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Soliman le Cathodique

La série télévisée qui secoue la Turquie

Une série télévisée passionne et divise les Turcs. « Le siècle magnifique » raconte l’histoire de Soliman le Magnifique, le sultan qui régna sur l’Empire ottoman au XVIe siècle et en fit une des grandes puissances européennes. La réhabilitation à l’écran de cette époque ottomane que la République kémaliste avait voulu effacer suscite réticences et interrogations sur l’identité turque.

À quoi sert l’Histoire ? Comme la géographie, « à faire la guerre » auraient dit les disciples d’Yves Lacoste, « à inventer » une nation dirait certainement Anne-Marie Thiesse1. En ce qui concerne la Turquie, on peut facilement dire qu’elle sert aussi bien à clouer les foules devant les écrans qu’à les galvaniser. Depuis une bonne dizaine d’années, le secteur des séries télévisées se porte bien. Non seulement les audiences sont au rendez-vous mais en plus ces séries s’exportent2.

À côté des thèmes usés jusqu’à la corde, des relations dans un quartier d’Istanbul aux péripéties adolescentes dans une école, plusieurs séries racontent l’histoire récente de la République turque. « Öyle bir geçer zaman ki » (Le temps passe tellement vite) met par exemple en scène les événements entourant le coup d’État militaire de 1980. Mais un feuilleton se détache des autres depuis deux ans, par son sujet et par son impact à la fois sociétal et politique. Il s’agit du « Siècle magnifique », qui relate les intrigues dans le palais ottoman de Soliman le Législateur, le sultan qui dirigea l’Empire au faîte de sa puissance — mieux connu en Occident sous le qualificatif de « Magnifique ». D’où le titre.

« Turquisation » de l’histoire ottomane

Ainsi, il faut signaler que la période ottomane est toujours en phase de réhabilitation. Cette histoire fut complètement ignorée pendant les premières décennies de la République, qui était alors dans une démarche de « page blanche ». Les Kémalistes de la première heure devaient couper les ponts avec l’Empire ottoman pour mieux justifier l’existence de la République. De fait, les nouveaux livres scolaires ont érigé l’Empire ottoman en un « autre » par excellence. Le retour en grâce de cette histoire singulière a certes commencé dans les années 1950, mais c’est après le coup d’État de 1980 que nous avons été témoins d’une glorification progressive mais aussi d’une "turquisation"3. Cet empire polyethnique et multireligieux fut intégré à l’histoire des Turcs. Depuis, c’est surtout l’âge classique (15e-17e siècles), durant lequel les Ottomans ont dominé une partie du monde connu, qui suscite un intérêt anachroniquement nationaliste. Pour l’instant la fin de l’Empire représente toujours un tabou pour la frange kémaliste de la population, alors que les islamistes réhabilitent peu à peu les sultans du 19e siècle.

Ces milieux conservateurs sacralisent l’histoire ottomane au nom de l’islam. Les sultans ottomans étant en même temps califes de l’islam depuis le début du 16e siècle, les islamistes se réapproprient cette histoire d’une nouvelle manière et c’est là que le bât blesse : le « Siècle magnifique » se concentre davantage sur la vie privée du sultan, ses relations avec sa sulfureuse femme Roxelane (connue sous son nom islamisé de Hürrem Sultane, avec un brin d’érotisme, très timide à vrai dire) et sur les intrigues du palais que sur ses conquêtes et son héroïsme au nom de la religion. Dès les premiers épisodes, la série a attiré l’ire des conservateurs, qui n’imaginent pas que leur « grand ancêtre » ait pu avoir avec les faiblesses d’un homme ordinaire. Ni qu’il puisse boire du vin, comme on le voit à l’écran.

Les islamistes mitigés

Dernier rebondissement en date, le 123è épisode relatant l’histoire véridique de l’assassinat du dauphin Mustafa a créé un émoi sans précédent dans l’opinion publique turque et ce, jusqu’au premier ministre Recep Tayyip Erdogan, qui a tonné : « ce n’est pas le Soliman que nous connaissons. » Depuis le milieu du 15e siècle, selon un firman (décret) de Mehmet II, les sultans arrivant sur le trône avaient la possibilité de faire tuer leurs parents les plus proches (frères, fils) pour prévenir les guerres de succession et pour la stabilité de l’État. Ce « droit » a été utilisé diversement par les successeurs de Mehmet II qui, lui-même, avait fait exécuter deux de ses demi-frères.

Soliman le Magnifique désirait pour successeur son fils Selim, né de sa bien-aimée Roxelane. Mustafa (1515-1553), le fils aîné, avait pour mère une autre favorite, Mahidevran Sultane. Selon l’histoire officielle, Mustafa a été tué pour avoir préparé une révolte contre son père. Il aurait été victime d’une conspiration du grand vizir Rüstem Pacha et de Roxelane. Rüstem Pacha aurait présenté au sultan des lettres prouvant le complot de Mustafa. Ce dernier, accusé de trahison, a été étranglé sous la tente royale de son père, en campagne militaire à Konya. Selim, fils de Soliman et de Roxelane, a effectivement succédé à son père en 1566 en tant que Selim II, connu sous le pseudonyme de Selim le Blond.

Selon les historiens de l’époque ottomane interrogés par la presse, l’exécution de Mustafa représentée dans la série est assez conforme à la vérité historique, même si des zones d’ombres subsistent sur cet événement tragique. Après la diffusion de l’épisode, un citoyen a porté plainte contre Soliman (!) pour meurtre et le mausolée de Mustafa à Bursa a été rempli de pèlerins. En effet, l’opinion, assez ignorante à cause de la faiblesse voire de l’absence d’un enseignement digne de ce nom dans les écoles secondaires, découvre ces faits avec un regard présentiste. Il faut espérer que l’engouement pour ces séries télévisées titillera la curiosité des Turcs et qu’ils se plongeront dans des livres d’histoire plus académiques.

1Anne-Marie Thiesse, La création des identités nationales, Seuil, 1999.

2Dans tout le Moyen-Orient grâce à une proximité culturelle, dans tous les Balkans par des affinités historiques mais aussi vers l’Asie centrale et même la Russie. Selon la BBC, en 2013 les séries turques sont diffusées dans une cinquantaine de pays du monde, générant un profit de plus de 150 millions de dollars.

3Sur l’évolution de l’historiographie en Turquie voir l’excellent ouvrage d’Étienne Copeaux, Espaces et temps de la nation turque. Analyse d’une historiographie nationaliste 1931-1993, CNRS-Editions, 1997.