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Algérie. Retour à une présidence régalienne, avec un président impotent

Mise à l’écart de la police politique

Le Département du renseignement et de la sécurité (DRS), la trop puissante police politique algérienne, a été marginalisé sans drame par un vieux président de 78 ans, malade et impotent, ouvrant la voie à la restauration de la présidence toute-puissante dans le style de Houari Boumediène et Chadli Bendjedid. Mais la crise économique et la fragilité de l’exécutif lui interdisent d’aller trop loin contre le dernier rempart du régime.

Le 13 septembre 2015, un communiqué de la présidence de la République annonçait la mise à la retraite du chef du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), le général de corps d’armée Mohamed Mediene, et son remplacement par l’un de ses anciens subordonnés, le général-major à la retraite Bachir Tartag. Cette annonce a été considérée, non sans raison, comme un événement majeur. Le DRS est l’héritier de ce qui s’appelait jusqu’à 1990 la sécurité militaire, issue elle-même des services secrets du Front de libération nationale (FLN) en lutte contre l’occupation française, qui furent la redoutable main de fer du régime après l’indépendance. L’autorité du DRS s’est renforcée davantage après 1992, dans le feu de la lutte contre la subversion islamiste.

Toutefois, le départ de Mohamed Mediene n’a pas été une surprise. Âgé de 76 ans, le dernier survivant des officiers dits « janviéristes » qui, en janvier 1992, avaient poussé le président Chadli Bendjedid à abdiquer et fait annuler le premier tour des élections législatives remporté par les islamistes, n’était pas voué à demeurer éternellement à son poste. Surtout, une série de décisions, prises les deux dernières années avant son limogeage, l’avaient affaibli, réduisant à la portion congrue l’immense pouvoir dont jouissait le DRS. Des décisions qui ont constitué à « dépouiller » méthodiquement ce dernier en vue de sa transformation en une structure chargée principalement du renseignement, sans poids militaire ni politique.

Démantèlement méthodique

Le démantèlement du DRS a commencé à la fin de l’été 2013 par le rattachement direct de trois de ses branches à l’état-major de l’armée (EMA) : la Direction de la communication et de la diffusion, la Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA) et le Service central de police judiciaire (SCPJ). La première structure jouait — et joue encore — un rôle important dans le contrôle du secteur de l’information, par des pressions plus ou moins « amicales » sur les journalistes algériens et les correspondants de la presse étrangère. La DCSA est chargée de la protection des forces armées contre les menées subversives. Le SCPJ, enfin, mène des enquêtes — notamment économiques — pour le compte de la justice, et c’est cette dernière qui, dès 2009, a lancé les investigations sur la gestion de l’ex-ministre de l’énergie, Chakib Khelil, un proche de Bouteflika aujourd’hui en fuite à l’étranger.

Après une pause de moins de deux ans, l’opération contre le DRS a repris en juillet 2015, avec le rattachement direct à l’EMA de la Direction générale de la sécurité et de la protection présidentielle (DGPSP), puis peu après, par la dissolution du Groupe d’intervention spéciale du DRS et l’intégration du Service de coordination opérationnel et de renseignement antiterroriste (Scorat) à la DCSA, une structure précédemment rattachée à l’EMA en 2013.

Entre ces deux grandes « restructurations » et/ou concomitamment avec elles, nombre d’officiers du DRS, dont le nom était associé à la décennie 1990 et à ses terribles tragédies (exécutions sommaires, disparitions forcées, etc.), ont été rendus à la vie civile.

« Trois quarts de président »

On ne peut comprendre le limogeage de Mohamed Mediene sans l’insérer dans un long processus enclenché par Abdelaziz Bouteflika dès son élection en 1999 pour redonner son prestige d’antan à l’institution présidentielle, écrasée entre 1992 et 1999 sous le poids pris par l’armée, et plus spécialement par le DRS, dans la gestion directe de la vie politique. Dès son premier mandat, il a ouvert les hostilités contre les principaux chefs janviéristes qui lui avaient offert la présidence en 1999, à un moment où l’isolement international du pays était devenu intenable, aussi bien sur le plan diplomatique que sur le plan économique. Peu après son accession au pouvoir, le nouveau président a déclaré qu’il ne serait pas une « trois quarts de président », et, quelques années plus tard, en 2004, il a mis sa menace à exécution, limogeant le puissant chef de l’état-major de l’armée, le général de corps d’armée Mohamed Lamari, co-artisan avec Mohamed Mediene du putsch constitutionnel de 1992 contre Chadli Bendjedid, soupçonné de vouloir cohabiter avec les islamistes du Front islamique du salut (FIS). Son successeur, le général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah, qui, à ce jour, occupe toujours le poste, compte parmi les fidèles de Bouteflika, à qui il doit sa promotion inattendue alors qu’il était en fin de carrière. Le départ de Mohamed Lamari a été suivi d’autres limogeages d’officiers janviéristes qui détenaient des postes-clés (commandements d’armes, de régions militaires...).

Ainsi, bien qu’initialement il ait été coopté, Bouteflika a su devenir un président à part entière. Ses trois prédécesseurs depuis 1992 (Mohamed Boudiaf, Ali Kafi et Liamine Zeroual) avaient dû partager une partie de leurs prérogatives — de façon officieuse, bien entendu — avec des généraux rendus puissants par la place centrale occupée par l’armée dans le dispositif de lutte contre les groupes islamistes armés. Et même si aujourd’hui son locataire est physiquement diminué, la présidence est le centre de décision politique unique en Algérie. Ce n’est là, en vérité, qu’un retour à la période 1965-1992, pendant laquelle, tout en consultant les militaires sur les principaux dossiers politiques, diplomatiques, etc., le chef de l’État exerçait des prérogatives étendues dans tous les domaines, celui de la défense compris. Anciens officiers supérieurs cooptés par leurs pairs, les présidents Houari Boumediene et Chadli Bendjedid étaient de véritables Bonaparte, et s’ils arbitraient les conflits internes au régime, ils ne partageaient leurs pouvoirs à proprement parler avec aucun des groupes qui le composaient.

