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Roméo et Juliette en version libyenne

Les coulisses du tournage de « Dragounov », une série télévisée décalée

Très regardées durant le mois de ramadan dans le monde arabe, les séries télévisées permettent souvent de prendre le pouls des sociétés, de parler de leurs problèmes et de leurs attentes. Réalisée dans des conditions difficiles, la première série libyenne évoque l’avant et l’après dictature.

Des pick-up immatriculés « Jamahiriya » qui démarrent en faisant crisser les pneus. À leur bord, des soldats qui entonnent des « Mouammar, Allah, wa bes » (Mouammar, Allah et c’est tout). Au loin, des drapeaux verts. Nous sommes au milieu du mois de juin 2014 dans une banlieue sud de Tripoli. Non, les partisans de Mouammar Kadhafi ne sont pas en train de reprendre Tripoli, mais la scène est tout aussi improbable : ici se joue une fiction audiovisuelle.

Dragounov — du nom d’un fusil pour sniper de conception soviétique — est la première série télévisuelle dramatique tournée après la fin de la révolution. Elle est diffusée depuis le début du mois de ramadan (29 juin) sur six chaînes libyennes. La trame de fond n’est pas la plus originale qui soit, mais, depuis Shakespeare, elle a fait ses preuves : Omar aime Mouna mais la famille d’Omar est puissante alors que celle de Mouna est pauvre ; le père d’Omar était un militaire respecté alors que le père de Mouna est mort dans les geôles kadhafistes1.

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Cette histoire d’amour impossible est le fil rouge des quinze épisodes de 45 minutes qui dépeignent la Libye avant, pendant et après la révolution. Une fresque rendue possible grâce à deux hommes : Oussama Rezg, producteur-réalisateur, et Seraj Hweedy, le scénariste. « Avec Dragounov, je ne voulais pas faire une série sur la révolution mais sur le changement de mentalité que la révolution a apporté, précise Seraj Hweedy. « Dans toutes les familles libyennes, il y avait des kadhafistes et des révolutionnaires. Il s’agit de montrer le difficile problème de la réconciliation et comment on peut construire un pays en pardonnant mais sans oublier. » Une gageure quand on sait que les autorités libyennes se cassent les dents sur ces sujets sensibles depuis trois ans. Rezg résume, lapidaire : « Nous voulions faire une série dramatique, car la Libye vit aujourd’hui une tragédie. » Le happy end ne sera pas de mise.



Relancer l’industrie audiovisuelle

Les deux compères n’en sont pas à leur coup d’essai. L’an dernier, ils avaient accédé à la notoriété après le succès de Phobia. La sitcom aux épisodes indépendants les uns des autres et tournés façon comédie noire sur l’immédiat après-guerre faisait renaître l’industrie audiovisuelle après 42 ans de quasi-disette. Là, le défi a été tout autre. Côté technique, Oussama Rezg est allé chercher la même équipe de professionnels tunisiens que pour Phobia. Quelques Libyens — trop peu selon lui — font office de stagiaires. Le producteur espère en effet que les Tunisiens transmettront les ficelles du métier aux techniciens locaux.

« Mais le travail est beaucoup plus difficile que sur Phobia, explique Hamdi Ben Ahmed, l’assistant-réalisateur. Dragounov est une histoire linéaire, tout doit être “raccord”, il ne peut pas y avoir d’improvisation. Les décors, par exemple, doivent être les mêmes. En Libye, on n’est jamais sûr de pouvoir filmer au même endroit deux semaines après. » Au final, malgré un retard de plusieurs semaines, la production a pu finir à temps (le réalisateur montait au fur et à mesure du tournage) et le principal couac a été l’interdiction de filmer une mosquée. Pourtant les embûches ont été nombreuses. À commencer par le casting. 

