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Syrie : atermoiements de la diplomatie occidentale

Revue de presse du 15 au 21 juillet 2013

Depuis son succès militaire à Qoussair (4 juin 2013), l’armée du régime progresse à rythme lent, mais régulier. Le premier ministre britannique, David Cameron, n’a pas tout à fait tort de rappeler que le conflit est dans une impasse, les deux parties ne pouvant raisonnablement l’emporter. Mais le régime affirme son ascendant sur l’Armée syrienne libre (ASL), prenant position dans les quartiers des grandes villes et enfermant, ici et là, ses combattants dans des réduits. Le 14 juillet aura été l’une des journées les plus meurtrières du conflit.

Les sous-entendus sur « la défaite probable » de l’opposition ont vocation à permettre à Washington et à l’Europe de décider du meilleur moment pour accroître leur aide militaire. Si l’on s’en tient au critère des reculs de l’opposition, ce moment ne devrait plus être très loin.

Israël a détruit à Lattaquié des missiles Yakhont de fabrication russe, non pour aider l’opposition, mais pour éliminer tout ce qu’il perçoit comme contraire à sa propre sécurité.

« Le pire dans le pire, c’est l’attente du pire. »

Daniel Pennac, La petite marchande de prose, Gallimard, Paris, 1990.

L’armée syrienne avance ses pions

L’armée a progressé au sud d’Idlib. La ville de Sarabeq, près de la frontière turque, a été la cible de frappes à partir d’hélicoptères1. La province de Homs (centre du pays)2, la banlieue de Damas (Jobar, Qaboun, Harasta)3, Adra (où des membres de Jabhat al-Nosra sont tombés dans une embuscade)4,5, Ariha (nord) et Tartous6 ont subi les offensives du régime. Elles ont été coûteuses pour l’opposition.

À Tel Abyad, dans la province de Hassakeh (nord-est) les milices kurdes (proches du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK) se sont emparées le 17 juillet d’un point de contrôle après des combats contre l’État islamique en Irak et au Levant (proche d’Al-Qaida). Elles ont accepté de relâcher l’un de ses leaders (connu sous le pseudonyme d’Abou Mousaab) en échange de centaines d’otages kurdes7,8 Les Kurdes (10 % de la population syrienne) profitent de l’affaiblissement de l’État pour sanctuariser leur territoire et leur identité :création de forces de police kurdes, de plaques d’immatriculation kurdes, etc.9 Nul doute qu’ils continueront de résister aux chants des sirènes djihadistes qui tentent de les convaincre qu’ils ne sont pas hostiles à leur communauté. Au sein des Kurdes, les questions d’identité sont plus essentielles que celles liées au panislamisme. La mise en place d’un État islamique sur le modèle prôné par Al-Qaida n’entre évidemment pas dans leur projet de création d’une entité nationale autonome.

L’Armée électronique syrienne, une émanation du régime, mène son propre combat. Elle aurait réussi à pénétrer deux des réseaux sociaux de l’opposition, Tango et Truecaller, prenant sans doute connaissance de l’identité de ceux qui y militent10.

L’opposition donne le sentiment d’être aux abois. Elle a demandé une trêve pour Homs pendant le mois de ramadan11. Sans surprise, le président n’a pas daigné répondre. Les attentats à la voiture piégée contre le régime redeviennent une arme de combat (Damas, 14 juillet 2013)12.

David Cameron jette l’éponge

Après avoir été l’un des plus actifs partisans de la militarisation de l’opposition (avec la France) et avoir milité auprès de l’Union européenne pour qu’elle lève son embargo sur les armes à destination de la Syrie, le Royaume-Uni vient de décider de renoncer au slogan « des armes pour les rebelles »13. C’est le résultat d’une longue campagne d’opinion de son opposition, mais aussi des alliés de sa coalition gouvernementale comme d’une grande partie de la presse. Il a été opposé au premier ministre de n’être pas du côté de la démocratie en envisageant d’armer des rebelles. De plus en plus isolé, conscient que les Britanniques ne voulaient pas se lancer dans une autre aventure au Proche-Orient, le premier ministre a fini par prêter l’oreille à ceux de ses responsables militaires qui expliquaient que rien ne servait de distribuer des armes tant que le pays n’était pas préparé à se lancer dans une guerre frontale avec le régime syrien. Une zone d’exclusion aérienne aurait supposé, par exemple, des attaques contre la défense syrienne qui auraient duré de longs mois. Le premier ministre s’est donc résolu à faire valoir qu’il y avait « trop d’extrémisme » dans les rangs de l’opposition pour envisager de l’armer14. Le royaume devrait limiter sa contribution à la formation des combattants et aux questions de stratégie15.

