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Syrie : images et désinformation, les nouvelles frontières du régime

Revue de presse du 29 juillet au 4 août 2013

Alors que l’armée syrienne progresse vers des positions tenues par la rébellion à Homs (dans les quartiers de Rastane, Talbissé, Dar Al-Kabira et Houla), près de Damas et dans la région d’Idleb (nord-ouest), le régime vient de consolider plusieurs nouveaux fronts médiatiques. Instagram, les séries télévisées, les hackers de l’Armée électronique syrienne et les visites de terrain du président sont les instruments d’une propagande qui redynamise l’archaïque agence arabe syrienne d’informations (SANA) fondée en 1965. Comme sur le terrain militaire, l’opposition n’a pas encore trouvé les moyens de contrer efficacement cette offensive médiatique.

Instagram, l’album de famille

La présidence syrienne a désormais son compte Instagram, l’un des éléments de sa panoplie médiatique destinée à donner une image différente de son chef et de la guerre en Syrie. Elle donne ainsi à voir des dizaines de photographies de Bachar Al-Assad et de son épouse Asma réconfortant malades et blessés, visitant jeunes et vieux ou saluant des combattants valeureux (photographies souvent reprises de son compte Facebook). Cette présentation d’un monde reconstruit et tronqué où le chef et son épouse s’offrent en images à leur peuple comme protecteur et pourvoyeur de bienfaits n’est pas une nouveauté. D’autres dirigeants dictatoriaux, autoritaires ou même démocrates y ont eu recours bien avant l’apparition des médias sociaux1,2.

Dans le cas de la Syrie, ces illustrations de propagande sont choquantes parce que derrière ce décor, au nom de la survie du régime, 100 000 personnes sont mortes, un pays continue de s’autodétruire, devient le champ de luttes interconfessionnelles qui débordent les frontières et que des millions de personnes ont été déplacées ou sont réfugiées dans des pays voisins. Assad serait-il donc si sûr de lui pour lancer cette campagne de séduction ? Sent-il si proche la victoire finale – celle du régime – au point de juger que le moment est venu d’imposer « sa » lecture de « son » rôle pendant les deux dernières années ? Peut-être est-il réconfortant de noter que le président n’a encore que peu de « suiveurs ».

Séries télévisées : diaboliser la rébellion

Pendant cette période de ramadan, les séries télévisées arabes, syriennes et autres, sont traditionnellement à l’honneur. Certaines d’entre elles mentionnent la guerre, les unes financées par le régime, d’autres produites par le secteur privé. Les premières donnent une lecture attendue des événements. Les secondes sont astreintes à la neutralité sous peine de ne pas être diffusées. Dans la série Nous reviendrons sous peu, la révolution syrienne n’est qu’une toile de fond utile à l’action des personnages. Wilada Min al-Khasera, jugée trop proche de l’actualité, ne peut quasiment pas être diffusée en public, comme dans les cafés par exemple. Pour les autres, peu nombreuses à évoquer la guerre, la révolution est diabolisée3.

Message et sorties publiques de Bachar al-Assad

Le message qu’Assad a adressé le 1er août aux militaires à l’occasion de la fête de l’armée puise à la même eau médiatique. Il lui faut convaincre que l’effort consenti par l’armée est à la hauteur des enjeux et que la victoire finale se rapproche4,5. Ses sorties publiques sont très rares. La dernière connue, à Daraya au sud de Damas, figure en bonne place dans son compte Facebook6 et à la télévision syrienne.

L’armée électronique syrienne

Pour être discrète, l’armée électronique syrienne (AES) aura prouvé quelque efficacité en s’attaquant à certains comptes Twitter des médias, dont ceux d’Associated Press, CBS News, The Guardian, Thompson Reuters et des comptes de messagerie utilisés par des collaborateurs de la Maison Blanche dans le domaine des médias sociaux. À chaque fois, l’AES s’est contentée de déposer des messages pro-Assad7 comme des graffitis sur un mur de ville attestent de l’omniprésence de leurs auteurs et de leur passage.

