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Al-Jazira et ses audiences à géométrie variable

Des chiffres d’audience contestés pour Al-Jazira : une confirmation des interrogations sur la suprématie du leader de l’information télévisée dans le monde arabe ?

Sur son site, Al-Jazira revendique toujours 40 millions de téléspectateurs, majoritairement masculins, présents devant leur poste de 3 à 4 heures par jour en moyenne. Les taux de pénétration oscillent entre 99 % en Palestine et dans les territoires occupés – une statistique qui mériterait commentaire ! – , près de 70 % pour des pays du Golfe tels que le Koweït et bien entendu le Qatar, mais seulement un peu plus de 20 % pour la Tunisie et l’Égypte, pourtant symboles des changements du Printemps arabe auxquels la chaîne qatarie se vante d’avoir puissamment contribué.

Des données qui coïncident globalement avec les résultats d’un rapport publié par le site marocain Lakome1 en février dernier. Pourtant, si Al-Jazira continuait à faire la course en tête avec 32 % d’audience en plus que sa première rivale, la chaîne saoudienne Al-Arabiyya (installée aux Émirats arabes unis) enregistrait déjà une baisse significative dans les États du Printemps arabe. Mise en difficulté par des chaînes locales telles que ON TV en Égypte (la première chaîne à avoir invité Bassem Youssef, avec 10 millions de téléspectateurs, contre un peu moins de 3 millions pour l’ancien leader du secteur), sa chute était, tantôt assez importante comme en Tunisie (de presque 1 million de téléspectateurs à 200 000 entre le début et la fin de l’année 2012), tantôt moins impressionnante, au Maroc par exemple où le courbe des fidèles d’Al-Jazira, après un pic à 2,5 millions, était redescendue, toujours fin 2012, à 1,8 million d’auditeurs seulement.

Annoncés bruyamment dans les médias il y a quelques jours, les résultats d’une étude qui place « Al-Jazira en tête de l’audience dans le monde arabe », comme le titrait par exemple L’Express le 23 mai dernier2, n’apportent en réalité rien de bien neuf. L’enquête, réalisée par deux instituts indépendants dans 21 pays, « a montré qu’au cours du premier trimestre 2013, le nombre de téléspectateurs d’Al-Jazira dans la région Proche-Orient-Afrique du Nord a dépassé de 34 % le nombre de téléspectateurs de toutes les autres chaînes d’informations combinées ». En gros, 25 millions de téléspectateurs, contre 14,5 pour la première rivale, Al-Arabiyya, très loin devant toutes les autres (France 24, BBC Arabic, Russia Today, etc., moins d’un million chacune).

Si ce n’est que ces nouveaux chiffres semblent en contredire d’autres. En effet, en février 2013, un autre site marocain d’information, Lemag, avait publié un article3 citant une « étude d’audience d’un cabinet américain spécialisé », selon laquelle le public d’Al-Jazira aurait « chuté significativement de 43 millions à 6 millions dans tout le monde arabe ». Une baisse spectaculaire, qui fait écho aux impressions de nombre d’observateurs et que l’on retrouve dans un autre sondage, dirigé par la Northwestern University à Qatar, et donc peu susceptible de s’en prendre trop durement à l’émirat. Selon cette université spécialisée dans les médias, Al-Jazira est incontestablement sur le déclin4 : 4 % de parts d’audience seulement au Bahreïn, ce qui peut se concevoir au regard de la position de la chaîne par rapport aux soulèvements, mais pas plus de 9 % en Tunisie et 30 % en Égypte, où elle arrive en quatrième position.

Comme partout dans le monde, les sondages comportent leur marge d’erreur et de manipulation et les données les plus fiables, produites par des sociétés spécialisées telles que Arab Advisors, ne sont pas, la plupart du temps, disponibles au public. De telles différences entre les différentes estimations (ON TV, qui devance Al-Jazira dans l’étude commentée par Lakom n’apparaît même pas dans celle de la Northwestern University in Qatar) obligent à prendre toutes ces informations avec beaucoup de prudence.

Le plus intéressant, en définitive, c’est sans doute le nouveau cafouillage des « communicants » de la chaîne qatarie, qui viennent déjà de commettre un sérieux impair en publiant, retirant, publiant à nouveau, sur le site anglophone d’Al-Jazira, un billet, jugé antisémite par certains, rédigé par un de leurs chroniqueurs vedettes, l’universitaire Joseph Massad5. En effet, à en croire le site marocain Lemag, « Al Jazeera aurait menti sur son rang de plus grande chaîne arabe »6. Ipsos, l’un des deux instituts spécialisés en principe commandité pour cette étude, a en effet nié tout rôle dans la nouvelle enquête, en demandant que son nom soit retiré de la dépêche qui mentionnait ces derniers résultats. Comme Ipsos a été attaqué l’année passée pour des résultats jugés par les milieux spécialisés un peu trop « à la demande » lors d’une étude sur la distribution des quotidiens saoudiens7, on peut penser que ce rétro-pédalage est une manière de se redonner un peu de crédibilité en se dissociant d’une étude qui tombe un peu trop à pic pour la chaîne financée par l’émir du Qatar.