Le secrétaire d’État américain John Kerry a essuyé les mêmes reproches de la part de la CIA et de certains responsables militaires. Toujours partisan d’une plus forte implication américaine, il n’a pas tiré les mêmes conclusions que David Cameron. La France, toujours partante, est provisoirement isolée16.

L’heure américaine ?

Lorsque le porte-parole de la Maison Blanche indique, le 18 juillet, qu’« Assad ne dirigera plus la Syrie comme il l’a fait auparavant »17 et « ne dirigera plus toute la Syrie »18, il fait un constat réaliste : Assad n’a pas été battu par les armes ; pragmatique : il est là pour longtemps ; d’apparence prophétique : il continuera à gouverner même si ce n’est pas sur l’ensemble du territoire ; modeste quant aux ambitions de Washington : les États-Unis se contenteraient désormais d’un changement d’attitude de sa part dans la direction des affaires de la Syrie.

Aux États-Unis, cette déclaration a suscité la perplexité. Elle a été perçue comme la confirmation que l’administration américaine était dépourvue de toute stratégie syrienne19. Le général Dempsey, longtemps favorable à la militarisation de l’opposition, mais désormais adepte de la prudence, a été accusé par le sénateur John McCain de faire des pirouettes20. Barack Obama aurait-il donc renoncé à contribuer à la victoire de l’opposition ? Aurait-il « éconduit » l’opposition après l’avoir flattée21 ? Accepterait-il de voir Assad continuer à gouverner pendant une hypothétique période de transition ? Comment peut-il croire qu’Assad rendra le pouvoir, lui et son régime, à l’issue de cette période de transition ? Quelle vision a la Maison Blanche de l’avenir de la Syrie ? Un pays divisé en deux parties ? L’une sunnite et l’autre chiite ? L’une au sud et l’autre au nord ? En trois parties, si l’on ajoute la région kurde ? Ou bien songe-t-il à accepter le plan B iranien qui créerait une zone comprenant la côte alaouite qui s’étendrait jusqu’à Damas via Homs le long de la frontière avec le Liban ?

David Ignatius utilise le vocabulaire amoureux pour décrire la diplomatie d’Obama à l’égard de la rébellion syrienne : une embrassade initiale (« Assad doit partir »), des promesses et des engagements (la CIA collabore avec l’opposition à partir de 2011), une mise à l’écart des prétendants turc et qatarien et un engagement formel à fournir des armes le 13 juin 2013. Surviennent la « volte-face » du président et la déception de l’opposition qui a été « éconduite »22. Les explications du président au Charlie Rose Show — « J’accélère mon programme d’aide à l’opposition politique et militaire » — sont désormais inaudibles ou repoussées. Peu de commentateurs croient à une aide militaire, massive ou pas. Beaucoup se reprochent d’avoir cru que le président cachait sa détermination derrière une prudence feinte. Certains vont même jusqu’à penser qu’il a manipulé le Congrès pour que les élus mettent leur veto à une politique qu’il ne voulait pas mettre en œuvre de toute façon.

Les certitudes sur l’absence de stratégie à la Maison Blanche ne dissuadent pas les opposants à la militarisation de présenter leur argument principal. Il n’a pas changé : l’armement fourni pouvant finir entre les mains de groupes du type al-Qaida, il ne doit pas être distribué aux rebelles. En outre, compte tenu de la diversité idéologique des groupes anti-Assad, Washington a de plus en plus de difficulté à identifier les « bons opposants ». Pour y remédier, le général Dempsey, chef de l’état-major interarmées, propose désormais de faciliter l’émergence d’une « opposition démocrate »23. Dans la même veine, le sénateur Paul Rand avance que l’impossibilité de faire « un choix moral » évident entre les composantes de l’opposition doit dissuader l’administration américaine de s’engager plus avant dans la livraison d’armes24. La promotion américaine de la démocratie au Proche Orient emprunte toujours les mêmes voies.

