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Roman

« Sur le méridien de Greenwich » de Shady Lewis ou les chroniques de l’absurde ordinaire

Le roman de Shady Lewis, Sur le méridien de Greenwich, traduit par Sophie Pommier, membre du comité de rédaction d’Orient XXI, et May Rostom et paru chez Actes Sud dresse le portrait acerbe de sociétés malades, d’administrations bornées et d’individus perdus dans les méandres des crispations identitaires.

Un employé de bureau égyptien immigré à Londres doit gérer les obsèques d’un réfugié syrien qui lui est inconnu. Pris au piège dans les rouages implacables d’administrations kafkaïennes, les personnages cocasses et désillusionnés de Shady Lewis se débattent tant bien que mal dans des sociétés où l’absurde et la bêtise engendrent des drames quotidiens.

La mort, fardeau des vivants

En exergue du roman, une citation des Évangiles : « Laissez les morts enterrer les morts. » Et c’est effectivement de morts qu’il est question tout au long de ce récit caustique où les personnages se démènent avec leurs consciences, les administrations et les coups du sort, pour parvenir à inhumer les corps. Car si « enterrer le mort, c’est l’honorer », il n’est pas si simple, de nos jours, de mener à bien cette mission de premier abord relativement banale.

Poussé par la curiosité, un Égyptien immigré en Angleterre, modeste employé de bureau à la vie monotone, accepte donc d’apporter son aide pour l’enterrement d’un jeune réfugié syrien mort à Londres. Sa motivation première : connaître le récit de sa vie. Il sera vite déçu. Aussi loufoque et improbable qu’elle soit, l’histoire de la vie et de l’exil du jeune défunt semble au narrateur moins absurde que celle de sa mort. Pour un réfugié syrien, mourir seul dans son lit relève presque d’une impardonnable faute de goût : il y a des morts dignes et honorables, d’autres non. Et mourir « de l’ennui résultant de l’absence soudaine de menace de mort » fait partie de la deuxième catégorie. Un récit cathartique donc, où l’auteur apprivoise la mort en la racontant avec humour, tendresse et lucidité.

On sait bien que le drame de la mort n’affecte pas ceux qui partent autant que ceux qui restent. C’est à eux en effet, les pauvres, qu’il incombe de ramasser leurs morceaux de vie brisées et de continuer à vivre comme si de rien n’était, ce qui est encore plus miraculeux que la naissance et n’est pas moins tragique que la mort elle-même.

Parce qu’elle affecte inévitablement les vivants, la mort les confronte aussi à leur libre arbitre et à leurs petites stratégies de survie dans un monde devenu machine à broyer les individualités. Il y a dans ce livre des morts tragiques, des morts banales, des morts violentes ou des morts suspectes. Toutes ramènent les personnages à leur solitude et à leurs angoisses. Larmes, déni, imagination, fatalité ou mensonge, chacun fait ainsi face comme il peut à ce drame le plus ordinaire qui soit, de manière plus ou moins morale, plus ou moins rationnelle. Une rationalité qui semble avoir déserté les sociétés dans lesquelles l’histoire rebondit.

La raison au bord du gouffre

Au Caire, il faut prévoir la mort en avance pour réserver la salle de cérémonie. À Londres, le décès est la suite logique d’une vaine et mensongère prise en charge sociale, « jusqu’au suicide ou à la mort naturelle de l’intéressé qui libère une place pour sauver une autre personne en détresse ». Les institutions, ici, sont le tombeau de la raison, et l’auteur décortique avec une précision chirurgicale toutes les procédures qui font des employés de bureau les petites mains d’un système absurde, régi malgré tout par une logique imparable que personne ne questionne. Avec un sang-froid vertigineux, les fonctionnaires défendent ces administrations dont la violence est toujours sous-jacente : la bureaucratie neutralise les opinions individuelles, pour le meilleur et pour le pire. Il n’y a pas de place, chez les personnages, pour le politiquement correct dont ils font les frais quotidiennement. Pour survivre dans ce système, il faut maîtriser l’art du paradoxe, du sophisme et du syllogisme, le seul qui permette de trouver un semblant de dignité dans l’affirmation de soi et la compréhension du monde.

L’identité en dérision

En dressant le portrait de vies à la dérive ponctuées de petits drames quotidiens, Shady Lewis révèle en miroir un monde déserté par la logique, où l’absurde règne en maître sur la construction de nos identités, où la liberté est une ennuyeuse illusion et où la politique est un enfer pavé de plus ou moins bonnes intentions.

Les gens ici sont généralement très bien intentionnés. Ils accepteraient que je ne sois pas musulman tant que cela ne perturbe pas leur perception de l’ordre qui régente strictement le monde. Je ne les blâme pas : la division des individus en catégorie est une invention géniale, parce que n’importe qui, quelle que soit sa culture, peut comprendre cette répartition sans difficulté. […] On pourrait expliquer chaque chose ou refuser de la comprendre au nom de la différence de culture. Et justement, la différence de culture, c’est ce que le politiquement correct a promu de mieux.

Shady Lewis se moque de tout et de tout le monde avec une grande humanité : on s’attache à ces personnages plus perdus que fous, qui font comme ils peuvent pour rester debout. L’auteur, avec un humour décapant et une légèreté salutaire, passe tout au crible : du dieu Khnoum à Margaret Thatcher en passant par Karl Marx, la liberté d’expression, Facebook, la rupture amoureuse, la colonisation ou les crispations identitaires et confessionnelles, rien n’échappe à son regard acerbe et lucide. Un savoureux roman tragi-comique sur nos sociétés contemporaines.

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