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Turquie : la contestation a changé de cible

Revue de presse du 3 au 9 juin 2013

Mai 2013 restera dans les mémoires turques pendant longtemps. Les manifestations sur la place de Taksim se sont muées en affrontements avec les forces de l’ordre dans une contestation initialement environnementaliste1, devenue depuis politique. Elle s’est étendue à Kadikoy, sur l’autre rive du Bosphore, à Ankara et à d’autres villes. Elle est le fait de jeunes Turcs, de laïcs, démocrates, libéraux, socialistes, marxistes, kémalistes, nationalistes, alévis et kurdes2. C’est un phénomène nouveau pour tous ceux qui n’étaient pas engagés politiquement, comme pour ceux qui ont soutenu le Parti de la justice et du développement (AKP)3.

Trop, c’est trop

Ces manifestations sont perçues comme un sursaut contre l’autoritarisme d’un premier ministre jusque-là incontesté et dont la politique est jugée abusivement intrusive dans la vie privée des Turcs (loi sur l’avortement, restriction sur la publicité et la consommation d’alcool, incitation pour avoir trois enfants, interdiction du baiser en public dans Ankara, etc.), sans compter des projets d’aménagement urbain jugés démesurés, inutiles, parfois même provocateurs par les habitants d’Istanbul4. Comme dans toutes les grandes villes occidentales, la société turque s’est individualisée en se modernisant. Son message à Recep Tayyip Erdoğan est clair : le politique doit tendre au respect des autres, à la recherche du consensus et se refuser à tout paternalisme.

Les « énergiques » réactions du premier ministre et de la police montrent qu’Erdoğan n’a pas entendu ces revendications. En dépit de déclarations apaisantes à la foule  Je ne suis pas votre maître, je suis votre serviteur »)5, il fait porter aux interférences étrangères et à Twitter la responsabilité des événements. Il tente de faire admettre que les manifestants critiquent en réalité le processus de paix qu’il a engagé avec les Kurdes. Cette réaction n’affecte pas sa route vers la présidence6, à un moment où son parti, l’AKP, rédige une constitution qui, si elle était adoptée, lui permettrait de devenir président en 2014. Erdoğan a les coudées d’autant plus franches qu’il n’existe pas actuellement de partis d’opposition à la hauteur des enjeux politiques. Dans un grand écart qui ne laisse personne dupe, le premier ministre présente son action comme un alignement progressif sur les règles communautaires européennes, tout en évoquant la religion et les obligations qu’elle impose à la communauté des croyants et des citoyens comme source de droit7. Cette politique autoritaire relance le débat sur la compatibilité entre un islam « modéré » et la démocratie8.

Un premier ministre et un style de gouvernance contestés

La manière forte du premier ministre avait déjà été contestée à partir de 2010. Alors qu’il était vanté pour sa transformation des rapports entre la société et l’appareil militaire, pour la prospérité du pays et pour avoir porté haut les couleurs de l’islam, sa coalition avait commencé à se fissurer par l’expulsion des libéraux9. La contestation à Taksim et dans le pays est dirigée exclusivement contre lui. Les chants et slogans de Taksim ne demandaient pas la chute du régime, mais beaucoup appelaient à son départ. Cette concentration sur sa personne est à la hauteur de son autoritarisme10. L’explosion sociale née à Taksim porte sa marque personnelle. Dans la mythologie des anciens voisins grecs de la Turquie d’aujourd’hui, un excès de fierté et d’arrogance conduisaient inévitablement à l’autodestruction. Les excès d’Erdoğan ne suffiront pas à l’écarter du pouvoir, mais pourraient éroder l’estime qu’il a de lui-même, voire lui faire perdre des voix aux prochaines élections11. Mais on sait que l’homme ne craint ni le combat ni la surenchère. En revanche, face aux événements actuels, le président Abdullah Gül et le vice-premier ministre Bülent Arınç font montre de compréhension à l’égard des manifestants. Ce n’est pas la première fois qu’ils se démarquent de leur bouillant premier ministre.