Est-il trop tard pour agir ? La réponse réside dans le sens qui est donné à la guerre en Syrie. Le conflit est-il l’un des fronts d’une guerre froide régionale contre l’Iran ou une catastrophe humanitaire qui risque d’emporter les voisins jordaniens et libanais ? Si la réponse est « oui » à la première question, l’armement de l’opposition s’impose. Mais il est douteux qu’il suffise à inverser le cours du conflit, outre le fait que les affrontements entre groupes de l’opposition ne sont pas de nature à rassurer leurs protecteurs occidentaux. Si la réponse est « oui » à la deuxième question, Washington et ses alliés seront contraints de négocier avec l’Iran, renforçant ainsi sa prétention à se présenter comme une puissance régionale. Les deux options n’ont jamais été bonnes. Elles sont pires aujourd’hui25.

Israël n’a pas ces questionnements. Le 5 juillet il a détruit des missiles de type Yakhont stationnés près de Lattaquié, qui représentaient une menace potentielle pour sa marine. L’information a été « fuitée » par des sources américaines, probablement soucieuses de ne pas s’aliéner Moscou dans la gestion d’un autre dossier, celui d’Edward Snowden, un employé d’un sous-traitant de l’Agence de sécurité nationale (NSA) à l’origine des fuites sur le programme américain de surveillance des communications, réfugié à Moscou depuis le 9 juin 2013 et que Washington entend faire revenir aux États-Unis pour y être jugé pour espionnage26,27.

Tensions entre opposition libérale et combattants djihadistes

La presse occidentale n’est pas avare de commentaires sur les tensions qui existent entre l’ASL et groupes djihadistes. La perception qu’elle a de leurs affrontements est en partie faussée. Les cas de dissensions ou d’escarmouches entre opposants à Assad sont moins nombreux qu’il y paraît. La plupart du temps, les combattants islamistes prennent pacifiquement le contrôle de certaines positions. Il arrive même que la coordination entre l’ASL et les islamistes fonctionne, comme à Deraa, Alep et Raqqa. Mais l’ASL est en perte de vitesse28. Elle a besoin d’armes pour affronter le régime et contrer l’influence djihadiste. Pour convaincre ses soutiens américain et européen, elle doit grossir la menace que représentent le régime et ses propres compétiteurs anti-Assad. Les rumeurs selon lesquelles Assad aurait fourni des armes chimiques au Hezbollah crédibilisent ses demandes29. Celles sur l’installation de bases par les talibans pakistanais ou sur l’instauration d’un État islamique par Al-Qaida dans le nord de la Syrie30 nourrissent la perception de la menace. Le temps n’est plus où les combattants syriens appréciaient l’apport en expertise et en armes de leurs alliés venus de l’étranger. Le général Salim Idriss, commandant l’ASL, traite désormais les membres de l’Armée islamique en Irak et au Levant de « criminels » et « d’agents du régime »31.

L’un des responsables salafistes en Jordanie, Mohamed Chalabi, juge que ces affrontements sont un mal nécessaire qui s’accentuera lorsqu’Assad aura été évincé du pouvoir32, manière de dire que les guerres intestines et locales actuelles visent à séparer le bon grain djihadiste de l’ivraie laïque avant le baisser de rideau sur le régime33.

Les combattants étrangers en Syrie

L’expression « combattant étranger » est souvent utilisée pour désigner le Hezbollah. Mais d’autres combattants étrangers au Liban se battent aux côtés de l’opposition. Ils sont présents en Syrie depuis le début de la révolution. Leur nombre n’est pas connu, mais des estimations circulent à hauteur de plusieurs milliers. Six milles peut-être, originaires d’une cinquantaine d’États. Certains viennent de pays ayant connu les premiers soulèvements populaires (Égypte, Libye, Tunisie), d’autres sont des volontaires islamistes du Yémen, de la Somalie, d’Irak, de Jordanie, de Turquie ; quelques-uns viennent des anciennes républiques soviétiques et il y a environ 200 Australiens34. Deux cents combattants jordaniens appartenant à des groupes salafistes seraient entrés en Syrie le mois dernier. Sept cents Jordaniens combattraient désormais les forces du régime35. Dix-sept groupes djihadistes seraient présents en Syrie36.

