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Sous le niqab, des sorcières d’un nouveau genre

Dans un ouvrage basé sur une décennie d’observation et de témoignages, la sociologue et documentariste Agnès De Féo bouscule les idées reçues sur le port du voile intégral. Elle dépeint des femmes en niqab souvent indépendantes, en rupture familiale ou conjugale, salafistes mais sans connaissance profonde de l’islam. Avec finesse et complexité, l’autrice détaille ces profils singuliers.

Le 11 octobre 2010 était promulguée la loi interdisant la dissimulation du visage dans l’espace public. Quelques mois auparavant, en janvier de la même année, le rapport « sur la pratique de port du voile intégral sur le territoire national » avait été présenté à l’Assemblée nationale. Il concluait une mission d’information de six mois au cours de laquelle plus de 200 personnes avaient été auditionnées, dont… une seule femme voilée.

Agnès De Féo avait déposé son sujet de thèse sur le voile intégral à l’automne 2008, et ses premières recherches ont eu pour cadre le « débordement médiatique » précédant le vote d’une loi qui a fait du niqab, alors ultraminoritaire, un problème national. Ultraminoritaire : une étude du ministère de l’intérieur réalisée en 2009 et confirmée dans le rapport de 2010 évaluait alors à 1900 (sur 65 millions d’habitants) le nombre des femmes portant le voile intégral en France.

L’intérêt majeur de son étude qui s’étale sur dix ans est qu’elle est unique en son genre. Dans un contexte où on refuse d’entendre ce que les femmes sous voile ont à dire, Agnès De Féo a recueilli les propos de plus de 200 femmes qu’elle a suivies sur plusieurs années. Elle a diffusé quelques-uns de ces témoignages via une série de documentaires réalisés entre 2009 et 2017.

Si ce travail est sans équivalent, c’est bien en effet parce que le refus de dialoguer avec des femmes salafistes est courant. Il exprime le même rejet, la même répugnance qu’envers les membres d’une secte : « On ne parle pas avec eux, car ceux-ci auraient abandonné leur statut de sujet autonome », explique t-elle. Les musulmanes sont toujours suspectées d’être « soumises à un ordre qui les dépasse, sous l’emprise d’un imam ou d’un mari manipulateur », bref, d’agents d’un ordre patriarcal moyenâgeux.

« Elles font éclater toutes les coutures »

Agnès De Féo considère pour sa part qu’elle se trouve – et nous avec elle – devant des sujets à part entière. Pire : elles pensent et font des choix qu’elles sont parfaitement capables d’expliquer. La chercheuse estime alors, à juste titre, qu’on peut les interroger sur leurs raisons de dissimuler leur visage en dépit de toutes les difficultés que cela entraîne et d’une loi qui le leur interdit. C’est ce dont ce livre rend compte, à travers une analyse sociologique complétée par seize portraits et itinéraires de femmes sous niqab. Il nous entraine contre toute attente à la découverte de leurs profils singuliers. Engagées le plus souvent dans une démarche individuelle et paradoxale de rupture avec l’ordre social, elles sont, aux yeux de ceux et celles qui les agressent, les dénoncent ou les insultent, des sorcières d’un genre nouveau, mais qui trouve des résonances dans l’histoire européenne.

Ainsi, la chercheuse contribue-t-elle à « mettre en cause cette idée d’une banlieue socialisée par le salafisme, où la burqa ne serait qu’un voile au carré. Car les femmes en niqab ne s’intègrent justement pas dans les formes de socialisation recomposées sur des paradigmes islamiques. Elles font éclater toutes les coutures », conclut le politologue et spécialiste de l’islam Olivier Roy dans sa préface.

Salafistes d’apparence

Parmi les mouvements de réislamisation, les femmes portant le niqab s’inscrivent majoritairement dans la mouvance salafiste piétiste. Les salafistes font usage du vêtement « à forte connotation musulmane pour révéler leur piété ». Ils sont par ailleurs non violents, apolitiques et hostiles au djihadisme.

Dans cet esprit, le niqab est devenu pour eux – pour elles - un outil d’expression de soi, par sa visibilité dans l’espace public. Il permet en outre de sortir seules sans la présence d’un marham (mari ou homme de la famille proche). Les femmes qui le portent n’ont à se soumettre à personne en particulier.

Une majorité de converties

Cette adhésion à la pratique salafiste n’a rien à voir avec une quelconque tradition venue d’ailleurs, comme se plaisent à le croire une bonne partie de ses détracteurs. Il est tout simplement sans lien avec les cultures d’origine des femmes qui le portent en France. Elles sont pour la plupart nées dans ce pays et ont été éduquées dans les écoles de la République. Une bonne moitié d’entre elles ont grandi complètement hors de l’islam et sont des converties. Leurs connaissances de la religion et de la langue du Coran sont en général très approximatives. Salafistes d’apparence et dans l’incapacité de se livrer au moindre prosélytisme (sauf éventuellement à convaincre d’autres femmes de porter le niqab) par ignorance, on ne les voit pas en actrices du « grand remplacement ».

