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Syrie : Lough Erne + Doha ne font pas encore Genève II

Revue de presse du 17 au 23 juin 2013

Le sommet du G8 à Lough Erne (Irlande du Nord, 17-18 juin 2013) et la réunion du core group des Amis de la Syrie (Doha, 22 juin) avaient été précédés, préparés, par la récente décision américaine de fournir des armes non létales à l’opposition syrienne (13 juin). Ces deux rencontres constituent une étape vers une militarisation accrue des opposants syriens, mais aussi probablement du régime.

Une solution politique préparée par une solution militaire

Si l’on s’en tient à son communiqué final1, le sommet du G8 donne le sentiment d’avoir accouché d’une souris. Les Huit ont essentiellement rappelé leur attachement à la solution politique définie en 2012 par le Groupe d’action sur la Syrie (Genève, 30 juin 2012)2 qui prévoit notamment la formation « d’une instance dirigeante transitoire par consentement mutuel » (opposition et régime syriens doivent s’entendre !). Cette formule comporte une variable qui pourra être modifiée par l’opposition et ses soutiens : le départ du président syrien. Moscou partagerait cet objectif si ce départ était volontaire. Seule l’aide humanitaire a bénéficié d’une augmentation de 1,5 milliard de dollars, l’inquiétude vis-à-vis du terrorisme et de l’extrémisme comme la condamnation de l’utilisation des armes chimiques ne pouvant passer pour des nouveautés.

Les conclusions du core group des Amis de la Syrie, réunis à Doha le 22 juin, ont été plus incisives3. Il est demandé à chaque pays qui entend soutenir l’opposition de lui fournir « le matériel et les équipements nécessaires ». Chaque pays définira seul sa contribution mais il lui est demandé d’acheminer son aide au travers du Haut conseil militaire syrien, « proche » de la CIA. Deux autres recommandations sont posées. La première est d’empêcher la circulation du Hezbollah et des combattants qui viennent d’Irak et d’Iran. La deuxième est de recourir systématiquement à l’ONU. Deux vœux pieux.

Même en ajoutant les conclusions du G8 à celles de la réunion de Doha, nombreux sont ceux qui pensent qu’avec des amis pareils, nul n’a besoin d’ennemis4. En réalité, il eut mieux valu dire que Lough Erne + Doha ne font pas encore Genève II, la conférence internationale qui était prévue pour début juin et qui ne cesse d’être reportée compte tenu des désaccords au sein de la communauté internationale, de l’impréparation de l’opposition syrienne — qu’elle soit politique ou militaire, et des demandes d’Assad. Tout se passe comme si c’était le terrain qui, seul, pouvait apporter une solution ou, à tout le moins, placer l’opposition en bonne position tactique avant de se présenter à Genève. C’est ce à quoi tendent les États qui demandent la chute du président syrien.

La diplomatie des armes

Le premier ministre et ministre des affaires étrangères du Qatar, Cheikh Hamad bin Jassim al-Thani, a été on ne peut plus explicite : « la force est nécessaire pour que justice soit rendue. Et la fourniture d’armes est le seul moyen pour parvenir à la paix dans le cas de la Syrie (…). On ne peut attendre que soit réglé le désaccord entre les membres du Conseil de sécurité (…). »5. Le chef de l’Armée syrienne libre, le Général Salim Idriss, ne s’y est pas trompé. Il a proposé aux brigades islamistes qui rejoindraient les rangs de son armée de partager, sous certaines conditions, les armes que la communauté internationale lui envoie ou s’apprête à lui envoyer6. L’appât est tentant. À Doha, tout le monde a compris que « le matériel et les équipements nécessaires » devraient être de nature à faire pencher la balance des armes en faveur de l’opposition7.

