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Si La Mecque nous était contée

« Plus qu’un lieu géographique, un état de conscience »

Histoire de la Mecque. De la naissance d’Abraham au XXIe siècle est un livre exceptionnel par sa rigueur scientifique adossée à un imposant appareil bibliographique, une chronologie et un index et par la fiabilité de ses sources. Il est aussi exceptionnel par l’originalité de ses apports et de ses révélations ainsi que par la fraîcheur de style qui captive le lecteur. Avec en prime une bonne dose d’humour grinçant et décapant, assez étonnant pour un tel sujet !

L’auteur est le Pakistanais Ziauddin Sardar que le quotidien londonien The Guardian considère comme « l’un des intellectuels musulmans les plus célèbres aujourd’hui dans le monde ». Il dirige le Centre de politique et de prospective de l’université de Chicago, est corédacteur en chef de la revue Critical Muslim et président de l’Institut musulman de Londres. Évoquant son enfance, Sardar affirme que La Mecque a été « le point fixe de son existence, une boussole morale qui fonctionne partout, au Pakistan comme à Londres ». Elle est « aimant, but et idéal ».

Pollution, police et problème d’eau

Sardar a travaillé durant cinq ans au Centre de recherche sur le pèlerinage à La Mecque (Hajj Research Centre) à Djeddah, à l’université du roi Abdulaziz. Il a étudié les problèmes logistiques que posait le pèlerinage afin d’y apporter des solutions, mais s’est intéressé aussi à l’histoire passée, présente et future de la Ville sainte. Il révèle que les recommandations du Centre n’ont jamais été suivies d’effet. Durant son séjour, il a accompli cinq fois les rites du pèlerinage et, s’inspirant du voyageur et explorateur marocain Ibn Battûta ((1304-1377), en a même fait un à pied, car « la vision du monde » du grand voyageur marocain « était un effet typique du hadj ». Mal lui en pris : le royaume des Saoud est « un État policier » affirme notre auteur, qui, lors de ce pèlerinage pédestre, a vu fondre sur lui non seulement une patrouille de police — ameutée par des Bédouins —, mais aussi un hélicoptère de la sécurité. Il n’a pu continuer son chemin qu’en exhibant un sauf-conduit du cabinet royal. Au terme de son bien anachronique pèlerinage pédestre, en décembre 1975, Sardar note que « les cars et les voitures de Mina dégagent chaque jour 80 tonnes de gaz d’échappement en période de pointe. La plupart des pèlerins passent plus de temps à tousser qu’à prier ». Il dresse un tableau apocalyptique des difficultés du pèlerinage à La Mecque : lenteur inouïe de la circulation, gaz d’échappement, bruit des sirènes et de klaxons…

Tout au long de son histoire, La Mecque a eu de gros problèmes avec l’eau. Il y avait d’abord la question récurrente des inondations – à laquelle même le calife Omar (579-644) essaya d’apporter une solution — puis celle de l’alimentation en eau potable. Zubayda, cousine du calife Haroun Al-Rachid en 810, et la sœur du sultan Soliman le Magnifique en 1557, dépensèrent des fortunes pour y remédier en vue d’étancher la soif des pèlerins. Mais l’eau demeura le talon d’Achille de la ville et, en 1803, Ibn Saoud n’arrivera à y entrer qu’après avoir coupé deux mois d’affilée l’approvisionnement en eau douce depuis Arafat, une fois que l’eau saumâtre du puits de Zamzam se révéla insuffisante pour couvrir les besoins des Mecquois assiégés.

Ville sacrée, ville profane

Sacrée et profane : le livre décrit La Mecque sous ses deux angles. L’auteur est particulièrement clair sur le premier aspect : « Qui veut connaître l’histoire de la Ville sainte doit accepter tout ce qui s’y est réellement produit. Et il s’avère qu’une partie considérable de ce qui fait le passé de ce coin de la planète est très éloignée de notre idéal ; car celle-ci n’a été épargnée par aucun des maux qui ont gangrené la civilisation musulmane à travers les siècles. » Il offre un aperçu unique de la ville dans son aspect spirituel — passion, extase, attirance —, mais il relate aussi les innombrables drames, les sanglantes batailles, les assassinats et les guets-apens qui ont émaillé, tout au long de son histoire, la course pour la contrôler et pour y prendre le pouvoir. Il décrit l’assaut des Qarmates — un mouvement messianique chiite — contre la Mecque, en 930, en plein pèlerinage, le massacre de 30 000 pèlerins et la souillure de la Kaaba dont ils emportèrent la Pierre noire. Pour les Qarmates, le pèlerinage était une pratique païenne. Ils établirent un État (903-1077) allant de l’Irak à Bahreïn. Bien qu’esclavagistes, ils abolirent impôts, propriété privée et usure. Ce qui fait dire à Sardar : « Comment expliquer que les visions du paradis introduisent toujours l’enfer dans les esprits ? »

