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Un village en Kabylie, 1954-1962

« Sors, la route t’attend » de Slimane Zeghidour

Journaliste et écrivain, spécialiste des questions religieuses et auteur de La Vie quotidienne à La Mecque de Mahomet à nos jours, Slimane Zeghidour est né avec la guerre d’indépendance algérienne. Depuis une vingtaine d’années, il porte en lui le récit de « sa » guerre, vécue en petite Kabylie, à l’ombre des monts Babors, dans le Constantinois.

Slimane Zeghidour a interrogé ses proches, est retourné sur les lieux et a enquêté sur les mille et un incidents d’une vie enfantine pour tenter de reconstituer un passé enfoui, puisant sans fausse honte dans le souvenir, la mémoire et l’histoire. La réussite est au rendez-vous, avec au final une peinture sociale de ce que provoqua la guerre, commencée avec retard, à El-Oueldja, un hameau montagnard habité par le même clan de paysans, où l’on cohabite avec les animaux et les réserves d’huile et de grains pour l’hiver, dans des habitations sommaires, de guingois, ouvertes sur la campagne et couvertes de driss (chaume), centrées autour du kanoun, un trou ouvert dans le toit. « Le sol est un parterre brut, nu, les murs sont recouverts d’un enduit de bouse et de paille, blanchis à la chaux chez les riches… »

Les djinns (esprits), bons ou malfaisants, règnent en maître chez les adultes impuissants devant la maladie, l’ignorance et l’extrême dénuement. L’islam domine ici comme ailleurs dans le village, mais la culture religieuse est inexistante et les survivances préislamiques nombreuses.

La construction d’un grand barrage à Erraguene entre 1955 et 1960 va ruiner cet équilibre précaire mais millénaire, et imposer un début de modernité qui ravit le jeune Slimane Zeghidour, seul garçon survivant de sa famille, curieux de tout. Transporté en une nuit dans le centre de regroupement installé au pied du barrage, il y découvre pêle-mêle l’école, l’infirmerie, le fromage la vache qui rit, l’eau presque courante, des mots nouveaux et une délicieuse institutrice, la jeune Madame Cabanel avec qui il nouera une relation épistolaire trente ans plus tard. « Sors, la route t’attend », lui répète tous les matins sa mère pour l’envoyer à l’école. Pudeur, timidité, retenue, l’amour maternel est là, immense, mais guère la tendresse ou la douceur...

Si le jour appartient aux Français, la nuit est au Front de libération nationale (FLN), l’organisation qui ménage une zone où ses djounoud (combattants) se reposent et dont ils tirent des impôts perçus sur le millier d’ouvriers du barrage. À cheval sur deux mondes, le sien et celui des Français, le jeune Slimane a une certaine tendresse pour les appelés, des garçons de métropole, gentils et généreux, qu’il oppose aux pieds-noirs, des Méditerranéens censés avoir du sang « arabe » dans les veines, ce qui, en pays kabyle, n’est pas vraiment un compliment. À preuve, un médecin militaire l’envoie passer une radio à Jijel sous protection d’un convoi militaire et le sauve de la tuberculose qui décime les enfants du bled. A contrario, un cousin agent double disparaît sans laisser de trace.

Mais les eaux du barrage finalement achevé, montent. Un millier d’ouvriers sont congédiés, l’école et le centre de regroupement ferment. Il faut une nouvelle fois partir pour une « cité » ouverte sans eau ni électricité à une dizaine de kilomètres et replonger dans le passé : les ouvriers redeviennent paysans — un statut désormais méprisé par tous —, le guérisseur remplace le médecin, la vache qui rit s’éclipse et tout redevient comme avant. Le héros ne comprend pas et tente de se suicider dans l’indifférence générale.

Le cessez-le-feu du 18 mars 1962, accueilli dans la joie et les danses des femmes, autorise à remonter à El-Oueldja. Retour cruel qui ne durera pas trois mois et verra l’oncle Larbi assassiné à coups de hache par une famille ennemie depuis des siècles et installée sur l’autre rive du ruisseau.

Il existe beaucoup de livres de souvenirs écrits par des auteurs appartenant à la génération de la guerre de libération et qui, peu à peu quittent la scène. Ils sont presque exclusivement consacrés aux aspects militaires et politiques de la lutte nationale et traitent très rarement de la société algérienne et de la manière dont elle a traversé l’épreuve, à l’exception, bien sûr, du célèbre Journal de Mouloud Feraoun. Slimane Zeghidour, de par son âge et son métier, a une évocation du passé plus évanescente, limitée à une toute petite région montagneuse, on n’oubliera toutefois pas de sitôt le petit garçon perdu dans la montagne qui traverse chaque jour la rivière pour aller à l’école.