En attendant, entre promesses, réalités et mystères, les pressions internationales, arabes et syriennes se poursuivent. La France aurait envoyé un traitement contre les effets dus au gaz sarin8. Laurent Fabius s’entretiendra le 25 juin avec le conseil de la province « libre » d’Alep en Syrie9. La Russie promet (menace) d’honorer le contrat de missiles sol-air S-300 passé avec Damas10. Elle a annoncé qu’elle dépêchait deux navires de guerre vers la Syrie pour « protéger si besoin est les Russes » qui vivent dans la région11. Louay Meqdad, coordinateur pour les médias de l’Armée syrienne libre, indique que l’Armée syrienne libre a déjà reçu des équipements12, ce qui est probablement vrai. L’Arabie saoudite laisse entendre qu’elle a accéléré sa fourniture d’armement performant, notamment des lance-missiles anti-aériens portables et des missiles anti chars Konkurs de fabrication russe13, sans que l’on perçoive clairement si les bénéficiaires sont les « rebelles fréquentables » ou les « takfiri » (extrémistes islamistes)14. À cet égard, la phrase du jour (21 juin) est à mettre au compte de Louay Meqdad qui a indiqué que les armes qui seront reçues par l’opposition « seront utilisées pour le seul objectif qui est de combattre le régime de Bachar el-Assad. Après la chute du régime, elles seront récupérées, comme nous nous y sommes engagés, auprès de nos amis et pays frères » 15,16. Il n’y a pas que le New York Times qui sourit de cette déclaration17.

Menaces, mises en garde, intoxication, promesses payées en monnaie de singe, livraisons d’armes discrètes ou au grand jour, formations de combattants dans les pays voisins : cet équilibre est celui des préparatifs d’actions militaires. Barack Obama ayant déjà décidé « d’accroître le soutien militaire » américain à l’opposition, la question est de savoir jusqu’où peut-il aller trop loin18.

Le sort des armes

Après la dramatisation autour de la bataille de Qoussair, les affrontements entre rébellion et régime dans les banlieues de Damas et d’Alep ne signalent encore aucun avantage pour l’un ou l’autre camp. À Alep, ce sont les rebelles qui ont lancé un assaut contre les positions du régime dans l’ouest de la ville. Aux alentours de Damas, c’est l’armée syrienne qui lance des attaques contre la rébellion (Qaboun, Barzeh, Jobar au nord-est de la ville ; Al-Hajar al-Aswad au sud) ainsi qu’à Homs. La guerre d’usure continue d’être ponctuée par des attentats à la voiture piégée (16 juin : 20 membres des forces nationales sont tuées près de l’aéroport militaire de Damas ; 23 juin : 3 personnes meurent à Mazzeh 86, quartier essentiellement alaouite à Damas ; à Alep, 12 soldats sont tués), par des attentats suicide réussis (station de police de Rukneddine au nord de Damas, 5 morts, plusieurs blessés) ou déjoués (Bab Musalla, Damas). Aucun de ces attentats n’a été revendiqué mais tous portent la marque de groupes proches d’al-Qaida19.

Pour l’heure, le régime maintient son contrôle sur treize des quatorze capitales provinciales. La seule qui ait été prise par la rébellion est Raqqah à l’est du pays. Mais elle est aux mains de Jabhat al-Nosra pas de l’Armée syrienne libre. Le cœur du régime reste intact.

La conférence de Genève II vue par les partisans du régime

Genève II est une utopie utile. Même repoussée de semaine en semaine, sa perspective contraint les deux camps à préciser leurs positions : l’opposition n’entend pas légitimer Assad en négociant avec lui, tandis que le régime ne fera aucune concession tant qu’un cadre de discussions n’aura pas été fixé.

Elias Muhanna (Qifa Nabki blog ) indique qu’après consultation avec certains membres du régime et un entretien avec Assad, il est en mesure de préciser ce que le président attend de Genève II20. Il a compté sept offres et demandes : cesser de demander la chute du président ; dans le cadre de la transition, former un gouvernement de coalition nationale qui discutera de la Constitution qui sera soumise à référendum sous contrôle d’observateurs internationaux ; téléviser et rendre public les premières négociations entre le régime et l’opposition ; accepter le résultat des élections parlementaires. Le parlement élira un premier ministre qui aura les pleins pouvoirs sauf la défense et la diplomatie qui resteront de la responsabilité du président ; organiser en 2014 l’élection présidentielle et laisser ainsi au peuple syrien le choix entre conserver le président sortant ou en choisir un autre ; préserver l’actuelle séparation entre religion et politique ; considérer que l’accord qui sera trouvé à Genève ne sera que la première étape de la transition politique. Les réformes internes au pays seront rythmées par la situation régionale.

Que sera la Syrie de demain ?

