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Sur l’Afghanistan, les travaux précieux de Fariba Adelkhah

La prise de Kaboul par les talibans a relancé l’intérêt pour l’Afghanistan. Les travaux sur la société afghane de l’anthropologue Fariba Adelkhah, prisonnière du pouvoir iranien et privée de parole depuis plus de 800 jours, demeurent pertinents pour tenter d’éclairer les enjeux contemporains et dépasser les approches convenues.

Fariba Adelkhah en février 2019 dans l’émission « Le Monde dans tous ses États » de France 24 et FranceInfo
(Copie d’écran)

Au cœur de l’été 2021, de nombreux « experts » ont été invités sur les chaines d’information en continu de Paris happées par l’actualité afghane. Ils y recyclaient souvent un discours peu au fait des subtilités du terrain et de l’histoire, nourri notamment par les élucubrations orientalistes de Bernard-Henri Lévy. Fort heureusement, d’autres voix, bien mieux informées ont pu s’exprimer ailleurs, sur les radios, le papier ou en ligne. De fait, la recherche scientifique francophone s’est depuis longtemps intéressée à l’Asie centrale, donnant naissance à une production reconnue internationalement.

Parmi ces voix autant nuancées qu’expérimentées, fondées sur un long travail d’enquête, l’une manquait à l’appel ces dernières semaines : celle de Fariba Adelkhah, prisonnière scientifique en Iran. Depuis le 5 juin 2019, elle est empêchée de poursuivre ses recherches et nous nous trouvons privés de ses éclairages. Nous restent ses écrits antérieurs (généralement accessibles en ligne et gratuitement) qu’il convient de continuer à valoriser, en reconnaissance de sa contribution à notre savoir collectif, mais aussi pour toujours exiger sa libération.

Une anthropologie du voyage

En effet, Fariba Adelkhah, directrice de recherche en anthropologie au Centre de recherches internationales (CERI) — Sciences Po a de longue date déployé ses talents hors de son premier terrain iranien, menant dès les années 1990 des recherches de grande qualité sur la société afghane. Elle y insistait notamment sur l’insertion des Afghans dans les flux transnationaux, migratoires certes, mais aussi commerciaux et religieux, par exemple dans la région frontalière du Khorasan iranien, ou par le biais des réseaux de madrasa, tant sunnites que chiites.

À travers son « anthropologie du voyage », Fariba Adelkhah s’était aussi penchée dès 2001 sur les liens établis entre le leadership politique, taliban notamment, et les pouvoirs marchands dans le golfe Persique, tout particulièrement dans les monarchies pétrolières où est établie une importante population pachtoune et baloutche très bien insérée sur le plan économique. Avant même les attentats du 11 septembre, elle montrait combien les figures du « talébanisme », Mollah Omar et Oussama Ben Laden, pouvaient alors servir aux travailleurs migrants de « figures morales » de référence. La guerre, longue de vingt ans, a depuis lors entretenu cette dimension.

Réseaux talibans

Nul doute que les flux qui traversent la mer d’Oman et le golfe Persique demeurent centraux pour comprendre ce qui se jouera dans les mois qui viennent au niveau régional. En effet, par-delà les discussions de nature diplomatique (avec le Qatar aux avant-postes) et la stratégie de respectabilité qui semble se déployer parmi les nouveaux dirigeants à Kaboul, les liens quotidiens, ancrés depuis des décennies et éclairés par Fariba Adelkhah constituent des éléments stimulants pour aborder l’enjeu de la reconnaissance internationale des talibans.

À cet égard, à rebours de l’unanimisme occidental, il n’est pas étonnant de constater combien la chute de Kaboul de 2021 a été fréquemment perçue de façon ambivalente dans les monarchies arabes du Golfe. Le 15 août 2021, le grand mufti d’Oman Ahmad Al-Khalili, dont le discours tranche souvent avec la parole généralement policée du pouvoir a félicité « le peuple musulman frère afghan pour sa conquête claire et sa chère victoire sur les envahisseurs agresseurs ». Sur les réseaux sociaux golfiens, le fait que l’envoyée spéciale de CNN à Kaboul, Clarissa Ward, ait mis un foulard sur sa tête dès l’arrivée des talibans était parfois érigé en symbole d’un juste retour à l’ordre et au respect.

La question foncière

Quand les discours d’expertise revendiquée ont une certaine propension à s’arrêter à la dimension idéologique, désignée comme islamiste ou fondamentaliste, du mouvement des talibans, Fariba Adelkhah a pu démontrer la centralité d’autres dimensions, liées en particulier aux enjeux de pouvoir contemporains. Si les talibans demeurent indéniablement conservateurs sur le plan des mœurs, ils sont surtout l’expression de la modernité qui a bouleversé la société afghane en contexte de guerre.

Dans ses travaux, elle a pu ainsi se pencher sur la question foncière, la désignant comme étant l’un des fondements de la capacité des talibans à se maintenir sur la scène politique, sociale et religieuse. Elle a ainsi dirigé en 2013 pour la Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée un dossier spécial intitulé Guerre et terre en Afghanistan, donnant une profondeur historique au lien entre enjeux fonciers et conflits, tout en insistant aussi sur le fait que ces tensions n’étaient pas principalement « traditionnelles », mais bien le fruit de recompositions « modernes ». Elle (avec les différents contributeurs au dossier) illustrait par-là combien la transformation des pratiques de pouvoir depuis les années 1980 et surtout depuis 2001 ont conduit à l’émergence d’une nouvelle classe qui a marginalisé les notables locaux et a ainsi pu être le ferment de la résilience des talibans. Ces derniers, à travers une gestion largement pragmatique, sont apparus comme comparativement plus efficaces que l’État.

Parallèlement, l’aide étrangère massive pour la reconstruction de l’Afghanistan, nous explique-t-elle, a favorisé des dynamiques d’ethnicisation et de confessionnalisation, produisant ce qu’elle a pu désigner comme une « invention de la tradition ».

Flux de circulation

En outre, s’intéressant aux minorités afghanes, notamment les Hazaras, pratiquant l’islam chiite et subissant parfois la répression du mouvement sunnite taliban, Fariba Adelkhah s’est plongée dans les réseaux religieux. Outre les réfugiés afghans, présents notamment en Iran, les circulations liées aux pèlerinages et à l’enseignement banalisent ces flux et permettent de s’extraire des considérations géopolitiques et sécuritaires, autrement dominantes. C’est d’autant plus le cas pour ce qui concerne les mobilités des femmes qui sont à la tête d’entreprises florissantes.

Alors que s’exprime aujourd’hui la panique des pouvoirs politiques européens face à un « flux migratoire afghan » duquel il faudrait hâtivement « se protéger » comme l’a déclaré Emmanuel Macron, le travail de Fariba Adelkhah sur l’Afghanistan permet aussi de souligner combien les circulations demeurent largement circonscrites aux Sud.

Ses publications insistent sur l’adaptation de ces groupes et le maintien de liens concrets à travers les frontières, en s’appuyant sur l’exemple des Afghans en Iran — des conclusions probablement applicables au cas des réfugiés yéménites en Égypte et en Arabie saoudite. La dépendance réciproque entre sociétés d’accueil et migrants, qu’ils soient réfugiés, pèlerins ou étudiants, offre une perspective nécessaire, fondée sur des cas concrets et une connaissance intime. Dans le contexte actuel, la voix de Fariba Adelkhah n’en est que plus précieuse pour appréhender l’Afghanistan certes, mais plus largement, notre monde contemporain. Ainsi sa libération demeure-t-elle impérieuse.

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