La raréfaction de l’information fiable

Quelles que soient les voies qu’elle emprunte, cette propagande s’inscrit dans un paysage médiatique déjà passablement complexe et ambigu. Dès l’origine de la guerre en Syrie, les informations vérifiées étaient rares, même si des journalistes étrangers et syriens rapportaient depuis le terrain leurs visions et leurs images du conflit. Parallèlement, des milliers d’images et d’informations étaient fournies par les réseaux sociaux – les citoyens journalistes — hostiles au régime.

Indispensables, elles restaient largement invérifiables ou difficiles à interpréter dans leur contexte sauf quand l’Observatoire syrien des droits de l’homme, basé en Grande-Bretagne, accordait son imprimatur. Comme le rapporte régulièrement la presse occidentale, cet observatoire tire ses certitudes d’un « réseau de militants (opposés au régime) sur le terrain », la qualification revient en leitmotiv dans les médias. L’engagement des militants n’est pas questionnable, mais que l’Observatoire soit quasiment l’unique instrument de certification et d’authentification tout en étant, en creux, le pourvoyeur de sens des événements en Syrie pose problème. Les diplomaties internationales, privées de représentations diplomatiques sur le terrain, suivent les mêmes routes de l’information et de l’interprétation, courant le risque d’être déconnectées de la réalité8.

La question ne pourra que s’aggraver s’il est vrai que les journalistes étrangers, notamment occidentaux, vont de moins en moins en Syrie par crainte d’être enlevés comme cela a été le cas en Irak. Reporters sans Frontières indique que 15 journalistes étrangers ont déjà été enlevés dans le pays, les derniers étant trois membres d’une équipe de la chaîne Orient (le 25 juillet à Tel Rifaat, à 40 km au nord d’Alep) et un photojournaliste polonais à Saraqeb dans la province d’Idlib9. Des dizaines d’autres personnes, syriennes pour la plupart, sont enlevées dans le nord pour des raisons idéologiques, religieuses ou mafieuses. De moins en moins de journalistes internationaux prennent le risque d’entrer sur le territoire syrien, sauf les quelques-uns qui y sont officiellement invités10.

De fait, la guerre semble moins médiatisée qu’auparavant. L’absence grandissante de reporters sur le terrain explique pour une part la raréfaction de l’information fiable. La couverture du massacre de Khan Al-Assal témoigne surtout d’une fatigue médiatique1112. Il y a six mois, la presse internationale aurait été pleine de cet épisode de guerre où 150 personnes sont mortes, un très grand nombre d’entre elles froidement exécutées. Elle aurait recherché des témoignages ou des indices prouvant la responsabilité du régime ou de l’opposition et vérifiant quels types d’armes avaient été utilisés. Cette fois-ci, elle s’est généralement contentée de dire que la tuerie avait été revendiquée par Jabhat Al-Nosra et Ansar Al-Khalifa. Les victimes n’auront pas d’autre épitaphe. Fin juillet-début août, des djihadistes liés à Al-Qaida auraient tué 70 civils kurdes dans la région d’Alep (à Tal Hassel et à Tal Aren). Nul, ou presque, n’en a parlé13. Les vraies raisons de ces insuffisances médiatiques sont à rechercher ailleurs que dans le manque d’observateurs étrangers.

Une guerre en quête d’un sens nouveau

Le conflit perd en lisibilité. Les lignes de démarcation entre régime et opposants sont de plus en plus fluctuantes : des soldats devenus déserteurs finissent par se repentir, le processus d’autonomie des Kurdes brouille les lignes de la guerre14,15, les confrontations intestines entre groupes de l’opposition se multiplient, etc. Régime et rébellion ne s’affrontent plus uniquement de part et d’autre d’une ligne séparant clairement pro et anti-Assad.

