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Syrie : « ce qui est juste devient faux et ce qui est faux devient juste »

Revue de presse du 1er au 7 juillet 2013

La destitution du président égyptien Mohammed Morsi, la mise à l’écart des Frères musulmans et l’abdication de l’émir de Qatar, Cheikh Hamad ben Khalifa al-Thani, n’ont pu que nourrir l’élection du nouveau président de la Coalition nationale syrienne. À Istanbul, le 6 juillet, Ahmad Jarba, un proche des Saoudiens, a été préféré à Moustapha Sabbagh qui était soutenu par le Qatar.

Les difficultés de la diplomatie qatarienne

Le Qatar connaît actuellement, au mieux, une pause dans une ascension diplomatique qui aura été violente, imprévisible et provocatrice, au pire un revers de fortune durable. L’émir Hamad ben Khalifa al-Thani vient de quitter le pouvoir dans des conditions sereines, mais ses motivations restent largement inconnues. Son premier ministre a été contraint au départ. L’émir avait soutenu politiquement et financièrement les Frères musulmans égyptiens et l’opposition syrienne. Il laisse à son fils, Cheikh Tamim ben Hamad Al-Thani, des dossiers complexes : le président égyptien a été destitué par l’armée et se trouve en résidence surveillée ; les Frères musulmans sont exclus du pouvoir ; leur guide suprême, Mohamed Badie, est recherché ; des Frères sont emprisonnés ; le nouvel émir a dû féliciter l’armée égyptienne après que son père a soutenu tous les « printemps arabes » ; l’opposition syrienne « hors champ militaire » n’a toujours pas trouvé les moyens de s’organiser ; les combattants rebelles sur le terrain apparaissent à la dérive. Les protégés du Qatar perdent pied.

Un champ s’ouvre à l’Arabie saoudite pour reprendre un leadership régional que lui a longtemps contesté Doha. Dès le 3 juillet, le roi félicite Adly Mansour, le qualifiant même de « président de la République arabe d’Égypte sœur »1. Nul doute que le royaume soutiendra Le Caire et contribuera significativement au prochain budget égyptien. Une alliance égypto-saoudienne est même envisageable, qui referait de ces deux pays les points d’ancrage du monde arabe. Le soutien de l’Occident et d’Israël leur seraient naturellement acquis.

C’est donc sans surprise que Moustapha Sabbagh, le « Qatari », a été délaissé au profit d’Ahmad Jarba, le « Saoudien » pour prendre la tête de la Coalition nationale syrienne. Une page est peut-être tournée au sein de la représentation de l’opposition.

Les prédictions de Bachar al-Assad

Dans son entretien au journal Al-Thawra, le président syrien évoque avec sérénité le déroulement des combats. Il se dit sûr de l’emporter, sauf si une coalition internationale venait appuyer la rébellion2. Hier comme aujourd’hui, il continue de penser que la Syrie ne connaît pas de révolution, mais qu’elle est la cible d’un complot ourdi par l’Occident et des pays arabes pour déstabiliser le pays3. Il prend soin d’évoquer la continuité de l’Etat (salaires payés, services publics rendus, etc.) soulignant en creux les difficultés d’approvisionnement de ses opposants, la situation humanitaire des civils qui sont piégés par le conflit ou la mauvaise gestion de la ville de Raqqa par la rébellion et la « dictature » que Jabhat Al-Nosra impose dans la ville4.

Parler de la chute de l’islam politique comme il l’a fait à propos de la destitution de Mohamed Morsi ne correspond pourtant à aucune réalité5. Les Frères musulmans subissent actuellement les contrecoups de leur mise à l’écart en Égypte, mais aussi dans le Golfe. Ici et là les bureaux des Frères musulmans sont fermés et leurs membres expulsés. Mais leur mouvement est si profondément ancré dans les sociétés arabes qu’il ne peut être éradiqué du jour au lendemain. L’islam politique est même florissant dans sa version salafiste la plus radicale, en Syrie ou en Irak, mais aussi sur les continents africain et asiatique. En Syrie ou au Liban, les chiites ne doutent pas un instant de la vigueur de leur islam politique. En fait, en évoquant sa fin au travers de la chute de Morsi, le président fait semblant de croire à la cessation des soulèvements populaires arabes, y compris et surtout en Syrie. La campagne de dénigrement des Frères musulmans qui s’annonce ne pourra qu’alimenter son souhait sans pouvoir lui donner satisfaction. Le seul constat valable est de dire que le sunnisme politique est en train de perdre ses leaders : Recep Tayyip Erdoğan est contesté à domicile et a perdu une bonne partie de son aura à l’extérieur de la Turquie, Morsi est écarté, le Conseil du majlis al-choura au Caire a été dissous, etc.

« Adieu aux armes » ou appel aux armes ?