Sardar rend un hommage appuyé à la dynastie abbasside, à ses poètes et à sa célèbre académie (Bait al-Hikma) ainsi qu’à ses réalisations astronomiques, géographiques, médicales. Il souligne la ligne de faille entre tradition et modernité qui caractérise la Ville sacrée. Il montre que la Kaaba des origines, au temps du paganisme et de Qoraïch, la tribu du Prophète, vivait déjà essentiellement des pèlerins. La religion monothéiste prêchée par Mohammed était alors perçue par les siens comme un danger mortel risquant d’assécher les retombées du pèlerinage, d’où les batailles de Badr, d’Uhud… Le livre raconte la vie du dernier Prophète, l’autorité religieuse de ses descendants, les caravanes de chameaux et leurs précieux présents : kiswa d’Égypte1, minbar en marbre de Turquie, sculpture en or de Chine et du Tibet, constamment pillés par les brigands. Il décrit la riche cité commerçante, ses étudiants, ses visiteurs occidentaux fascinés, ses femmes fardées, ses esclaves, et rappelle que, suite à la rébellion des Mecquois en 683, le calife Yazid Ier, fils de Mouawiya, n’hésita pas à incendier le toit de la Kaaba et brisa même la Pierre noire en trois morceaux.

Laide modernité architecturale

Ziauddin Sardar souligne que La Mecque n’a jamais été « un élément central de l’histoire de la civilisation musulmane » contrairement à ce que croient la plupart des musulmans. Elle a été supplantée par Médine puis Damas et Bagdad. Il donne des renseignements précis sur l’émergence du wahhabisme ; il décrit minutieusement, en sa qualité de témoin oculaire, l’attaque en 1979 de la Grande Mosquée, occupée deux semaines durant par des opposants à la famille des Saoud et finalement libérée par les gaz de combat et le capitaine français Paul Barril2. Il n’est pas tendre pour le pouvoir en place et ses responsables religieux aux ordres.

La ville, écrit-il, subit aujourd’hui « une vaste mutation, prise dans les rapides de l’Histoire ». On veut en faire, au plan architectural, un Houston ou un Las Vegas, bien laid et sans arbres. Notre auteur regrette la démolition des sites historiques, comme la maison de Khadija, la première épouse du Prophète, transformée en bloc sanitaire après avoir été mosquée sous les Omeyyades ; celle de la maison natale de Mohammed vouée à devenir un parking, après avoir servi, sous les Saoud, de marché aux bestiaux ; ainsi que celle de pans entiers de la ville traditionnelle, le wahhabisme voulant un effacement complet de l’histoire. Sardar relève que la monumentale Clock Tower (Tour de l’Horloge) « éclipse la Kaaba, à peine visible dans son ombre » et affirme que les deux qualités propres de la Ville sainte, « la beauté » et « l’intemporalité » disparaissent sous l’effet de « la planification moderne. De grands bâtiments laids devaient fleurir dans une jungle de béton nourrie au fertilisant de l’avidité. » Il fustige « une modernité laide et omniprésente » de la ville que révèrent tous les musulmans.

Revenu du gouvernement saoudien, Ziauddin Sardar, déçu, a quitté l’Arabie saoudite, il demeure cependant attaché à « cette paix intemporelle propre à la Mecque… qui est plus qu’un lieu géographique : c’est un état de conscience ». Il nous aura en tout cas fourni un ouvrage essentiel qui se lit d’une traite et ouvre et les yeux et le cœur en cette période singulière qui voit se répandre les fleurs vénéneuses du racisme, de l’intolérance et du rejet de l’Autre.

1Parure brodée d’or en Égypte, destinée à couvrir les murs de la Kaaba.

2Échouant à venir à bout de la prise d’otages et de la séquestration de milliers de pèlerins, le roi Khaled ben Abdelaziz Al-Saoud demande le renfort de forces de sécurité américaine et française. Des hommes du Groupe d’intervention de la gendarmerie nationale (GIGN) commandé par le capitaine Paul Barril dépêchés sur les lieux vont aider les forces saoudiennes à mettre au point une intervention dans les sous-sols de la Grande Mosquée à l’aide de gaz incapacitant. Les forces françaises et saoudiennes reprennent le contrôle du lieu saint, après une bataille qui a fait selon le bilan officiel 304 morts.