 Le choix du rôle masculin ne pose pas de problème. Mouhannid Bahri Kalash, qui joue Omar, est un animateur reconnu de 28 ans qui travaille pour la station de radio tripolitaine Tribute FM : « Quand Oussama m’a proposé le premier rôle, j’étais ravi et ma famille aussi. » Il espère bien que ce premier rôle ne sera pas le dernier. Le son de cloche est différent chez les femmes. Une seule Libyenne s’est présentée pour les essais mais elle n’a pas fait l’affaire. Pour la société libyenne, encore très conservatrice, le métier d’actrice s’apparente à de la prostitution ou pas loin, surtout que les principaux personnages féminins ne sont pas voilés, selon le désir du scénariste. Ce sont donc des Tunisiennes qui sont choisies et qui passent entre les mains d’un coach pour parfaire leur accent libyen. Là non plus le pari n’était pas gagné. « Ma famille a essayé de me décourager de venir m’installer à Tripoli pour deux, trois mois, explique Souhir Ben Amara, l’actrice principale. Ils me disaient : “Il y a des viols et des enlèvements !” Ce n’est pas risqué à ce point, même si la production ne pouvait pas nous garantir la sécurité à 100 %2. Ça en valait la peine, le projet était intéressant et j’ai trouvé Oussama courageux de le tourner dans le contexte actuel. C’est un acte de militantisme, une façon de dire “il faut sauver notre pays” ».

Évoquer un passé si proche et encore traumatisant nécessite cependant quelques aménagements. Pendant le tournage, il faut cacher aux yeux du public les symboles de l’ancien régime toujours honni (du moins à Tripoli). Ainsi, durant la scène décrite précédemment, les drapeaux verts sont disposés dans la cour extérieure du studio, les acteurs scandent les slogans à la gloire de l’ancien dictateur dans la petite allée discrète qui relie le studio à la route. Les « militaires » ont également ordre de ranger leur fusils (des armes véritables, sorties de la réserve personnelle des Libyens travaillant sur le projet ou de leurs proches) à l’intérieur de la voiture dès que celle-ci s’engage sur la voie principale. Histoire de ne pas laisser penser aux automobilistes présents qu’une brigade part en « mission ». Pour ajouter au réalisme, au moment de s’engager, la Toyota de l’un des protagonistes manque de percuter une voiture, obligeant le conducteur à réaliser un écart proche de la cascade... Normal, après tout, la Libye est dans le peloton de tête des accidents de la route.

Un véritable défi

Côté costumes, la responsable Bassma Dhaouadi se rappelle le couturier libyen qui a attendu le vendredi, jour de repos en Libye, pour confectionner, rideaux baissés, les habits militaires qu’affectionnait Kadhafi : ceux avec la forme du continent africain en guise de camouflage. Sa grande fierté est d’avoir trouvé dans une arrière-boutique deux précieux écussons en forme d’aigle, qui étaient cousus sur les uniformes de l’armée de l’ancien régime. « Vu que c’étaient les seuls exemplaires disponibles, il fallait faire attention à ne pas les abîmer quand on changeait les costumes », explique-t-elle.

À quelques jours de la fin du tournage, l’équipe tunisienne continue de louer la ténacité de Rezg, en tant que réalisateur et producteur dans un pays où rien n’est fait pour ce secteur d’activité (ni aide financière, ni autorisation de filmer au cas par cas, etc.) Cependant, en aparté, ils se disent soulagés de quitter la Libye et ses règles de vie strictes comparées à Tunis : absence de bars et d’alcool, pas de cinéma, port du voile conseillé et interdiction de fumer en public pour les femmes. Sur les réseaux sociaux, certains commentaires offusqués ont critiqué le fait que l’on voyait les cheveux des héroïnes et que cette idylle soit en marge des coutumes libyennes, lesquelles veulent que ce soient les mères qui organisent les mariages.

Oussama Rezg, dont le père réalisateur a souffert de la censure kadhafiste, revendique cette modernité comme faisant partie de sa liberté d’artiste. La série Phobia a obtenu un prix au festival international de la radio et de la télévision arabe du Caire l’an dernier. Elle a même été diffusée par une chaîne tunisienne. Un épisode remanié, « The Random » (L’homme ordinaire) a été envoyé à plusieurs festivals de films dans la catégorie court métrage.

Artiste mais également businessman avisé — il possède, outre un studio, des sociétés de production et de publicité —, Oussama Rezg n’a pas oublié l’aspect financier. Comme pour Phobia, qui a coûté environ 292 000 euros, il a eu recours au placement de produits (marque de voiture allemande, constructeur sud-coréen d’appareils électroniques…) pour financer en partie Dragounov. Le prochain objectif de ce fan de Steven Spielberg : un premier long métrage. Il pourrait s’appeler « Les aventuriers du cinéma (re)trouvé ».

1Pour en savoir plus : Catherine Gouëset, «  Libye : ‟J’ai assisté au massacre d’Abou Salim"  », L’Express, 28 juin 2014.

2Les Tunisiens étaient logés dans le même hôtel