Les débats sur l’armement de l’opposition syrienne ne sont pas épuisés. Les Frères musulmans de Syrie estiment être trahis et déçus par les États-Unis et l’Europe qui soutiennent l’opposition sans lui donner les moyens militaires adéquats6. L’Arabie saoudite demande à l’Union européenne de fournir des armes7. À Washington, adversaires et partisans de la militarisation de l’opposition continuent d’échanger leurs arguments, les plus débattus étant ceux de la destination finale des armements qui seraient fournis à la rébellion, la prolongation de la guerre civile induite par cette dotation et l’absence de stratégie à long terme au sein de l’opposition dont certaines factions seraient plus soucieuses de revanche que de mettre en place un État8. Les explications données par l’administration, par exemple pour indiquer que Jabhat Al-Nosra ne pourra utiliser ces armements, sont peu entendues. L’exemple du soutien militaire américain aux moudjahidines afghans en 1986 est dans toutes les mémoires américaines9

Les grignotages militaires du régime

Les combats ont atteint les villes chiites de Noubul et Zahra (province d’Alep). Le Hezbollah y participerait aux côtés des troupes régulières. Il se dit qu’il serait aussi présent à Alep. L’opposition anti-Assad menace les populations de ces deux villes pour avoir accueilli les combattants libanais10. Les deux tiers de Homs, la troisième ville du pays, seraient dévastés. Les quartiers avoisinant la ville sont peu à peu détruits et repris par le régime. Le quartier de Khaldiyeh, encore tenu par l’opposition, est la cible de l’armée11. L’aviation a bombardé Joubar dans l’est de Damas. Qaboun, au nord-est de la ville, a été touché par des obus de chars12. Mais le régime n’a pu reprendre Barzeh au nord de Damas. Les médias iraniens et syriens égrènent les progrès du régime à Deir Ezzor, Al-Mrai’eh, Al-Qaboun (Damas) et dans des dizaines d’autres lieux. Des armes auraient été récupérées auprès des opposants et leurs dépôts de munitions détruits. Le nombre de rebelles tués dans ces combats serait important. La réalité et l’importance de ces réussites sont difficiles à évaluer, mais l’énoncé des lieux où l’armée progresserait a vocation à semer le doute au sein des combattants de l’opposition comme de leurs soutiens internationaux13. Pour des raisons identiques, mais opposées, l’opposition ne fait pas connaître l’état de ses pertes14.

Rébellion au sein de la rébellion

La dynamique de la progression militaire du régime, l’incapacité de la Coalition nationale à s’organiser et à unifier la lutte sur le terrain, le manque d’armes significatives, affectent psychologiquement la rébellion. Au début du soulèvement, on comptait les désertions de ceux qui abandonnaient le régime pour rejoindre les rangs de l’Armée libre syrienne. Un phénomène inverse se profile. Des rebelles ont rendu les armes à Tal Kalakh15. Les querelles intestines se multiplient. Dans le nord du pays, des combattants anti-Assad se sont retrouvés aux prises avec des groupes liés à Al-Qaida, ceux-ci entendant prendre la direction de la lutte contre le régime dans cette région. « L’État islamique de l’Iraq et du Shâm » a exécuté des opposants à Assad « pour corruption ». À Dana, près de la frontière avec la Turquie, un groupe de l’opposition, la « Jeunesse libre d’Idlib », aurait exécuté et fait prisonniers des membres de la rébellion. Les raisons de ces querelles intestines sont locales et peuvent varier d’une ville à l’autre, mais chacun de ces groupes cherche à s’imposer aux autres dans la lutte contre Assad. L’application de la loi islamique, la captation des subsides internationaux, le contrôle des armes, des biens de consommation, des voies de passage, voire de péages, sont autant de motifs d’affrontements internes16. Bien entendu les médias syriens et iraniens donnent un maximum de publicité aux difficultés de l’opposition17.

L’opposition, qui avait initialement excité les enthousiasmes, pourrait bien prochainement être l’objet de dénigrement d’une ampleur plus grande que celle constatée jusqu’à maintenant.

# Le titre reprend un propos de Bachar al-Assad dans un entretien accordé au journal Al-Thawra Daily et rapporté par l’agence de presse syrienne Sana le 4 juillet 2013, au sujet de ce qu’il dénonce comme de la propagande occidentale concernant le conflit syrien.

3Diaa Hadid, «  Syria’s Assad Boasts Opponents Failed to Oust Him  », The Associated Press, The New York Times, 4 juillet 2013.

4Tareq al-Abed, «  Syrian City of Raqqa Suffers Under Rebel Rule  », Al-Monitor, As-Safir, 2 juillet 2013.

8Saudi arabia calls on EU to arm syrian rebels, The New Yorker, 1er juillet 2013.

9Adam Cohen,«  Arming Syria’s rebels : Feelings of déjà vu  », The Hill, 4 juillet 2013.

11Bassem Mroue, Zeina Karam, «  Syrian army launches heavy barrage on city of Homs  », Associated Press, 5 juillet 2013.

17Voir note 14.