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Algérie : le patron de la Sonatrach remercié pour services non rendus

Après une campagne de dénigrement, le patron de la compagnie nationale des hydrocarbures, la puissante entreprise publique du pays qui finance les deux tiers du budget de l’État et lui rapporte 97 % de ses devises, a été limogé. Sans ménagement ni explication. Un épisode de plus dans l’histoire déjà trop riche du « capitalisme de copinage » en Algérie.

Le 17 juin 2014 à Alger, à la fin de son interminable rapport devant le bureau politique du Parti des travailleurs — un groupuscule d’origine trotskyste rallié depuis longtemps au régime —, son leader Louiza Hannoune réveille l’auditoire en s’en prenant à « cet entrepreneur qui possède la plus grande entreprise de travaux routiers du pays et qui tente de faire installer son ami à la tête de la Sonatrach dans le but d’obtenir plus de contrats ». Aucun nom n’est cité mais les militants comme les journalistes présents ont reconnu Ali Haddad, le patron du groupe ETRHB Haddad, passé en une vingtaine d’années du stade de micro-entreprise familiale à celui de numéro 1 du « capitalisme de copinage », qui sévit ouvertement dans le pays depuis une bonne dizaine d’années. Son conglomérat truste les marchés publics dans les travaux publics, les transports, l’hydraulique, il trempe à travers ses filiales dans la spéculation immobilière, les études, la maîtrise d’œuvre, le tourisme, la distribution automobile, les engins de chantiers, et règne sur la transformation et la commercialisation des bitumes.

La rumeur traînait dans le microcosme algérois depuis déjà quelques semaines : Abdelhamid Zerguine, le PDG de la Sonatrach, la compagnie nationale des hydrocarbures, était sur la sellette. Une campagne de rumeurs et de calomnies, relayée par des feuilles sans plus de scrupules que de lecteurs, dénonçait à mots couverts son incompétence, sa mollesse, son impuissance à enrayer le déclin de la production gazière (50 % des recettes en devises du pays), sa lenteur à se lancer à la recherche des gaz de schiste dont le pays détiendrait pourtant les troisièmes réserves du monde. On lui reprochait pêle-mêle de contrarier la stratégie de son ministre de tutelle, Youcef Yousfi — en charge de l’énergie depuis 2010 et qui l’a nommé fin 2011 —, voire d’être un homme des « services », c’est-à-dire du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), la police politique du régime, et de les avoir aidés dans leurs enquêtes sur les énormes pots-de-vin payés par une société italienne, la Saipem, à de mystérieux intermédiaires. Un scandale qui a frôlé la crise de régimeavant que l’éteignoir habituel n’intervienne.

À la surprise générale, Zerguine riposte à ces attaques. À la Sonatrach, une source anonyme confie à un journaliste de la très officielle Algérie Presse Service (APS) une série de scoops sur les secrets les mieux gardés de la compagnie nationale. Le 2 juillet, une dépêche annonce la fin des importations de gasoil en 2015 ; le 6 juillet, la remontée de la production est promise pour 2018 ; le 15 juillet, une campagne d’exploration au large des côtes d’Oran et de Béjaïa est notifiée pour 2015 ; le 19 juillet, il est dit que la production de gaz de schiste atteindra 30 milliards de m3 dès 2020.

Visiblement, le patron de la Sonatrach, s’il a des ennemis puissants, a aussi des appuis solides qui lui permettent de plaider sa cause. L’APS ressemble plus à la défunte agence soviétique Tass réputée pour sa langue de bois qu’à un intrépide chasseur de scoops, et la publication sur son fil des réponses de Zerguine à ses influents accusateurs implique que ses responsables aient été « couverts ». Par qui ?

