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Syrie : Qoussair et Genève II

Revue de presse du 3 au 9 juin 2013

Préparé depuis le 19 mai, le combat pour la ville de Qoussair s’est achevé le 4 juin par une victoire des forces loyales à Bachar al-Assad1. D’autres positions ont également été reprises : Haydariya, Hamidiya, l’aéroport de Dabaa et Arjun. D’un point de vue stratégique, la reconquête de la ville ouvre au régime de multiples possibilités. L’armée peut — ou va — contrôler le nord et le nord-ouest de Damas, les voies de communication entre Damas et Homs, entre Damas et la côte alaouite, la Ghouta orientale et sécuriser au-delà les voies d’accès au Liban (Arsal). Mais l’assaut de la ville, auquel a participé le Hezbollah, est plus révélateur que ce qu’exprime la stricte victoire militaire.

Une guerre d’usure

Qoussair est le premier vrai succès militaire de Bachar Al-Assad, du moins dans la lecture qui en est faite jusqu’à présent. Les gains et les pertes d’une bataille, comme d’une guerre, ne sont mesurables que sur le temps long, après être entrés en relation avec d’autres événements qui ne leur sont pas contemporains. Dans l’attente de cet inventaire, cette victoire créée une dynamique dont le régime a commencé à profiter. Dans la foulée de Qoussair, il n’a pas hésité à s’aventurer, momentanément, au contact de l’armée israélienne sur le Golan2. Assad évoque Genève II aussi sereinement que s’il allait rencontrer ses pairs dans une conférence internationale de paix comme on les pratiquait aux 19e et 20e siècles3.

Les prévisionnistes échaudés craignent désormais l’eau froide. Il y a six mois, les services allemands envisageaient la chute d’Assad. Ils prévoient aujourd’hui la mainmise du régime sur Damas et le sud du pays d’ici la fin de l’année. D’autres prédictions du même ordre se sont aussi révélées fausses, par exemple celles de Riad al-Assad, commandant l’Armée syrienne libre (ASL), de l’ancien ministre israélien de la défense, Ehoud Barak ou de Mohamed Farouk Tayfour, vice-président du Conseil national syrien,4qui, tous, prévoyaient l’année dernière la fin du régime dans un avenir proche.

Selon une conception cynique5, les pays occidentaux, Israël et les monarchies sunnites peuvent trouver intérêt à « attendre » la victoire de leurs protégés syriens. La guerre civile retire la Syrie de la liste de leurs opposants actuels et requiert toute l’attention de l’Iran. Le Hezbollah se préoccupe de la Syrie et moins d’Israël. Quant à la Turquie, son idée d’instaurer un nouvel empire ottoman est démonétisée.

L’investissement affectif et symbolique dans Qoussair a été si fort qu’il a été suivi par un déni tout aussi puissant. Des chaînes satellites arabes (Al-Jazira) ont minimisé la réussite du régime. Le porte-parole de l’ASL, Fahd al-Masry, a tenté de faire admettre que les images transmises étaient fausses ou tirées d’archives. L’aspect militaire6 a été occulté et remplacé par une couverture humanitaire des événements (le « massacre » de Qoussair tel que décrit par Al-Jazira, Al-Arabiya et Future TV ; « Qoussairgrad », le Stalingrad du Proche-Orient.

L’affrontement régime/oppositions est devenu une lutte entre communautés. Plus sobrement, d’autres commentateurs font valoir qu’Assad est loin d’avoir reconquis l’ensemble du pays et que Qoussair ne peut servir de modèle pour la récupération d’autres parties du territoire syrien. En d’autres termes, la guerre déjà vieille de deux années s’installe dans la durée. Si la reprise de Qoussair est perçue comme un moment fort de la guerre, elle ne vaut pas victoire finale du régime. En revanche, elle confirme que la guerre en Syrie est une guerre d’usure.

L’utilité de Genève II

La conférence de Genève II a été annoncée par Moscou et Washington le 7 mai. Elle était prévue pour début juin, puis mi-juin, et on parle à présent de juillet7. Son ordre du jour est source d’ambiguïté. Trouver un cessez-le-feu est un objectif unanimement partagé mais sa finalité n’est pas claire : faire partir Assad en douceur ou attendre – avec lui – l’élection présidentielle de 2014 à laquelle il se présentera ? Rien n’est dit sur la mise en œuvre de l’accord qui serait trouvé. Certains prêchent pour une application totale et sans conditions, mais le régime a prévenu qu’il le soumettrait au peuple syrien par référendum8. L’image des combattants de l’opposition n’est pas toujours positive, mettant à mal les « valeurs » des démocraties occidentales. Qui soutenir et protéger ? Les guerriers valeureux, les pilleurs, les kidnappeurs, les utilisateurs de gaz sarin9, ou les militants cherchant à imposer une version radicale de l’islam ?

