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Syrie, le cauchemar dont on ne se réveille pas

Le cauchemar syrien est l’œuvre commune du journaliste Ignace Dalle et de Wladimir Glasman, ancien diplomate disparu en août dernier. Le livre analyse les raisons profondes, structurelles et conjoncturelles, à l’origine de la crise syrienne. Il nomme et décrit l’ensemble des acteurs et les responsabilités collectives du chaos qui menace désormais l’existence même de la Syrie, moins d’un siècle après sa naissance.

Encore un livre sur la Syrie, dira-t-on. Même les maisons d’édition ne cachent plus leur lassitude de publier des ouvrages sur cette « guerre sans fin » à laquelle l’homme de la rue et même les spécialistes n’entendent plus rien, et qui a vu se transformer une révolte en révolution puis en chaudron où mijotent conflits locaux, régionaux et internationaux. Pourtant, Le cauchemar syrien de Wladimir Glasman et Ignace Dalle, qui vient de paraître chez Fayard, n’est pas un énième livre écrit de plus ou moins loin par un expert ou un témoin des horreurs de la guerre, du régime ou des djihadistes. Malgré un titre un peu passe-partout et (un style parfois narquois), l’ouvrage est important. Il est né d’une fructueuse rencontre, sans laquelle il n’aurait sans doute jamais vu le jour, entre le journaliste Ignace Dalle, spécialiste du monde arabe qui porte la Syrie et les Syriens dans son cœur, mais qui est interdit de séjour dans ce pays depuis des décennies, notamment pour avoir publié un livre qui n’était pas à la gloire de Hafez Al-Assad, et Wladimir Glasman, diplomate et chercheur longtemps en poste à Damas, aujourd’hui décédé.

Ce dernier possédait une masse d’informations sur ce pays, dont il nourrissait son blog Un œil sur la Syrie, créé après son départ à la retraite. L’homme, qui se savait malade depuis son départ de Damas, continuait de travailler sur son pays d’adoption. La rencontre avec Ignace Dalle a permis un livre à quatre mains, Dalle accouchant (au sens socratique) un Glasman malade et ajoutant ses propres analyses et connaissances sur l’agonie de la Syrie, l’ingérence des puissances et les victimes collatérales.

Décédé à la fin de l’été sans avoir vu le livre terminé, il a eu la chance et la malchance de connaître aussi bien le régime que le peuple syriens. Arabisant, cet agrégé né au Maroc a été chercheur et diplomate dans les pays arabes avant de terminer sa carrière diplomatique à Damas comme deuxième conseiller pendant presque dix ans. Peu de choses lui échappaient de la société, des méandres de la politique et des hommes, régime et opposition confondus, dont il avait une connaissance intime. Il s’y sentait comme un poisson dans le cours de l’Oronte. Il avait certes ses propres opinions, proches de l’opposition laïque et farouchement anti-pouvoir, qu’on pouvait partager ou pas, mais la Syrie était devenue sa maîtresse, avant de devenir son cauchemar intime durant sa retraite. Un cauchemar transformé en cancer au sens propre et au sens figuré, qui emporte le pays comme il a emporté l’auteur.

De la dictature au chaos

Le cauchemar syrien s’ouvre sur la situation intérieure du pays tel que l’a façonné et piloté Hafez Al-Assad, ancien aviateur de l’armée, passé ministre de la défense puis détenteur de tous les pouvoirs à la faveur d’un coup d’État en 1970 contre ses alliés à l’intérieur du parti Baas, en passant par la malheureuse succession de son fils Bachar. L’ouvrage est important dans la mesure où il n’explique pas seulement comment le pays en est arrivé là, mais également pourquoi. Ce faisant, il nous livre nombre d’informations rapportées de l’intérieur et le plus souvent inconnues des lecteurs. Coups fourrés, assassinats, retournements : toute la gamme de manœuvres (ou presque car il faudrait plusieurs volumes) et habiletés politiques et diplomatiques ainsi que revers et succès sont détaillés pour expliquer le régime et le système Assad, père et fils, qui leur a permis — non sans machiavélisme — de diriger sans le moindre état d’âme et pendant un demi-siècle une Syrie longtemps qualifiée d’ingouvernable.