Dès l’origine, les pays occidentaux ont donné un sens à la guerre en Syrie. Contribuer à la chute d’un régime autoritaire, devenu sanguinaire, où la démocratie ne trouvait pas son compte était leur objectif affiché. Cette vision n’était pas exactement celle du Qatar ou de l’Arabie saoudite, mais la finalité du soutien arabe à l’opposition servait les intérêts occidentaux. Depuis plusieurs mois la dynamique a changé de camp. Assad se maintient au pouvoir et son armée progresse sur le terrain. L’opposition militaire lui fait face avec difficulté. Elle doit aussi prendre en compte les forces djihadistes qui l’aident16,17, mais limitent sa marge de manœuvre, parfois la combattent18, ou recrutent certains de ses membres quand elles n’imposent pas leur propre loi sur les territoires qu’elles conquièrent. Dans cette balkanisation du pays, seul le discours d’Assad, immuable, ressort plus clairement. Depuis longtemps il fait valoir qu’il ne combat pas la démocratie, mais le terrorisme, qu’il n’est pas hostile aux libertés, mais à l’islam politique. La chute de Morsi est du pain bénit pour lui. Il y a vu la fin de l’islam politique. C’est probablement sans déplaisir qu’il observe à présent les militaires égyptiens inclure les Frères musulmans et leur réaction au coup militaire qui les a chassés du pouvoir dans une définition de plus en plus large du terrorisme. Il n’est pas loin d’assimiler son propre combat à celui de l’armée égyptienne.

L’évolution de la guerre déroute la trajectoire des ambitions initiales des Occidentaux. La guerre contre le terrorisme redevient prioritaire. Les Européens viennent d’inscrire la branche armée du Hezbollah sur sa liste des organisations terroristes après s’y être refusés pendant des années19. Ils insistent également sur la dimension humanitaire du conflit, reflet d’une réalité évidente, mais aussi prétexte à diaboliser à nouveau un régime qui ne rompt pas. L’exode de centaines de milliers de Syriens devient une « crise pour le monde »20, le nombre de victimes apparente le conflit syrien au « génocide rwandais »21, David Miliband, membre du Parti travailliste britannique, parle de « tragédie humaine »22. La déstabilisation de la Jordanie et du Liban, où les réfugiés syriens arrivent par dizaines de milliers, est présentée sous l’angle d’un drame humanitaire et économique pour les Syriens eux-mêmes comme pour les pays d’accueil23.

Les commentateurs n’expriment quasiment plus l’idée qu’il s’agit d’un combat entre dictature et démocratie. Ils préfèrent parler de lutte entre les islamistes, notamment dans leur déclinaison radicale, et leurs adversaires. L’Égypte militaire et populaire (celle-là même qui a soutenu puis contribué à la chute de Moubarak), connaîtrait actuellement cette évolution. Contenir l’islamisme des Frères musulmans deviendrait la priorité de l’armée. Assad y verrait une justification à son propre combat contre les « terroristes » djihadistes venus de l’extérieur et contre les Frères musulmans syriens. Il aura beau jeu de répéter que la violence dans le pays ne devrait rien à une « révolution syrienne » faite maison, mais à une importation de combattants étrangers, terroristes et extrémistes24. Quant aux pays occidentaux, ils pourraient bien laisser mettre en sourdine leur politique de promotion de la démocratie. C’est ce que tend à démontrer leur discrétion à l’égard du « coup » qui a fait tomber le président Morsi et les Frères musulmans (le mot « coup d’État » n’est employé ni à Washington ni par les Européens qui ont longuement débattu avant de refuser de l’utiliser). Si le secrétaire d’État américain John Kerry a bien tenté d’expliquer que l’armée égyptienne ne faisait que restaurer la démocratie, il l’a fait depuis le lointain Pakistan25. Quant à la Syrie, le fait que les Occidentaux reconnaissent ouvertement qu’Assad pourrait bien rester un interlocuteur pour longtemps est un signe de modestie retrouvée et d’ambition revue à la baisse.

Dans la psyché collective occidentale, les « printemps arabes » ne sont plus de saison. Moscou n’y trouverait rien à redire qui considère qu’Assad est le seul à être capable de vaincre l’islamisme le plus radical et qu’il faut lui en donner les moyens26 ,27.

Aux États-Unis, dont l’appui militaire est espéré par l’Armée syrienne libre (ASL), la polémique sur l’armement de l’opposition n’est pas éteinte28, tout en laissant place peu à peu à d’autres considérations. Le Sénat cherche à empêcher Washington d’acheter des hélicoptères russes à l’agence chargée des exportations militaires, Rosoboronexport, qui fournit aussi l’armée syrienne29. Les membres du Congrès se protègent. Leur vote approuvant le plan de livraison d’armes à l’opposition syrienne a fait l’objet d’une mesure de classification destinée à interdire leur communication à la population. Les électeurs ne pourront plus demander à leurs élus qui est en guerre contre qui et lesquels d’entre eux ont voté pour un plan d’armement dont l’impopularité est évidente aux États-Unis30.

