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Syrie-Liban, si proches, si divisés

À propos d’un livre d’Élizabeth Picard

Élizabeth Picard, directrice de recherche émérite au CNRS, nous donne dans son dernier livre Liban-Syrie, intimes étrangers. Un siècle d’interactions sociopolitiques, des clés pour mieux comprendre les enjeux actuels auxquels sont confrontés ces deux pays à travers l’analyse de leurs relations dans l’histoire, depuis leur fondation comme États il y a près d’un siècle.

Le Liban et la Syrie : quel couple étrange et quel drôle de couple ! Presque tout les unit et presque tout les sépare. Ils sont pourtant nés de la même matrice (l’histoire, les siècles sous domination ottomane, puis les accords Sykes-Picot). L’un apparaît comme un appendice de l’autre ; deux pays contigus, inextricablement proches, voire interdépendants et néanmoins loin de former une seule entité ou même de pouvoir rêver se fondre dans un seul État, tant leur destinée depuis près d’un siècle, au lendemain de la première guerre mondiale, les a façonnés de façon différente. Plus d’une puissance étrangère s’est frottée à eux, souvent en se brûlant les doigts. Des milliers de livres, d’essais ont été écrits à leur sujet. Comptant parmi les meilleurs spécialistes, Élizabeth Picard entreprend de les étudier et de comprendre leur trajectoire l’un par rapport à l’autre et à leur environnement dans un ouvrage qui vient de paraître chez Actes Sud, et dont le titre en soi résume le contenu : Liban-Syrie, intimes étrangers.

Sans se départir de sa rigueur universitaire, Élizabeth Picard a écrit un livre stimulant, accessible à qui ne veut pas s’intéresser qu’à la seule « actu chaude », ouvrant chapitre après chapitre de nouvelles pistes de compréhension et de lecture. Délaissant « une narration de l’histoire des relations syro-libanaises qui serait à la fois longue et répétitive », elle propose des études thématiques au fil de l’histoire, de 1920 (après Sykes-Picot) à nos jours, qui s’enchaînent sur une succession chronologique. Chaque chapitre se focalise sur une conjoncture critique qui offre l’occasion de travailler sur un aspect de la relation syro-libanaise, chaque terrain invitant à un déplacement de perspective disciplinaire, même si « la réflexion reste principalement politologique ». Éminemment novateur, le livre très dense fournit aussi des synthèses et de nombreuses références aux ouvrages jusqu’aux plus récents écrits sur le sujet, y compris sur la formation de l’idée de nation libanaise.

L’auteur a découpé son livre en plusieurs parties : « Séparation » après la genèse, où un chapitre cite sous la forme interrogative la fameuse phrase attribuée à Hafez Al-Assad : « Un seul peuple dans deux États ? » mais aussi « De quoi le Liban est-il le nom ? suivi de « Confrontation », « Distinction » qui s’ouvre sur le chapitre du « différentiel démocratique », avant de s’achever sur une question : « En finir avec Sykes-Picot ? », soit une sorte de pied de nez instructif en cette période où essayistes, politologues et chercheurs se penchent sur le découpage du Proche-Orient.

« Durable irrésolution »

« Rien n’était joué d’avance dans leur distinction et leur séparation », note-t-elle d’emblée : « des études récentes ont révélé la durable irrésolution, depuis le dernier quart du XIXe siècle, de l’alternative entre “unité syrienne” et “autonomie libanaise”, avec, en toile de fond, l’invention de la nation arabe par les intellectuels et les militants politiques ». Parfois, quand on regarde une carte, le Liban apparaît comme amputé à la Syrie, « pays du toujours moins » replié sur lui-même, alors que son voisin de l’ouest, grâce à sa belle façade maritime plus longue, offre une image d’ouverture aux autres. Cette différence a son importance, comme le montre Picard.

Mais la population est mêlée et de grands dirigeants libanais sont nés en Syrie, comme le maronite Émile Eddé, président libanais sous le mandat français et « qui choisit le libanisme en plaidant la séparation du Liban de la Syrie et, plus largement, des pays arabes et musulmans ». Malgré cela, la vision syrianiste résistera à l’imposition des frontières au-delà du temps des indépendances, jusqu’à ce que le vent de la révolution l’emporte dans les années 1950. Révolution… que de malheurs en ton nom !