Tensions post-électorales

Depuis l’élection présidentielle du 17 avril 2014 et la réélection pour un 4e mandat d’Abdelaziz Bouteflika, l’atmosphère s’est tendue parmi ses plus fidèles partisans. En particulier, le général Ahmed Gaïd Salah, devenu le chef de l’armée grâce à la famille Bouteflika, laisse bientôt entendre ici et là, en ville et dans les casernes, qu’on lui doit tout ; sans lui il n’y aurait pas eu de 4e mandat. Saïd, le « petit » frère du président, s’en émeut, le ton monte et l’on évoque à nouveau l’âge du général — 74 ans—, qui justifierait sa mise à la retraite ou encore la création d’une nouvelle « autorité de gestion sécuritaire » qui coifferait l’ensemble des forces militaires et policières, compte tenu de la dégradation de la situation aux frontières du pays. Rien ne se passe, sauf un retour en grâce du général Mohamed Médiene, chef du DRS. Lequel n’a non seulement pas été « dégommé » après le 17 avril comme le prédisaient nombre d’observateurs mais qui, de plus, a retrouvé en juin 2014 le service de police judiciaire qui lui avait été enlevé au cours de l’été 2013. Et depuis juin dernier, le général Gaïd Salah n’a plus été reçu publiquement par le président de la République.

Gaïd a-t-il soutenu Zerguine contre Ali Haddad et Saïd Bouteflika, son protecteur ? La sortie tonitruante de Louiza Hannoune le 17 juin peut le laisser croire. En effet, la patronne du Parti des travailleurs avait ostensiblement rallié le camp du général en février 2014 en pleine crise politico-militaire contre le DRS dont elle était jusque là proche.

Plus largement, le partage des dépouilles entre les vainqueurs de la dernière joute électorale s’avère apparemment plus laborieux que par le passé. Amar Ghoul, nouveau ministre des transports et transfuge des Frères musulmans, rencontre, semble-t-il, des difficultés à mettre la main sur le port d’Alger par où passent au moins la moitié des importations algériennes (plus de 50 milliards de dollars en 2013).

Un limogeage sans commentaires

Malgré l’appui de Gaïd, Zerguine a cependant perdu l’épreuve de force engagée par Haddad. Le samedi 26 juillet au matin, à la veille de l’Aïd-el-Fitr, la fête qui met fin au mois de ramadan, une « source » à la Sonatrach révèle son limogeage à un jeune reporter de l’agence britannique Reuters. La dépêche tombe en fin de matinée. Pendant de longues heures, personne à Alger ne veut ni confirmer ni infirmer l’information. Finalement le premier ministre, Abdelamalek Sellal, qui est à Constantine pour inaugurer un nouveau pont sur le Rhummel, confirme du bout des lèvres en fin d’après-midi le scoop de Reuters, mais se refuse à fournir la moindre explication. Le lendemain, le ministre de l’énergie installe un PDG intérimaire sans même lui indiquer une feuille de route. À l’évidence, le limogeage de son patron ne change rien à la stratégie ou à la politique de la Sonatrach et il faut chercher ailleurs les causes de sa disgrâce.

Dès le lendemain, les explications plus ou moins convaincantes se multiplient. Pour l’AFP comme pour Le Soir d’Algérie, le ministre de l’énergie a eu la peau d’un subordonné par trop rétif. Invraisemblable, comme tous les cadres importants du pays, Zerguine a été nommé et démis par décret présidentiel et Bouteflika, très attaché à ses pouvoirs, n’a jamais obéi aux desiderata d’un de ses ministres. Selon El-Khabar, le journal arabophone le plus influent, Zerguine paie pour l’attaque du centre gazier de Tinguentourine (40 morts) en janvier 2013, comme si l’ancien PDG commandait lui-même les milliers de soldats, de gendarmes et de policiers de service dans le Sahara pétrolier, une immense zone interdite. Selon El Watan, Zerguine est puni pour avoir facilité les enquêtes du DRS sur la Sonatrach. Autant de fausses pistes qui n’ont qu’une fonction : couvrir la trace qui mène à « Monsieur Frère », Saïd Bouteflika, conseiller à la présidence de la République, considéré comme l’une des personnalités les plus influentes du régime, et à ses riches amis que l’actuel directeur de cabinet du président de la République, Ahmed Ouyahia dénonçait déjà à l’été 2012 : « l’État est impuissant face à l’alliance de la mafia financière et des barons du commerce. »