Sur le terrain

Comme prévu, l’armée syrienne a repris le contrôle de Khalidiyé, l’un des quartiers de Homs. La rébellion reste présente dans d’autres parties de la ville, mais doit s’attendre à de nouvelles offensives de la part du régime31. Pour beaucoup, cette victoire dans Homs préluderait à l’accélération de l’effondrement de l’opposition si aucun soutien militaire ne lui était fourni dans les prochaines semaines32. En dépit d’un lourd bilan (une quarantaine de tués, plus d’une centaine de blessés) ce n’est pas l’explosion d’un dépôt de munitions dans le quartier de Wadi Dahab à Homs, tenu par le régime, qui modifiera le cours du conflit. L’explosion a été revendiquée par la Brigade Al-Haq proche de l’ASL33,34.

1« Dictators and Autocrats », The New Yorker, 2 août 2013.

3Diana Moukalled, « The revolution in Syrian drama », Al-Arabiya, 30 juillet 2013.

5Ben Hubbard, « While Praising Troops, Assad Promises Victory », The New York Times, 1er août 2013.

6Albert Aji, Bassem Mroue, « Syrian TV : Assad visits troops in Damascus suburb », Associated Press, 1er août 2013.

7Steve Ragan, « Pro-Assad hackers compromise White House emails », Reuters Twitter feed, ARN, 30 juillet 2013.

8Patrick Cockburn, « The Media and Syria », Counterpunch, 1er juillet 2013.

9La révolte en Syrie, Reporters sans frontières, dossier spécial.

10Tom A. Peter, « Why fewer ground reports are emerging from Syria », The Christian Science Monitor, 31 juillet 2013.

11Syria urges « UN action against terrorists », Tehran Times, 28 juillet 2013.

13« The dirty war against Kurds in Syria », FiratNews.com, 4 août 2013.

14Ben Hubbard, « Kurdish Struggle Blurs Syria’s Battle Lines », The New York Times, 1er août 2013.

15Mohammad Ballout, « Battle for Oil Intensifies Between Syrian Kurds, Jihadists », Al-Monitor, Translated from As-Safir (Lebanon), 30 juillet 2013.

16Bill Roggio, « Al Nusrah Front launches joint assaults with numerous Syrian rebel groups », The long war journal, 31 juillet 2013.

17Wladimir van Wilgenburg, « Killing of Kurdish Leader Further Complicates Syrian Factions », Al-Monitor, 31 juillet 2013.

18Tareq al-Abed, « The Impending Battle Between FSA, Islamic State of Iraq and Syria », Al Monitor, traduction de As-Safir (Liban), 31 juillet 2013.

20Martin Chulov, Mark Rice-Oxley, « Syria’s exodus : a refugee crisis for the world », The Guardian, 24 juillet 2013.

21Edith Lederer, « Human toll of Syria’s civil war echoes Rwandan genocide, says UN », Associated Press, 17 juillet 2013.

22David Miliband, « Syria’s Human Tragedy », The New York Times, 11 juillet 2013.

23Sarah Birke, « Sour on Syrian Refugees », International Herald Tribune, 1er août 2013.

24Shamus Cooke, « Why No Revolution Exists in Syria », Counterpunch, 30 juillet 2013.

26Vali Nasr, « Back to the Future for US Policy In Egypt and Syria », Al-Monitor, 31 juillet 2013.

27[Il y aurait un millier de Tchétchènes en Syrie, la plupart regroupés au sein de l’État islamique en Iraq et en Syrie.

28Peter Schroeder, « Rogers : US looking at ‘best-worst option’ in Syria », The Hill, 28 juillet 2013.

31« Syria army retakes key Homs rebel district », AFP, FoxNews, 29 juillet 2013.

32Paul Wood, « After Khalidiya, Syria conflict goes on »,BBC News, 29 juillet 2013.

33Albert Aji, Zeina Karam, « Massive weapons depot blast in Syria kills 40 », Associated Press, 1er juillet 2013.

34Albert Aji, Bassem Mroue, « At least 22 killed in Syrian weapons depot blast », Associated Press, 1er août 2013.