Discrétion diplomatique

Vis-à-vis d’un chef de gouvernement dont les prises de position diplomatiques ont souvent suscité des réactions électriques, que ce soit sur la Syrie, son soutien au Kurdistan irakien, au Hamas ou aux Frères musulmans — sans compter sa « haine viscérale d’Israël »12 —, la communauté internationale oscille entre critiques prudentes et mutisme dans l’espoir que le sens commun reviendra au siège du gouvernement13. Elle exprime ses rituelles « profondes inquiétudes », mais mise sur la sagacité du premier ministre pour trouver le juste moyen de satisfaire la population turque14, Laurent Fabius excluant toute idée de « printemps turc »15, contrairement au Guardian britannique, aux Izvestia russes, au Tagesspiegel allemand ou au Kommersant russe16. L’Iran partage l’inquiétude occidentale17. Des journalistes américains commencent à passer outre le « miracle turc » pour pointer les dérives antidémocratiques d’un régime qui suscite, depuis Washington, autant d’intérêt que d’irritation18. Le temps s’éloigne où The Economist affirmait (en 2008) qu’« aucun parti islamiste n’avait été aussi modéré et pro-occidental que l’AKP ».

Il sera intéressant de voir comment les forces islamistes non turques liées à Erdoğan vont réagir. Les Frères musulmans ou le Hamas qui ont pris la Turquie d’Erdoğan comme une source d’inspiration trouveront-ils leur compte à apparaître aussi proches d’un dirigeant désormais perçu comme un symbole d’autoritarisme et comme le défenseur d’un néolibéralisme économique dont les privatisations et les dérégulations sont jugées responsables de l’appauvrissement des plus pauvres19,20,21 ?

1Des arbres étaient sur le point d’être arrachés pour faciliter la construction d’un centre commercial.

2Yavuz Baydar, «  Erdogan Remains Defiant as Istanbul Protest Widens  », Al-Monitor, 1er juin 2013.

3Suat Kınıklıoğlu, «  Democrats, liberals and the AK Party  », Today’s Zamman, 6 juin 2013.

4L’idée d‘appeler «  Sélim le Terrible  » le pont en construction sur le Bosphore a provoqué les Alévis qui se souviennent des massacres perpétrés par ce sultan contre leur communauté en 1514.

5Semih Idiz, «  Erdogan Denies He Is a King  », al-Monitor, 31 mai 2013.

6Pinar Tremblay, «  Islamization of Istanbul Continues  », al-Monitor, 30 mai 2013.

7Déclaration d’ Erdoğan du 28 mai 2013 devant son parti : «  Quelle que soit la religion, si elle commande ce qui est bien, allez-vous vous y opposer  ? Si la législation introduite par deux ivrognes est respectable, pour quelle raison estimeriez-vous qu’une loi dictée par la religion devrait être rejetée  ?  » (NB : l’un des deux ivrognes est probablement Mustafa Kemal Atatürk dont le penchant pour la boisson était avéré).

9Suat Kınıklıoğlu, «  Democrats, liberals and the AK Party  », Today’s Zamman, 6 juin 2013.

10Asli Aydintasbas, «  Turkey’s Gezi Park Unrest Is Uniquely Turkish  », traduit de Milliyet, 3 juin 2013.

11Ben Caspit, «  Erdogan’s Sin of Hubris, al-Monitor, 4 juin 2013.

12M. K. Bhadrakumar, «  Et tu, Gul  ? Then fall, Erdogan  », Asia Times, 5 juin 2013.

18Steven A. Cook, Michael Koplow, «  How democratic is Turkey  ? Not as democratic as Washington thinks it is  », Foreign Policy, 3 juin 2013.

19Jacques N. Couvas, «  Turkey’s Excessive Neo-liberalism Threatens ‘Peace at Home’  », Inter Press Service, News Agency.