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Transition inachevée en Tunisie

« La promesse du printemps » d’Aziz Krichen

Avec La promesse du printemps, Aziz Krichen revient sur les errements d’une révolution confisquée par des élites politiques incapables de penser l’avenir du pays hors du modèle autoritaire de l’ancien régime. Il esquisse des pistes pour poursuivre le processus de transition en dépassant le clivage entre modernistes et islamistes devenu anachronique à ses yeux.

Pour Aziz Krichen, la Tunisie est, comme les autres pays arabes, traversée par deux types de fractures : la première sépare les élites des sociétés, tandis que la seconde oppose les islamistes aux modernistes. Mais en Tunisie ce clivage idéologique s’est beaucoup amoindri, créant un espace propice à des idées neuves. Ce renouvellement de la pensée et de l’offre politiques est d’autant plus nécessaire que les élites politiques ont dramatiquement failli après la révolution. Le soulèvement de l’hiver 2010-2011 « qui est resté spontané de bout en bout » a été confisqué par les élites et détourné de ses objectifs premiers. Les vainqueurs des premières élections libres de 2011 n’ont tout simplement pas compris le sens du mandat qui leur était confié par leurs électeurs. Ils se sont comportés en maîtres, cédant à la tentation totalitaire et finissant par reproduire le modèle de l’ancien régime, celui-là même qui a été rejeté par la population en 2011.

Nouveaux acteurs pour une autre politique

Autant d’erreurs et d’égarements qui furent à l’origine du blocage de l’administration, de l’aggravation de la menace aux frontières, de la hausse du chômage et de la propagation du terrorisme. En 2013, la crise politique a manqué à faire dérailler le processus de transition et plonger le pays dans la guerre civile. La classe politique qui n’a pas su répondre aux attentes des Tunisiens s’est révélée, à ce moment précis, « incapable de faire la paix, sans être davantage capable de faire la guerre ». Heureusement, la population qui est restée distante du conflit idéologique a su se mobiliser pour sortir le pays de l’impasse. Toutefois cette crise a révélé que la Tunisie était « entrée dans un nouveau cycle de l’histoire et que celui-ci exigeait de nouveaux comportements, de nouvelles visions et une autre façon d’agir ».

Tout en égrenant les erreurs et en déplorant l’échec de ces années de transition, Aziz Krichen ne se montre pas pour autant pessimiste sur l’avenir. Pour lui, le chemin parcouru est considérable : « le pluralisme est désormais ancré dans les faits, première étape avant qu’il ne s’enracine définitivement dans les consciences ». Bien sûr cela ne suffit pas, et la révolution n’a apporté aucune amélioration à la vie des habitants des quartiers périphériques des grandes villes qui pourraient être tentés de rejoindre le contingent des djihadistes. Il faut donc conduire la révolution démocratique à son terme en lui insufflant la dynamique nécessaire à la réalisation du changement.

Figure de la gauche et membre fondateur du groupe Perspectives qui s’est opposé frontalement à Habib Bourguiba, l’auteur a mis un terme à ses années d’exil en 2011. Il est alors nommé ministre conseiller chargé des affaires politiques par le président Moncef Marzouki qui a probablement vu en lui l’opposant à l’ancien régime, l’intellectuel très tôt convaincu par la nécessité de dépasser l’opposition idéologique entre islamistes et modernistes. Pourtant l’alliance entre ces deux anciens opposants s’est révélée peu concluante et Krichen a démissionné de ses fonctions en mai 2014. Son propos dans La promesse du printemps montre qu’il se verrait bien porter ce projet alternatif au système existant. Une entreprise dont il reconnaît la difficulté, mais qu’il pense néanmoins réalisable. Pour lui, l’expérience tunisienne n’a pas échoué et « le destin de la Tunisie est dans la liberté, il n’est plus dans le despotisme », cependant la transition reste inachevée, il faut qu’elle soit gouvernée par des acteurs capables d’affronter les défis nés de la révolution.

L’avenir de la révolution

Affiché comme une force politique, ce projet a l’ambition de libérer l’économie de la spirale infernale dans laquelle elle a été longtemps enfermée et qui se caractérise par un système de sous-emploi, un chômage important et des salaires bas. Qui plus est, il produit de la corruption1. Le projet de l’auteur va bien au-delà du changement de politique économique, puisqu’il s’agit de faire entrer la Tunisie dans la modernité économique et sociale et de se défaire d’un système dans lequel les oligarchies affairistes ont perverti l’économie en la faisant entrer dans l’ère de l’informel le plus mafieux. Évidemment, pour réussir, on doit prendre en compte les disparités régionales et dépasser le clivage entre modernistes et islamistes devenu quelque peu anachronique en Tunisie.

Quelles que soient les chances de succès de cet ambitieux programme pensé pour gouverner différemment la Tunisie qui a su conquérir sa liberté, le livre de Aziz Krichen offre de précieuses informations et appréciations pour un débat utile sur l’avenir des sociétés qui se sont soulevées en 2011. Les clés de compréhension qu’il donne de l’expérience tunisienne permettent de mesurer ce qui éloigne encore du changement réel des pays qui sont pourtant loin d’être par essence réfractaires au changement.

1NDLR. On peut lire un passage du livre à propos de la corruption dans les bonnes feuilles publiées par nawaat.org.