ou en groupe parce que c’est la réalité : ce sont les oubliés de la société. Par conséquent je représente l’état d’absence sous la forme d’un corps-objet comme dans ma série « Noir » présentée à la Biennale.

H. A.— Ces oubliés, c’est la classe ouvrière et certaines régions complètement délaissées, ou alors les victimes du système carcéral, qui vivent dans des conditions de désarroi effroyables, contraires aux normes de base de respect des droits humains. Représenter leur absence est une tentative pour les rendre présents, les faire exister socialement. Quand j’ai photographié des prisonniers, ce n’était pas frontal, j’ai choisi de les fondre dans leur univers, pour ne pas sombrer dans le voyeurisme et donc la condescendance ; de toute façon je voulais respecter leur anonymat. La représentation de leur absence est le moyen pour moi d’accentuer leur présence sans révéler leur identité.

Orient XXI.Comment travaillez-vous ? En collectif, en association ?

H. A. — Je travaille seule. Je crois qu’on a raté une occasion en 2011 de fonctionner en collectif. Alors que les artistes étaient pourchassés par les islamistes et la rue, il n’y a pas eu de solidarité entre eux.

M. K. — Il y a eu un collectif à ce moment-là, mais ça n’a pas duré, les artistes étaient divisés. Un débat virulent est apparu entre ceux qui pensaient qu’il fallait tout montrer et ceux qui pensaient qu’il y a des lignes rouges à ne pas franchir.

H. A.— Il n’y a aucune structure de base en Tunisie, aucune aide publique, pas d’école de photographie… Rien de ce qui fait qu’il peut y avoir un marché de l’art, une scène artistique. D’ailleurs l’intérêt local pour les arts visuels est limité, il n’y a pas de volonté politique. Le gouvernement soutient plutôt le spectacle, le théâtre, le divertissement de masse. L’argent manque pour les arts visuels.

M. K. — Avec la Biennale, c’est la première fois que nous sommes montrés en tant que représentants de la photographie tunisienne, c’est révélateur. Tout est à faire ! Il n’y a que deux laboratoires de tirage fine arts à Tunis. Il n’y a pas d’équivalent des Journées cinématographiques de Carthage. L’art contemporain est balbutiant, au moins en tant que scène. Et sans volonté politique c’est difficile ; vingt-trois ans de dictature ont fait bien des dégâts.