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2014, année décisive au Proche-Orient

« L’Égypte est au milieu d’un cercle de flammes »

Mohamed Hassanein Heikal (محمد حسنين هيكل), l’un des personnages les plus influents du temps de Gamal Abdel Nasser a accordé à la journaliste Lamis El-Hadidy un long entretien pour la chaîne égyptienne CBC. Repris par le quotidien Al-Masry al-youm, l’entretien a suscité de nombreuses réactions, en particulier les remarques positives de Heikal au sujet de Hassan Nasrallah et des positions du Hezbollah en général. Ses propos passent pour une confirmation officieuse des nouvelles positions de l’Égypte sur la scène proche-orientale. Son constat, très alarmiste, est celui d’une crise régionale généralisée, qui ne peut manquer de se dénouer, d’une manière ou d’une autre, durant l’année à venir. Traduction de quelques-unes des réflexions d’un vieux routier de la politique égyptienne qui entérine les positions du nouveau pouvoir aussi bien sur le plan régional (rapprochement avec le régime syrien) que dans la brutale répression contre les Frères musulmans.

Lamis El-Hadidy.— Pourquoi pensez-vous que l’année 2014 sera décisive ?

Mohamed Hassanein Heikal. — Dans le mouvement de l’histoire, il y a toujours des périodes d’accumulation. Nous vivons cela depuis une quinzaine d’années environ et cela a culminé en 2013. La région est épuisée et sur le point de s’effondrer, s’il n’y avait encore quelques piliers qui la soutiennent. Le plus important de ces piliers, c’est l’Égypte, qui tient encore sur ses deux pieds malgré toutes les crises. À mon avis, le pays doit aller de l’avant, faire quelque chose l’année prochaine. Sinon, je crains que le cataclysme ne gagne toute la région. L’Occident est tranquille tandis que le Sud est en flammes. Regarder la carte fait peur !

L. E.-H.— Ce cataclysme, il est de quelle nature ?

M. H. H. Partout où l’on se tourne, tout n’est que destructions. Au Soudan, depuis la séparation, le Sud connaît des troubles. Il y a aussi le Kordofan, le Darfour, la Somalie et c’est le sud [de l’Égypte] qui est par conséquent embrasé. À l’ouest, il y a un autre foyer, en Libye, et encore un autre dans l’Orient arabe jusqu’à la frontière avec l’Iran. Aujourd’hui l’Égypte est au milieu d’un cercle de flammes. Si elle ne se redresse pas, si elle ne se débarrasse pas de ce qui entrave sa marche en avant, la situation va devenir inquiétante, d’autant plus que nous sommes au bord du gouffre du point de vue économique politique et social.

(...)

L. E.-H.— Que s’est-il passé entre vous et Hassan Nasrallah [lors de votre dernière visite au Liban] ?

M. H. H. Personne ne peut dire que le Hezbollah est [une organisation] terroriste ; même les Nations unies ne le peuvent pas ! Les contacts [du Hezbollah] avec l’Iran peuvent se comprendre dans leur contexte. Nasrallah est bien présent, face à Israël et sur la scène libanaise. Il m’a fait passer un message de la part du Guide de la révolution iranienne par exemple. Á mes yeux, la présence [de Hassan Nasrallah] sur la scène [politique], et même celle de ses services secrets avec toute leur complexité, en font une source d’informations de la plus grande importance.

L. E.-H.— Que disait ce message ?

M. H. H. Il y avait deux choses : d’abord, une invitation à me rendre en Iran et ensuite un effort pour expliciter le point de vue iranien, libanais et chiite. De mon point de vue, la région est en proie à des luttes qui n’ont pas lieu d’être car elle possède une diversité qui lui permet d’aller au-delà de cela. J’ai toujours dit que cette région se caractérise par sa diversité humaine, intellectuelle et religieuse : soit nous en faisons un tableau dont toutes les parties sont en harmonie les unes avec les autres, soit nous transformons le tout en un ensemble d’éléments discordants.

L. E.-H.—Comment Hassan Nasrallah voit-il l’avenir de la Syrie et celui d’Assad ?

M. H. H. Il n’est pas en son pouvoir de connaître l’avenir de la Syrie ni même de le définir. En revanche il peut intervenir en cas de besoin.

L. E.-H.—Est-ce que l’année 2014 sera décisive également pour le Hezbollah ?

M. H. H. L’année sera décisive pour tous les peuples de la région. Cela ne veut pas dire que le Hezbollah s’en ira ou qu’il finira, mais que l’année à venir donnera sa valeur à ce qu’il fait. Par exemple, l’importance du soutien du Hezbollah à la Syrie a été confirmée et on ne peut pas parler d’une solution politique qui réunirait l’ensemble des parties sans qu’il soit associé, surtout après avoir provoqué un changement capital sur le terrain à Qoussair.