Le livre est divisé en trois parties. La première, intitulée « De la dictature au chaos » retrace les diverses étapes de la Syrie sous le règne des Assad et raconte notamment les déboires du parti panarabe Baas, instrumentalisé jusqu’à sa récente agonie, à la faveur de la rébellion. Les deux autres parties analysent et apportent un éclairage et des compléments fort à propos des rôles des acteurs internationaux dans le conflit : l’omniprésente Russie de Vladimir Poutine, les États-Unis impuissants et privés de stratégie, la France, ancienne puissance mandataire aux relations troubles avec Damas et l’Europe inexistante. Puis les acteurs régionaux : l’Iran, allié stratégique puis parrain envahissant, la Turquie, passée en l’espace de quelques années de partenaire rassurant à celui de début du cauchemar une fois la rupture entre Bachar Al-Assad et Recep Tayyip Erdogan consommée, les monarchies du Golfe, passées maîtresses dans l’art de jouer les pompiers pyromanes. Enfin, les petits pays arabes voisins (Liban et Jordanie), principales victimes collatérales, et les Palestiniens de Syrie — qui vont de catastrophe en catastrophe. Sans oublier Israël, pour une fois acteur mineur, mais observateur attentif et ne sachant de qui s’inquiéter le plus dans cette nef des fous.

La première partie déroule, en amont du conflit actuel né de la révolte de février 2011, un foisonnant récit de la « politique (ou capacité) de nuisance » adoptée par le grand stratège et quasi-Machiavel de l’ère moderne qu’était Hafez Al-Assad, et qui fut poursuivie par son fils. Il balaye ainsi « une pratique devenue de bon ton dans la plupart des pays démocratiques de renvoyer dos-à-dos l’État islamique (...) et le régime de Bachar Al-Assad », souvent qualifié de « moindre mal » et pouvant être « utile » à l’Occident. Surtout, l’ouvrage, revisitant la formation de cet « État de barbarie » — selon l’expression, passée à la postérité jusqu’à être galvaudée chez certains auteurs qui en usent et abusent, du chercheur français Michel Seurat —, passe à la loupe les diverses tensions et les conflits non seulement entre le régime et le Baas, mais aussi dans la famille du président et jusqu’au sein de la communauté alaouite minoritaire à laquelle elle appartient.

Les tiraillements au sein de l’armée, dont une partie de la hiérarchie était plus que réticente à user d’une violence inutile et contre-productive politiquement parlant, les exactions, les règlements de compte sont égrenés au fil des pages tel un long chapelet d’évènements à charge. Autant d’histoires et de révélations que les auteurs consignent dans ce qui ressemble à un réquisitoire. Glasman sait de quoi il parle, grâce à son rôle d’observateur privilégié, ses contacts et les sources directes (même si elle ne sont pas toujours citées par les auteurs, ce qui se comprend aisément).

Un rendez-vous manqué

Dans le chapitre intitulé « Le rendez-vous manqué de Bachar avec les Syriens », le livre rappelle à juste titre, mais sans s’étendre suffisamment, les « débuts prometteurs » du jeune président qui n’avait pas l’âge constitutionnel, mais qui « donnait l’impression de vouloir ouvrir le régime » alors que les Syriens souhaitaient en effet un véritable changement. C’était cependant compter sans les caciques et une vieille garde qui ne voyaient pas d’un bon œil l’arrivée au pouvoir, un peu par accident, de ce jeune ophtalmologue sans véritable expérience. « De son père, il a appris qu’il ne fallait jamais rien lâcher », lit-on. De son père, mais également de son entourage et de l’histoire de cette communauté alaouite, longtemps brimée (à laquelle la France avait tout de même accordé un « État alaouite » durant le mandat). Ironique retour de l’histoire quand on songe à la « Syrie utile » dans laquelle pourrait se replier le régime à l’ouest du pays, face à la mer, selon l’une des options militaro-diplomatiques envisagées.