L’armée des Muhadjirines (« l’Armée des émigrants », forte d’un millier d’hommes), Jabhat al-Nosra et l’État islamique en Irak et au Levant sont les premiers choix des combattants européens. Leur nombre varie entre 500 et 100037. On trouverait 120 Français, 100 Britanniques et quelques Américains. Des talibans pakistanais assureraient des formations à certains groupes de l’opposition38. Tous ces chiffres ne sont que des estimations.

Les djihadistes avaient pris l’habitude de passer par la Syrie pour rejoindre al-Qaida en Irak entre 2004 et 2007. Le régime avait laissé faire. Les nouveaux venus peuvent donc bénéficier de contacts dans le pays.

1Barbara Surk, Syrian Army Bombs Northern Rebel Town Of Saraqeb, Children Among The Dead, Associated Press, 20 juillet 2013.

3Nabih Bulos, Syria : Government intensifies assault on rebel stronghold, Los Angeles Times, 15 juillet 2013.

4Ben Hubbard, Hwaida Saad, Across Syria, Violent Day of Attacks and Ambush, The New York Times, 21 juillet 2013.

5Amal Halaby, Zeina Karam, Mortar shells hit market in Syria, killing 20, North Jersey.com, 21 juillet 2013.

7Voir note 4.

8Jamal Halaby, Zeina Karam, Activists : Kurds to free al-Qaida-linked commander, Associated Press, 21 juillet 2013.

9Tulin Daloglu, Ankara warns against Kurdish autonomy in Syria, Al-Monitor Turkey, 19 juillet 2013.

10Syria : Pro-Assad group hacks messaging networks, Associated Press, 21 juillet 2013.

11Voir note 2.

14Voir note 13.

16Armin Arefi, Livraison d’armes en Syrie : la France seule au monde, Le Point.fr, 19 juillet 2013.

17Julian Pecquet, White House : Assad will never rule ‘all of Syria’ again, The Hill, 18 juillet 2013.

18Jennifer Rubin, Right Turn, Disastrous reversal for Obama, The Washington Post, 19 juillet 2013.

19Voir note 18.

21David Ignatius,Syrian rebels get ‘the jilt’ from Washington, The Washington Post, 18 juillet 2013.

22Voir note 21.

23Matthew Feeney, Rand Paul Warns Against Sending Aid to Rebels in Syria, reason.com, Hit & Run Blog, 18 juillet 2013.

24Sen. Paul Rand, Aid to unknown rebels in Syria carries U.S. threat, Politico, 17 juillet 2013.

25Fred Kaplan, Is It Too Late to Help Syria  ?, Slate, 19 juillet 2013.

26Voir note 20.

27Report : Israel Conducted Strike on Syrian Antiship Missiles, Global Security Newswire Staff, National Journal, 15 juillet 2013.

28Charles Lister, Why Syria’s Rebels Are Fighting Each Other, Syria Deeply, syria deeply.org, 17 juillet 2013.

29Cheryl K. Chumley, Syrian rebel claims Bashar Assad gave weapons to Hezbollah, The Washington Times,19 juillet 2013.

31Zeina Karam, Rebel infighting in Syria undermining revolt, Associated Press, 15 juillet 2013.

32Voir note 9.

33Sharona Schwartz, Declaration of War’ : Syrian Rebels in a Bloody Fight with…Each Other, The Blaze, 15 juillet 2013.

34Michael P. Noonan, Syria’s Dangerous Ex-Pats, US News, 19 juillet 2013.

35Voir note 9.

36Voir note 24.

37Bill Roggio, Tunisian jihadist calls for clerics, youth to fight in Syria, The Long War Journal, 20 juillet 2013.

38Voir note 33.