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Abou Qatada devant ses juges en Jordanie

La voix de « l’ambassadeur d’Al-Qaida » ne porte plus

La sixième audience du procès d’Abou Qatada, extradé le 8 juillet 2013 du Royaume-Uni où il était considéré par la Commission spéciale d’appel pour les questions d’immigration (SIAC) comme une menace pour la sécurité nationale, s’est tenue le 27 février 2014 en Jordanie. L’extradition a mis fin à un casse-tête juridique et marqué le début d’une opération politico-médiatique délicate pour les autorités jordaniennes. La prochaine audience est annoncée pour le 19 mars prochain.

Abou Qatada Al-Filistini, alias Omar Mahmoud Othman, tire sa triste renommée de ses liens avec Al-Qaida, de son influence sur les activistes islamistes du « Londonistan »1 et de l’impact de ses prêches incendiaires à l’encontre de l’Occident, des chrétiens et des juifs parmi les communautés notamment immigrées d’Europe. Le parcours initiatique de ce quinquagénaire jordanien est typique de ceux qui ont prêté allégeance à Al-Qaida au cours des trente années écoulées. Réfugié au Royaume-Uni en 1993 à la faveur d’un faux passeport des Émirats arabes unis et d’une demande d’asile politique pour « persécution religieuse en Jordanie », Omar Mahmoud Othman est né à Bethléem et a vécu au Koweït qu’il a dû quitter définitivement après l’invasion irakienne de 1990. Il a également effectué, comme de nombreux Jordaniens de sa génération, un séjour à Peshawar au Pakistan, ce qui lui a valu, à son retour en Jordanie en 1991, la surveillance étroite des services de sécurité et de renseignement jordaniens.

La destinée de "l’ambassadeur d’Al-Qaida"

Abou Qatada figure sur la liste des individus et organisations liées à Al-Qaida, établie par la résolution 1267 du Conseil de sécurité de l’Organisation des Nations unies (ONU) de 1999. Il est cité dans les attentats de Madrid en mars 2004. Son arrestation et son incarcération en juillet 2005 suite aux attentats de Londres, au motif d’en avoir été un des instigateurs, ont relancé la procédure d’extradition engagée à son encontre en 2001 vers la Jordanie. Il est passible, dans ce pays, de deux peines pour lesquelles il a été condamné par contumace : une première condamnation à mort en 1998 (réduite à la perpétuité avec travaux forcés en 1999) pour l’affaire du groupe Défiance et réforme où il aurait planifié des attentats contre l’école américaine d’Amman ; une seconde condamnation à 15 ans de prison, prononcée en 2000, pour son implication dans l’affaire Al-Qaida dans laquelle Abou Qatada est accusé de complot et de « groupement armé en vue d’actes terroristes » en Jordanie contre les étrangers pendant le Jubilé 2000.

Depuis 2001, l’affaire Abou Qatada n’a cessé de mobiliser les juristes britanniques et européens, ainsi que les organisations internationales des droits humains, dont Human Rights Watch. Détenu au Royaume-Uni en vertu de la loi d’urgence sur le terrorisme de 2002 sans procès, sans chef d’inculpation, au seul motif que ses prêches représentent une menace pour la sécurité nationale, il est finalement libéré en 2012. La décision d’extradition prise à son encontre par le gouvernement britannique est portée devant la Cour pénale européenne qui s’y est fermement opposée, au motif qu’en Jordanie, il n’aurait pas droit à un procès équitable, et y risquerait la torture… Un accord signé le 21 avril 2013 entre les deux pays a permis à Londres de se débarrasser de cet hôte encombrant, avec son propre consentement, tout en lui garantissant un procès équitable en Jordanie. Amman veut en tirer parti pour montrer ses aptitudes à assurer des procès équitables selon les critères conformes au droit international pour des terroristes de gros gabarit. Cet accord prévoit la révision des deux procès d’Abou Qatada, la comparution de ce dernier devant un tribunal civil, et lui garantit le droit à un avocat et à un traitement digne en détention, de même qu’il bannit le recours à la torture à son endroit.

Ni héros ni paria

C’est donc fort d’un accord portant sur sa seule personne que l’homme comparaît devant le tribunal de la sûreté de l’État dans la capitale jordanienne. Précisons que ce tribunal spécialisé a été saisi de l’affaire après que le tribunal civil a déclaré son incompétence à juger d’affaires liées au terrorisme. Ouverte le 10 décembre 2013, la première séance se tient à huis clos. Abou Qatada émet deux objections par la voix de son avocat : la première concerne les charges retenues contre lui et obtenues, selon lui, sous la contrainte et la torture ; la seconde concerne la comparution devant un tribunal composé de trois juges dont l’un est militaire. La première objection est rejetée par le tribunal pour « absence de preuve de contrainte ou de torture », la seconde est prise en considération, et le juge militaire remplacé par un juge civil.

Depuis l’ouverture du procès, six auditions ont déjà eu lieu. À compter de la troisième, les séances deviennent publiques sur autorisation. Le 16 janvier 2014, médias, familles et activistes sont admis dans la salle. Le tribunal n’est pas pressé. Pour chacune des deux affaires, il entend citer tous les témoignages à charge, quitte à lire de manière extensive les déclarations de témoins décédés ou à prendre le temps nécessaire pour convoquer les témoins. Les autorités politico-judiciaires avancent sur ce dossier avec prudence et plutôt avec habileté. L’exercice est délicat : juger un chantre du djihad international sans en faire ni un héros, ni un paria, tout au plus un exemple.