Évoquant la rébellion, les auteurs écrivent à juste titre, concernant ce pays où l’opposition n’a jamais été organisée, que « dès le départ, des différences d’idées se sont manifestées et de nombreux opposants n’ont pas voulu ou pu travailler ensemble. La référence à l’islam n’est intervenue que dans un deuxième temps, poussant des groupes de rebelles à se créer en se réclamant non plus de la révolution mais de l’islam, non plus de la Syrie mais de l’État islamique. Il devient dès lors presque impossible de travailler ou d’envisager l’avenir ensemble puisque les projets ne sont plus les mêmes », et ce malgré le pragmatisme de certains groupes.

Jeux en eau trouble

L’Irak, qui a constitué dans le passé une partie du projet de la « Grande Syrie » et l’intervention militaire américaine à l’origine du chaos actuel ne sont pas oubliés. Car la « lutte contre le terrorisme » des États-Unis dans ce pays voisin est aux origines du conflit régional auquel on assiste désormais en Syrie. « Convaincu que son tour viendrait après Saddam, Bachar Al-Assad ne néglige aucun effort pour gêner l’énorme machine de guerre américaine (...) en jouant la carte des djihadistes qu’il fait envoyer en Irak »... sans se douter (à moins de lui supposer un machiavélisme encore plus prémonitoire) que son régime en ferait les frais quelques années plus tard.

Les épisodes de ces jeux en eaux troubles (l’Irak, mais aussi en Turquie avec l’affaire du Parti des travailleurs du Kurdistan, PKK parmi d’autres) révèlent judicieusement la « politique de nuisance » d’Assad fils. Ainsi, au lendemain du 11 septembre 2011, fait-il savoir aux Américains qu’il peut les aider dans leur recherche d’islamistes radicaux. Il se présente comme un prestataire de services, capable de faire parler ce genre d’individus. La Syrie a toujours fonctionné sous Hafez sur le mode « j’ai une capacité de nuisance, mais en même temps je peux vous rendre service. Je peux les interroger ». Naturellement, les pays occidentaux, États-Unis et France en tête, préfèrent acheter les « services » du jeune dictateur plutôt que de subir ses coups (au Liban par exemple).

Mais Bachar Al-Assad n’est pas le fin stratège que fut Hafez, lequel eut le plus souvent une claire perception des rapports de force, ce qui lui permettait d’user de sa capacité de nuisance avec une intelligence rare. Et désormais, sous son règne — bientôt seize ans au pouvoir et il vient d’annoncer des élections prochaines dans un pays exsangue dont il ne contrôle qu’une partie — pour le malheur des Syriens et de la Syrie, une nation vit sous la menace de cesser d’exister en tant que telle, moins d’un siècle après sa naissance.

Un autre titre, un autre livre avec un autre propos : l’histoire d’amour avec Alep d’une jeune enseignante française, Camille de Rouvray, qui a écrit Quitter Alep en guerre (éditions Le bord de l’eau), après avoir habité près de cinq ans dans la deuxième ville de Syrie jusqu’à l’éclatement du conflit. Un écrit publié il y a un an mais au plus près et au plus juste de l’expérience exaltante d’une femme européenne qui découvre Alep, ses habitants, son histoire et sa culture entre 2008 et 2012, juste au moment où la ville, belle endormie, entre à son tour mais lentement en rébellion, d’abord passive puis active.

Aujourd’hui plus menacée que jamais, comme nous le montre l’actualité des bombardements sur la région, Alep fait figure de « muse » de l’auteure qui promène ses exaltations et ses doutes au cœur de la vieille cité millénaire, au hasard des rencontres, du regard, des amours et des amitiés syriennes — chrétiennes et musulmanes — ou étrangères. Elle y décrit avec une rare justesse et sans le moindre a priori les gens et l’atmosphère puis, avec l’avancée du conflit, la peur qui gagne. Mais les pages de ses éblouissements devant cette ville étrange, notamment sa rencontre dans un taxi syrien conduit par un muezzin mélomane qui se met à lui chanter des mouachah, lui faisant du coup découvrir la musique de l’Orient, et le oud qu’elle entreprend aussitôt d’apprendre auprès de maîtres aujourd’hui disparus ou en exil, sont proprement inoubliables. Un chant d’amour pour la ville et ses habitants.

Camille de Rouvray, Quitter Alep en guerre, Le Bord de l’eau, 2014. — 164 p.