Le G8 a pris soin de rappeler la recommandation de Genève de juin 2012 que les services publics (syriens) soient « préservés ou restaurés ». Il s’agissait de retenir la leçon de l’Irak, quand des centaines de milliers de partisans de Saddam Hussein avaient été empêchés de travailler sous le nouveau régime provoquant de dramatiques tensions sociales et politiques.

Certains proposent de voir plus loin et d’imaginer quelle forme pourrait prendre la Syrie de demain21. Trois solutions sont avancées : L’État unique, ce qui supposerait une présence militaire étrangère forte qui s’imposerait au régime actuel qui n’est plus en mesure de faire des concessions, à la manière de ce qu’a fait la Syrie de Hafez al-Assad à l’égard du Liban. Sans la présence syrienne, il est probable que les accords de Taëf22, qui prévoyaient notamment le désarmement des milices, n’auraient jamais pu être appliqués (seul le Hezbollah n’a pas été désarmé). La partition du pays en deux entités est une deuxième solution. Le sud du pays resterait aux mains du régime et Jabhat al-Nosra serait cantonné à l’est, ce qui supposerait que l’opposition et ses alliés internationaux prennent en préalable le contrôle du reste du pays. Enfin, la Syrie pourrait être divisée en trois parties : sunnite, alaouite et kurde, selon des lignes de fracture communautaires qui avaient été retenues lors du démembrement de la Yougoslavie. Cette solution n’est pas imaginée par le G8. Dans sa conférence de presse en marge du G8 à Lough Erne, le premier ministre David Cameron a indiqué que « le futur gouvernement syrien ne sera ni sunnite ni chiite ou alaouite ; il sera celui qui aura obtenu le consentement de tous les Syriens »23, phrase qui aurait pu être prononcée par Assad lui-même, la différence étant son maintien ou son éviction du pouvoir.

Il est entendu que les leçons de l’Irak doivent être retenues. L’une d’elles est de ne plus se risquer à choisir, depuis Washington, le futur dirigeant de l’État syrien. Damas n’aurait que faire d’un Ahmad Chalabi syrien.

1G8 communique 2013, Lough Erne, 17-18 juin 2013  ; voir paragraphe «  Foreign Policy  », chapitres 82 à 87.

2Réunion du groupe d’action pour la Syrie, communiqué final, Genève, 30 juin 2012.

3Friends of Syria Core Group, communiqué final, ArabSaga, 23 juin 2013.

4«  With friends like these ...  », al-Jazeera, 23 juin 2013.

5«  Qatar : Arming Syrian rebels to bring peace  », Al-Akhbar English, Reuters, Al-Akhbar, 22 juin 2013.

6Phil Sands, «  Syria’s rebel leader urges extremist fighters to unify in return for weapons  », The National, Émirats arabes unis, 22 juin 2013.

8«  France gave Syrian opposition anti-sarin gas kits  », FM, Voice of Russia, AFP, 22 juin 2013. En revanche, il est avéré que la France a livré seize tonnes de médicaments à la population syrienne, au travers de l’Union des organisations syriennes de secours médicaux (UOSSM), et en coordination avec l’Unité de Coordination des Aides de la Coalition nationale syrienne.

9Point de presse du 21 juin 2013, ministère des affaires étrangères.

11Voir note précédente.

12Idem, note 10.

14«  Kerry’s Failure in Qatar  »#more, Moon of Alabama blog, 22 juin 2013.

15«  Extreme dickhead menace  », niqnaq/AFP, 21 juin 2013.

17C. J. Chivers, Eric Schmitt, Mark Mazetti, «  In Turnabout, Syria Rebels Get Libyan Weapons  », The New York Times, 21 juin 2013.

18Jeffrey Goldberg,«  Pentagon Shoots Down Kerry’s Syria Airstrike Plan  », Bloomberg News, 18 juin 2013.

19Albert Aji, Barbara Surk, «  Suicide bombings kill 5 people in Syrian capital  », Stamford Advocate, Associated Press, 23 juin 2013.

22Les accords de Taëf, en 1989, ont mis fin à 15 ans de guerre civile au Liban, en instituant un protectorat syrien sur le pays. Le régime communautaire libanais est préservé. Il envahit l’espace public, reste soumis aux influences étrangères et affaiblit l’État.