La défaite militaire à Qoussair intervient au moment où se vérifie l’incapacité, politique celle-là, d’une grande partie de l’opposition qui n’a pas trouvé les moyens de s’organiser pour prendre la direction de la révolution. Elle vient de renoncer à participer à la conférence de Genève II, censée trouver une solution diplomatique à la guerre. Elle est déstabilisée par des forces internes diverses et influencée par des parrains internationaux qui, eux non plus, n’expriment pas de positions communes : Qatar versus Arabie saoudite ; les interventionnistes contre les prudents ; le choix laissé par l’Union européenne à ses membres d’agir ou de ne pas agir10 ; l’Union européenne, qui lève son embargo sur les armes au profit de la rébellion au moment même où la Russie laisse Assad dire qu’il a reçu des missiles S-300 de Moscou11 ; le Conseil de sécurité des Nations unies qui n’est pas été en mesure de faire une simple déclaration sur la chute de Qoussair. La Russie12 s’y est opposée en faisant valoir que cette déclaration demandait au régime seul, et pas à l’opposition armée, de mettre en place un cessez-le-feu13. La participation de l’Iran à Genève II est une pierre d’achoppement supplémentaire. La France, soutenue par les États-Unis, n’y est pas favorable. Washington s’y résoudrait mais ne le dit pas encore franchement. On croyait pourtant révolu le temps où les démocraties affirmaient ne pas vouloir parler à leurs ennemis, ni aux terroristes14.

Le lien est facile à faire entre défaite militaire, échec politique et inconsistance diplomatique, sans discerner lesquels ont engendré les autres. La Conférence de Genève II semble connaître le sort de la bataille de Qoussair. On en perçoit l’échec de loin. Une question est de savoir si Qoussair aura pour conséquence d’inciter les États occidentaux et arabes favorables à la rébellion à changer radicalement le rapport des forces entre régime et oppositions (par exemple, en armant davantage l’ASL ou en créant une zone d’exclusion aérienne). Une autre question est d’imaginer comment réagirait Moscou en pareille circonstance. La conférence de Genève II ou ses avatars s’en trouverait radicalement modifiée. Une politique d’endiguement deviendrait nécessaire dans l’attente d’une solution15.

Hezbollah = djihad ?

L’attention portée à Qoussair doit beaucoup à la participation au combat du Hezbollah aux côtés de l’armée syrienne (aux côtés, pas dans ses rangs). Beaucoup y ont vu le véritable début de la régionalisation d’un conflit qui a débordé la frontière avec le Liban. Les affrontements au Liban entre chiites et sunnites salafistes ou les agressions contre des sunnites qui soutiennent le Hezbollah chiite en témoignent sans conteste16. La célébration dans certains quartiers de Beyrouth de la victoire du régime syrien à Qoussair y participe aussi. L’apparent changement de doctrine militaire du Hezbollah est mis en avant par d’autres commentateurs. Ils craignent que le parti ait modifié l’emploi de ses forces qui, de défensives, pourraient devenir offensives17.

Des déclarations de plus en plus nombreuses laissent entendre qu’en allant combattre en Syrie, le Hezbollah ne cherchait qu’à participer au djihad chiite global pour défendre sa doctrine18. Sans qu’il soit possible de les vérifier, des estimations laissent entendre que les djihadistes chiites sont deux fois plus nombreux en Syrie que les djihadistes sunnites. Il apparaît que la notion de « djihad chiite » en Syrie se répand dans la presse, comme s’il fallait convaincre ceux qui ne sont pas favorables à une intervention internationale contre le régime d’Assad. Dans la même ligne, une destruction organisée de sanctuaires chiites en Syrie pourrait décider les plus réticents des chiites libanais à s’enrôler aux côtés du régime alaouite syrien. Quant au Conseil de coopération du Golfe (CCG), il vient d’inscrire le Hezbollah sur la liste des organisations terroristes.

En toute hypothèse, il est douteux que le Hezbollah s’aventure plus avant dans le pays. Il n’est pas un mouvement djihadiste au sens classique du terme. Sécuriser les voies d’accès à la Syrie et empêcher que la rébellion sunnite se répande au Liban sont les raisons qui l’ont vraisemblablement poussé à combattre pour déloger la rébellion de Qoussair.

3La conférence internationale de Genève II, initialement prévue pour début juin, a été reportée. Aucune nouvelle date n’a été annoncée.

4Yezid Sayigh, «  Syria’s Strategic Balance at a Tipping Point  » Carnegie Middle East Centre, 7 juin 2013.

5Patrick Cockburn, «  Just who has the most to gain if the killing in Syria goes on  ?  », The Independent, 2 juin 2013.

7Sophie Amsili, «  Syrie, Conférence de la dernière chance  », Europe 1, 2 juin 2013.

8Haytham Mouzahem, «  No Deal With Assad  », Al-Monitor Lebanon Pulse, 2 juin 2013.

9Olga Haldyz, «  Half-ton of explosives seized near Syrian border  », Voice of Russia, 2 juin 2013.

10Fyodor Lukyano, «  Europe Stays on Sidelines As Syria Conflict Unfolds  », Al-Monitor, 5 juin 2013.

15Gayle Lemmon, «  Kerry’s Syrian Quagmire  », Foreign Policy, 31 mai 2013.

18Hassan Hassan, «  The rise of Shia jihadism in Syria will fuel sectarian fires  », The National (Emirats arabes unis, quotidien gouvernemental), 5 juin 2013.