En revanche, l’étude d’Agnès De Féo dégage un profil qui laisse entrevoir des ruptures avec un milieu familial où le père est tantôt absent, tantôt tyrannique et violent, et la mère abusive. La « prise de voile » est souvent, dans les témoignages, autant une révolte qu’une punition symbolique et vise à nuire à la réputation de la famille – surtout du père -, perçue comme despotique et/ou indigne parce qu’ayant refoulé sa religion d’origine. Contrairement aux femmes portant le hijab, « les niqabées ne sont pas “déterminées” par leur milieu social à choisir l’islam salafiste. Au contraire, leur entourage s’y oppose. Elles remettent en cause de manière consciente leur éducation et leur propre culture. » L’étonnant paradoxe qui s’en dégage est que, pour se libérer d’un ordre familial et social opressant, elles s’infligent une contrainte sur leur propre corps.

Même si certains cas laissent entrevoir la possibilité d’une auto-flagellation parfois consciente (et très chrétienne pour le coup), ce choix n’a rien à voir avec une quelconque soumission à un homme ou aux hommes en général. D’ailleurs, une grande partie d’entre elles n’ont jamais été mariées, ou sont divorcées. Agnès De Féo atteste de ce qu’elle n’a jamais rencontré de femme contrainte à porter le voile. À sa connaissance, aucun homme n’a été condamné en France pour « dissimulation forcée du visage », délit d’autorité abusive prévu par la loi de 2010.

Bien au contraire, cette « contrainte libératoire » ne manque pas de bénéfices secondaires : sensation de bien-être et de puissance, estime de soi, gratification narcissique… Et puis, voir sans être vue, faire baisser les yeux des hommes, alimenter leurs fantasmes.

La rédemption fait également partie des motivations : racheter une sexualité jugée dissolue ou une mauvaise conduite, tout en réagissant contre l’hypersexualisation féminine dans les sociétés occidentales. Certaines femmes ont ainsi le sentiment de combattre l’exploitation du corps féminin et se considèrent comme féministes. Un autre paradoxe difficile à encaisser pour ceux et celles qui les fustigent au nom d’un pseudo féminisme universaliste.

Un Autre imaginaire

Si on doit se référer à une régression traditionnaliste à propos des femmes sous niqab (et même à toutes les femmes voilées), c’est dans l’histoire des persécutions en Europe qu’il faudrait aller la chercher. Agnès De Feo cite dans sa conclusion l’universitaire britannique Maleiha Malik : « En fait, l’usage (ou le mésusage) d’arguments au sujet de l’autonomie des femmes et de l’égalité des sexes pour justifier la pénalisation du voile intégral le suggère : le modèle européen de persécution a efficacement évolué au point de se fondre dans les valeurs des Lumières comme l’autonomie ou l’égalité des sexes pour mieux identifier et persécuter de nouvelles victimes comme les femmes musulmanes »1.

Cette piste de réflexion permet d’aller plus loin que la simple déconstruction d’arguments fallacieux sur la soi-disant « soumission » des femmes qui serait anti-républicaine. Elle fait l’hypothèse que les politiques français « construisent la différence religieuse des musulmans comme une barbarie » rétrograde, non seulement — vieille recette qui a fait ses preuves — en désignant un « Autre » imaginaire comme bouc-émissaire de toutes les frustrations sociales, mais également parce que cette désignation permet le renforcement du sentiment national autour d’une identité excluante, personnifiée par « la République », forteresse vide qui serait à défendre.

Régression en effet, et retour de la chasse aux sorcières dans sa version moderne, aux femmes « excessives en religion » auxquelles les intéressées (surtout les converties, précise l’autrice) se comparent volontiers, à l’instar de Véronique, convertie de Toulouse : « C’est une chasse aux sorcières des temps modernes. C’est nous les sorcières. Si on pouvait nous brûler, on nous brûlerait vives. » Ce qu’Olivier Roy a désigné comme étant « encore un vieux fonds d’inquisition chrétienne chez nos défenseurs de la laïcité »2.

Dix ans à suivre l’histoire de ces femmes ont permis à Agnès De Féo de les inscrire tout simplement dans une temporalité. Leurs parcours souvent chaotiques et douloureux face à la haine dont elles sont victimes finissent pour un très petit nombre d’entre elles en Syrie ou en Irak, ou dans une Angleterre réputée plus tolérante, tandis que d’autres abandonnent le voile et parfois même l’islam. Pas de quoi faire vaciller la forteresse République.

2La laïcité face à l’islam, Hachette, 2005.

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