« Capitalisme de copinage »

Ali Haddad est le plus actif d’entre eux. Il a rendu de grands services pendant la dernière campagne électorale, finançant une chaîne de télévision dédiée à la gloire du candidat Bouteflika et ralliant à sa personne la majorité des membres du Forum des chefs d’entreprise (FCE), le Medef1 algérien, dont les dirigeants penchaient pour l’abstention. Il entend être récompensé sans tarder et a choisi son nouveau terrain d’expansion, les hydrocarbures. Il s’y était déjà essayé en 2008 en tentant de réunir un tour de table pour construire une raffinerie de pétrole de 2 milliards de dollars. Le marché était là, les initiés savaient déjà que la Sonatrach ne pourrait bientôt plus satisfaire les besoins locaux en croissance rapide. Le projet a buté sur les prix des carburants trop bas pour rentabiliser l’investissement. Malgré les promesses officielles, ils n’ont pas été libérés ni même augmentés et le projet est tombé à l’eau.

Cette fois, Haddad vise plus haut. En mars 2014 a été lancé le « quatrième appel à la concurrence national et international pour les opportunités d’exploration et d’exploitation des hydrocarbures » ; 31 périmètres sont offerts aux investisseurs à condition qu’ils figurent sur la liste des entreprises préqualifiées dressée par la soi-disant indépendante Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures (Alnaft), qui choisit les bénéficiaires. Le groupe ETRHB y figure, seule entreprise algérienne parmi les 81 sociétés retenues pour prendre part à l’appel d’offres. Qu’a-t-il obtenu ? On devait le savoir début septembre quand, trois jours avant le limogeage de Zerguine, l’Alnaft a annoncé que le calendrier était retardé d’un mois.

On imagine mal l’ex-PDG de la Sonatrach, personnage réservé et discipliné, s’opposer aux entreprises de Haddad et refuser a priori les aides indispensables à ETRHB sans expérience pétrolière ni moyens propres en ce domaine. Il lui faut obligatoirement s’associer avec Sonatrach, sous peine d’être condamné d’avance2.

Mais Abdelhamid Zerguine a traîné les pieds, refusant de s’engager. Son attitude dans cette affaire rejoint celle d’une grande majorité de cadres et de dirigeants de la maison depuis 2010 ; ils ne veulent plus se « mouiller » car ils ont vu le PDG de l’époque et la moitié des vice-présidents embastillés pour « corruption » alors que leur ministre bénéficiait de la mansuétude des juges et pouvait tranquillement quitter le pays.

Si demain, un changement politique intervient et que les puissants amis de Haddad cèdent le pouvoir, leurs successeurs s’en prendront forcément aux « dirigeants », à ceux qui ont signé des « ordres de service » dictés par d’autres. À la Sonatrach, du haut en bas de la hiérarchie, la grève des stylos fait rage, retardant, au grand désespoir des compagnies étrangères, de nombreuses décisions. Personne ne veut signer !

Reste à voir si le successeur de Zerguine sera mieux disposé que son prédécesseur. On devait le savoir le 5 octobre prochain lors de la proclamation des résultats du quatrième appel d’offres. Mais elle a à nouveau été repoussée d’un mois fin août. En attendant, ce nouvel exemple de « capitalisme de copinage » n’aidera en rien la Sonatrach à sortir de sa crise chronique entamée en 2006.

1NDLR. Le Mouvement des entreprises de France (Medef) est la plus puissante organisation patronale française.

2Article 33 de l’ordonnance du 29 juillet 2006 : «  Les contrats de recherche et d’exploitation et les contrats d’exploitation contiennent obligatoirement une clause de participation de l’entreprise nationale Sonatrach-SPA. Dans les deux cas, le taux de participation de l’entreprise nationale Sonatrach-SPA est fixé à un minimum de 51 %, préalablement à chaque appel à concurrence, dans lesdits contrats (…).  »