L. E.-H.—Nasrallah est-il plus fort après Qoussair, après le renoncement à une frappe militaire américaine ?

M. H. H. Il me semble davantage sur ses gardes. Il n’y a personne dans le monde arabe qui soit le plus fort, personne qui ait la capacité de prendre l’initiative et de lancer une attaque. Nous sommes tous sur la défensive. Mais après tout ce qui s’est passé, il faut se souvenir que la défense a parfois autant d’efficacité que l’attaque. C’était la théorie d’Abdoulmounim Riad1 durant la guerre d’usure2 : si nous sommes capables de bien nous défendre, nous épuisons les forces de notre adversaire.

L. E.-H.—Durant votre visite dans les pays du Golfe, on vous a posé une question en particulier ?

M. H. H. Tous ceux avec qui je me suis entretenu dans le Golfe et au Liban ont commencé de la même manière : « Rassurez-moi à propos de l’Égypte ! » Pour moi, cela veut dire qu’on demande à l’Égypte, l’année prochaine, de se reprendre, de se rassembler. Si elle ne se remet par sur pied durant l’année qui vient, je crains qu’elle n’aille au-devant de graves problèmes.

(…)

L. E.-H.—Dans ce contexte de chaos régional, où se situe l’Égypte ?

M. H. H. L’Égypte ne sait pas quoi faire et c’est ce qui m’inquiète par rapport à l’année prochaine. À mon avis, le pays doit savoir où il va. Dans ce qui se passe, il y a des choses positives : un programme plus ou moins respecté, une Constitution avec laquelle je ne suis pas forcément totalement d’accord sur tout mais dont je respecte les objectifs et dont je souhaite qu’elle passe pour ouvrir la voie de l’avenir, des élections présidentielle et législatives. J’attends quelque chose qui ait la forme d’un État, qui ait de la valeur. Pas forcément un État avec un rôle de leader : je veux simplement que l’Égypte se remette sur le bon chemin, qu’elle ait confiance dans l’avenir.

L. E.-H.—Avez-vous dit au Liban que le général Abdel Fattah al-Sissi serait candidat à la présidence ?

M. H. H. J’ai dit qu’il ne se présenterait pas. C’est un sujet que j’hésite toujours à aborder parce que je sais que cet homme est confronté à une situation très difficile. La dernière fois que je l’ai vu, il était comme avant. Beaucoup de gens s’imaginent que nous avons une relation privilégiée. Cela me fait plaisir, bien sûr, mais ce n’est pas vrai. Je vois un homme qui ne sait pas ce qu’il doit faire ; il a de vraies raisons pour cela, des raisons qui le poussent à dire non, et d’autre à dire oui. Je l’ai rencontré en rentrant de voyage et il est très contrarié de constater que les gens s’imaginent qu’il agit comme un chef de famille, sans s’interroger. Mais il est dans une véritable impasse car s’il se présente à la présidence cela pourrait avoir des conséquences négatives sur les forces armées. Cela pourrait être une expérience amère s’il ne réussit pas, parce qu’il voit que le peuple met tous ses espoirs en lui. Il est indécis, il entend l’appel des gens, il a des réticences, il ne se résout pas facilement à enlever son uniforme militaire. C’est aussi un problème humain, en plus de tous les autres.

L. E.-H.—Quand prendra-t-il sa décision ?

M. H. H. Il doit prendre une décision après le référendum3. Á mon avis, il vaut mieux que l’élection présidentielle ait lieu avant les législatives. Il y a toutes sortes de périls et la région tout autour de nous est en proie aux flammes. Je pense que le prochain président, quel qu’il soit, aura à affronter des défis comme jamais aucun président avant lui. L’année 2014 sera décisive, c’est elle qui scellera notre destin.

L. E.-H.—Vous préférez que l’Égypte ait un président avant l’élection du Parlement ?

M. H. H. Avant cela, je voudrais qu’il y ait une feuille de route qui reste ce qu’elle est maintenant, parce que le peuple égyptien ne peut pas supporter longtemps d’être en période électorale alors qu’il est tellement divisé.

L. E.-H.—Et cela, que le général Sissi se présente ou non ?

M. H. H. Qu’il se présente ou non. Je pense que c’est une décision qu’il doit prendre seul, en toute conscience et en fonction de l’Histoire. Ce qui m’importe, c’est ce pays qui est sur le point de voir se décider son destin. S’il n’est pas prêt à le faire, j’ai peur qu’il soit gagné par le cataclysme.

1NdT : général en chef des forces armées égyptiennes.

2NdT : contre Israël en 1969-1970.

3NdT : référendum sur la Constitution, les 14 et 15 janvier 2014.