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Une famille dans l’histoire tourmentée d’Alep

« Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville » de Khaled Khalifa

Dans une saga familiale, l’écrivain syrien Khaled Khalifa nous invite à saisir la violence à l’œuvre dans la société syrienne et à plonger dans l’histoire récente d’Alep.

Au fil des pages de Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, roman de Khaled Khalifa paru en arabe en 2013 et traduit en français en septembre 2016 aux éditions Actes Sud, la ville d’Alep change. Elle est d’abord cette cité sublimée de la mère du narrateur, réfugiée dans le passé les temps précédant son décès. On est fier d’appartenir à une famille aleppine, dont les jeunes bourgeoises pouvaient espérer jusqu’à épouser des princes ottomans. Avec un style impeccable, sans trop en faire, avec un vocabulaire riche, Khalifa décrit une belle ville raffinée. Mais très vite, l’image d’Alep est ternie. Elle bascule, elle est humiliée. Ses quartiers sont sous la férule de « camarades » qui passent à la télévision pour y clamer des discours patriotiques et transforment les maisons en entrepôts de produits de contrebande amenés du Liban. Elle « gémit sous la répression des agents de sécurité et des responsables ». Après l’échec du soulèvement des Frères musulmans dans les années 1980, le crime s’y répand, les « barbus » pourchassent les femmes trop peu vêtues, et elle devient « une ville soumise où sévissent les corbeaux et les officiers des services de sécurité. »

Froideur du destin

Sous la plume de Khalifa et sous l’œil de son narrateur né en 1963, le jour du coup d’État du parti Baas, il n’y a pas que la ville qui change. Le roman est la saga d’une famille dont aucun membre n’est épargné par un destin froid dans lequel la situation politique et sociale joue un rôle majeur. La mère issue de la bourgeoisie a été marginalisée après son mariage avec un homme de la campagne. Sa fille, Sawsan, se jure de connaître une autre fortune. Elle apprend à jouer avec les codes d’un système implacable où l’humiliation, la violence ou le sexe sont autant de moyens de s’imposer. Elle s’assure les faveurs d’un officier qui la couvre de cadeaux offerts par les hommes d’affaires à qui il assure des marchés avec le gouvernement. Elle parade une arme à la ceinture, il entre dans les salles de classe pour l’embrasser et lui glisser les réponses aux examens devant des élèves et des examinateurs terrorisés. Las. Le système broie les hommes comme il les élève. Sawsan suit son amant dans sa disgrâce. Elle est maintenant la victime d’un professeur de littérature française moderne, « cousin d’un grand officier des services secrets qui tirait gloire de son rôle dans les massacres de Hama, (...) nommé à l’université (...) en ne sachant même pas distinguer Molière de Robbe-Grillet. » Signe des temps et de l’évolutions des mœurs, Sawsan trouve refuge dans de sévères principes religieux. Elle qui arrachait les voiles des femmes dans la rue quand elle appartenait au corps des parachutistes va jusqu’à recoudre son hymen. Le parcours du frère du narrateur, lui aussi, est conditionné par la grande histoire de la région. Violoniste talentueux au début du roman, il est membre d’un groupe de jihadistes arabes en Irak durant la deuxième guerre du Golfe à la fin. Le rythme romanesque accompagne ses fuites en avant, s’accélérant soudain.

Une page toujours pas tournée

À plusieurs égards, Pas de couteaux dans les cuisines de cette ville, prix Naguib Mahfouz en 2013, rappelle Éloge de la haine, publié en arabe en 2006, censuré en Syrie, nominé pour l’International Prize for Arabic Fiction et traduit par Actes Sud en 2011. Le lecteur y suivait — à Alep déjà — le parcours militant d’une jeune femme au sein du mouvement islamiste, notamment durant le soulèvement frériste dans les années 1980. Ce roman est écrit dans ce style caractéristique utilisant avant tout l’imparfait et le style indirect, ce qui permet au lecteur de se concentrer sur un dense panel de personnages et l’enchâssement de nombreux évènements. Il possédait quelques caractéristiques de la saga familiale. La violence qui le traversait était terrible. Dans Pas de couteaux... aussi, la brutalité conditionne les relations sociales, menace de s’abattre à tout moment sur les personnages. Au détour d’une page, des adhérentes du parti se vengent d’une femme plus belle qu’elles, lui arrachent son voile, la frappent, la traitent de « putain réactionnaire » et l’abandonnent presque nue. Dans Éloge de la haine, la narratrice et protagoniste détestait son corps, ce qui rappelle parfois le personnage de Sawsan, ambivalente à plus d’un égard dans son intimité. Là encore, le poids de l’histoire, les groupes sociaux, les logiques politiques et religieuses influent sur les personnages de Khalifa, jusqu’au plus profond de leur chair. Pour l’auteur, qui a soutenu le soulèvement de 2011 et qui a été brièvement arrêté en 2012, dans ses romans, le passé n’est pas une page tournée. Il explique le présent de la Syrie et sa terrible destinée. Lire les romans denses et riches de Khalifa, c’est aussi chercher des clés pour comprendre la situation d’aujourd’hui.