Le public auquel ce procès est destiné est aussi bien la communauté internationale que la société jordanienne, en particulier ses militants des droits humains et ses salafistes. À la communauté internationale, trois messages clairs sont adressés :

1- la Jordanie ne lésine pas avec la sécurité nationale et la comparution d’Abou Qatada devant le tribunal de la sûreté de l’État se justifie par les chefs d’accusation dont il fait l’objet, d’autant que ce tribunal n’est pas une structure ad hoc, mais inscrite dans la dernière Constitution amendée fin 2012 ;

2- concernant les témoignages et aveux obtenus sous la contrainte, c’est à l’accusé d’en apporter la preuve et non l’inverse ; aussi, s’agissant des aveux consignés en 1998 et 1999, le tribunal considère que le recours à la contrainte et à la torture n’est pas prouvé.

3- enfin, l’admission des médias et des organismes des droits humains dans l’enceinte d’un tribunal militaire sont des preuves irréfutables de transparence et démocratie.

Le message à l’intention des activistes de la société civile et aux militants politiques (dont les salafistes) est sans équivoque, bien que plus subtil à décoder :

1- malgré la fragilité du pays, les contestations de ces dernières années et le contexte régional où les djihadistes ne cessent de gagner du terrain en Syrie et en Irak, le pouvoir contrôle la situation et trace les lignes rouges des contestations ;

2- les activistes qui demandent à cor et à cri et au nom de la démocratie la suppression du tribunal de la sûreté de l’État peuvent vérifier que la démocratie est exercée au sein même de ce tribunal ;

3- les fauteurs de troubles politiques n’ont qu’à bien se tenir : il n’est pas dit qu’ils auront droit aux égards auxquels Abou Qatada peut prétendre. Il convient à ce propos de préciser que la Constitution jordanienne attribue au tribunal de la sûreté de l’État la compétence de statuer sur les délits d’opinion, de lèse-majesté, de complot, de sécurité nationale. Il convient également de rappeler que la Jordanie a près de 150 prisonniers d’opinion, dont une vingtaine de salafistes.

Ce guide que nul ne veut entendre

Sans doute conseillé par ses avocats, Abou Qatada annonce qu’il a longtemps attendu le moment où il mourrait en Jordanie et qu’il accepte son séjour en prison car telle est la volonté d’Allah. Il se montre ému lorsque sa famille est admise au procès, baisant les mains de sa femme et de ses filles à travers les barreaux. Humour avec les journalistes et insolence à l’égard du tribunal alternent dans la salle d’audience. Néanmoins, il réalise que ces détails, tout comme le fait de dénoncer la mauvaise nourriture des neuf djihadistes avec lesquels il partage son quotidien en prison, ne suffisent pas à faire de son personnage une vedette, ni à revigorer sa carrure de leader djihadiste.

Aussi, faute de rebondissements spectaculaires durant son procès, il entreprend d’en transformer les auditions en conférences de presse sur le djihad en Syrie. Il se pose en guide des combattants, en nouvel ambassadeur d’Al-Qaida. Il réitère sa fatwa contre le Hezbollah et appelle à l’union du Front Al-Nosra et de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL). Quelque temps plus tard, il s’aligne sur la position de Ayman Al-Zawahiri qui appelle les djihadistes à rallier Al-Nosra et considère les combattants de l’EIIL comme des égarés dont il dénonce certaines pratiques, notamment l’application de la jizya (impôt) imposée aux chrétiens en échange de leur protection. Il approuve la trêve de cinq jours annoncée par Mohammad Al-Joulani, leader d’Al-Nosra et accuse Abou Bakr Al-Baghdadi, leader de l’EIIL d’avoir commandité l’assassinat à Alep de Abou Khaled Al-Souri.

En revanche, Abou Qatada s’abstient de tout appel aux salafistes jordaniens à aller au secours de leurs frères en Syrie, ou au djihad en Jordanie, ni même — silence pour le moins remarquable — en Palestine. En tout cas, ni la presse jordanienne, ni les médias internationaux ne s’en font l’écho. Sans surprise, ce sont des positions tolérées par les autorités jordaniennes, au même titre que d’autres, favorables ou opposées au régime syrien, dès lors qu’elles n’ont pas pour objet de déstabiliser la politique intérieure du pays à l’égard des contestations qui la travaillent, ni la politique extérieure vis-à-vis de la Syrie, qui en est aujourd’hui à un tournant crucial.

Les Jordaniens, toutes origines confondues, suivent d’une oreille distraite le procès d’Abou Qatada. Il sont indifférents à sa personne, davantage absorbés par les soucis d’un quotidien de plus en plus lourd. La plupart d’entre eux sont inquiets, voire tétanisés à la perspective d’une généralisation du conflit syrien vers le royaume hachémite. De fait, ils sont écœurés par les pratiques djihadistes dont ils ne connaissaient jusque-là que les attentats-suicides dirigés contre l’ennemi israélien. Dans le royaume, mis à part les milieux politiques, les cercles des médias, des militants des droits humains, on connaît à peine de nom ce Jordanien dont la libération a soulevé un tollé dans l’opinion publique britannique et européenne. Même dans les sphères salafistes, la parole d’Abou Qatada semble peser peu. Les djihadistes jordaniens sont portés par d’autres leaders, inscrits dans d’autres réseaux, travaillés par des tensions et des dynamiques dans lesquelles Abou Qatada ne parvient pas à se mouler. Nul n’est ambassadeur dans son pays.

1Jean-Pierre Filiu, Les neufs vies d’Al-Qaida, Fayard, 2009.