Jusqu’au sein de la puissance mandataire de la France, les avis divergent (et continueront de diverger après les indépendances) sur la question des deux États. La France arbitre finalement en faveur des « libanistes » mobilisés à Paris et Beyrouth, donnant tort au haut-commissaire du gouvernement français au Levant, le général Henri Gouraud « qui reste, lui, convaincu que les intérêts économiques aboutiront nécessairement à une union syro-libanaise ». Résultat : « La nouvelle frontière internationale tranche dans une continuité géographique et humaine ». En découpant jusqu’au territoire syrien durant le mandat, la rationalité sous-jacente était l’affaiblissement de la majorité musulmane sunnite, collectivement étiquetée « nationaliste ». Peut-être Hafez Al-Assad et son fils s’en souviendront-ils des années plus tard, avec la tentation d’un repli vers le pays alaouite qui a déjà existé de façon éphémère dans le passé, ainsi que nous le montre une facette de cette guerre entre le régime alaouite et la majorité sunnite.

Une séparation idéologiquement construite

Pour Picard, « le propos provocateur (d’Assad père) a le mérite de rappeler que l’analyse du couple syro-libanais ne peut se limiter à une approche classique des relations internationales, même si celle-ci permet de mettre en lumière la concurrence des projets étatiques de Beyrouth et de Damas, la multiplicité des sujets de conflit de souveraineté entre les deux capitales et le caractère inachevé de leur séparation en deux États en principe également souverains ». Analysant par le bas les dynamiques à l’œuvre dans l’espace syro-libanais, l’auteure fait appel à une approche sociologique et anthropologique en se focalisant sur l’époque ottomane qui a forgé « une sensibilité partagée, une culture et des ‟arts de faire” collectifs qui imprègnent la sphère publique ».

Il n’empêche. « Juridique avec la création d’une frontière internationale en 1920, historique à travers la trajectoire de deux régimes politiques qui se distancient de plus en plus, imposée par la puissance coloniale et entérinée par les élites préoccupées d’asseoir leur domination, la séparation syro-libanaise prend (avec les années et au gré des crises multiples économiques, monétaires, politiques) une dimension idéologique qui s’épaissit... ». Et « dans chaque pays, les politiques étatiques formatent une structure sociale et économique qui conditionne à son tour des besoins et des aspirations spécifiques ». Guerre froide mondiale et guerre froide interarabe, systèmes économiques divergents (« socialiste » ou « étatique » pour l’un, libéral pour l’autre), ainsi que la crainte des coups d’État et des régimes militaires en Syrie, achèveront d’approfondir cette séparation, cependant sans jamais outrepasser ses limites. Elle a entraîné une guerre civile de quinze ans et des bouleversements dans les relations entre le Liban et son grand frère syrien.

Prédictions de démembrement ?

« Trois versions de l’identité libanaise méritent d’être examinées au regard des relations avec la Syrie : le Liban, foyer national pour les chrétiens dans un Orient arabe et musulman ; le Liban du pacte national fondé sur l’équilibre entre aspirations antagonistes de ses populations chrétiennes et musulmanes, et le Liban pluriel régi par le communautarisme politique », Hafez Al-Assad imprimant sa marque sur cette troisième formulation, avec les amendements constitutionnels signés à Taëf qui mettent fin à l’épisode de la guerre.

Aujourd’hui, alors que le Liban est déchiré et sans gouvernement car paralysé par la guerre multiforme en Syrie, comment penser l’avenir ? L’auteure conseille d’éviter de se laisser obnubiler par les tendances immédiates. « L’observation de la géographie économique et démographique du Liban et de la Syrie suggère d’accueillir avec circonspection les prédictions de démembrement territorial au profit de micropouvoirs adossés à des patrons extérieurs ». « Même si nous ne savons pas ce qui adviendra du Liban et de la Syrie, nous savons qu’il en va de l’avenir commun des Libanais et des Syriens, ces intimes étrangers », conclut Élizabeth Picard.