Contrairement à ceux qui prédisaient une lutte acharnée entre les janviéristes dépités d’être marginalisés par un Bouteflika jaloux de ses prérogatives constitutionnelles, le renouvellement du commandement militaire s’est passé sans heurts. Ni le départ de Lamari en 2004 ni celui de Mediene en 2015 n’ont soulevé de vagues. Le chef de l’État a, sans doute, exploité contre ses adversaires les ambitions de jeunes officiers supérieurs empressés de refermer la parenthèse de l’instabilité politique et d’autant plus favorables à la « professionnalisation de l’armée » que les budgets militaires sont substantiels. Surtout, il a su tirer profit de la précarité politique, pour ainsi dire, des janviéristes, affaiblis face à lui par leur rôle dans les drames des années 1990. Sans sa protection, certains d’entre eux se seraient retrouvés devant le juge ailleurs qu’en Algérie. C’est à bord d’un avion officiel dépêché d’Alger que le général-major à la retraite Khaled Nezzar, parrain du coup d’État constitutionnel de janvier 1992, a été rapatrié de France en avril 2001, échappant ainsi à des poursuites judiciaires en Suisse après des plaintes pour torture déposées contre lui.

Cependant, la principale raison du manque de combativité des anciens janviéristes devant le rouleau compresseur présidentiel est à chercher dans le contexte politico-économique des années 2000 et de la première moitié des années 2010. L’ère de Bouteflika a été caractérisée, d’une part, par un recul notable de l’insurrection islamiste — symbolisé, après le vote de la loi sur la concorde civile en 2000, par la reddition de milliers de djihadistes — et, d’autre part, par une prospérité financière relative, qui n’a commencé à prendre fin qu’à l’été 2014, avec la chute des cours mondiaux des hydrocarbures. Cette prospérité a permis, après une décennie 1990 bien austère, une importante dépense publique (500 milliards de dollars entre 2004 et 2013). Elle s’est aussi traduite par l’amélioration des revenus de larges couches de la population (les dépenses des ménages ont triplé entre 2000 et 2011). Pour avoir les coudées franches au niveau politique, le président Bouteflika a savamment œuvré à faire passer pour son œuvre personnelle la stabilisation relative du front sécuritaire et l’aisance que connaissaient les caisses de l’État. Et il y a réussi ! Il est pourtant de notoriété publique que les redditions islamistes avaient été négociées en 1997 pendant le règne court et agité de son prédécesseur, Liamine Zeroual, et que l’amélioration des revenus de l’État est due à une conjoncture mondiale favorable plutôt qu’à la prévoyance de ses premiers ministres successifs.

Un nouveau patronat « bouteflikien »

Cette mirobolante dépense publique a constitué une manne providentielle pour nombre d’hommes d’affaires qui ont bénéficié non seulement de juteuses commandes étatiques mais aussi de facilités foncières et bancaires considérables. Certains, grâce à la magnanimité du gouvernement et à leur soutien à Bouteflika (et nullement par la magie de leur esprit d’entreprise) se sont rapidement hissés du rang de businessmen sans envergure à celui d’influents nababs. Et c’est là que se trouve la deuxième cause de la facilité avec laquelle le chef de l’État a marginalisé ses adversaires : le monde des affaires n’était pas de leur côté, divisé entre une minorité agissante de pro-Bouteflika et une majorité circonspecte et passive.

Selon un article du journal électronique algérien maghrebemergent.com publié le 11 mars 20141, Ali Haddad, l’artisan de l’alliance patronale autour du chef de l’État, a bénéficié depuis 1999 de 2,5 milliards de dollars de marchés publics : le « Groupe des frères Haddad », devenu un opérateur incontournable dans le secteur des travaux publics, n’était pourtant qu’une petite entreprise familiale à la fin des années 1990. Une autre PME, le groupe Kougc, du non moins bouteflikien Reda Kouninef, opère aujourd’hui dans des secteurs aussi divers que l’hydraulique, le bâtiment, l’électricité, les travaux publics et le génie civil pétrolier, et il a pour partenaire une société publique aussi puissante que Sonelgaz (gaz et électricité). Le groupe agro-alimentaire Laïd Benamor s’est pour sa part notablement enrichi en peu de temps, si bien qu’en 2013, il a pu acquérir 60 % du capital des minoteries publiques Eriad.

Presque inconnus en 1999, ces chefs d’entreprise président aujourd’hui aux destinées du monde des affaires : Ali Haddad dirige le Forum des chefs d’entreprise, Laïd Benamor est à la tête de la Chambre algérienne de commerce et d’industrie. Comme pour le FLN, principale composante de la majorité présidentielle, l’État civil, aux yeux de ces nouveaux patrons, ressemble moins à une démocratie qu’à un État garantissant aux prédateurs civils l’impunité et les soustrayant à l’œil du DRS, qui, jusqu’à 2013 — c’est-à-dire avant que sa police judiciaire ne soit rattachée à l’état-major de l’armée — menait des investigations sur les scandales de corruption... Pour eux, l’ère Bouteflika ne doit pas se terminer avant qu’ils n’aient consolidé l’assise de leurs affaires et de leur influence politique. C’est pourquoi ils ont, de manière ostentatoire, financé sa campagne en 2014. Second motif de leur zèle, leurs privilèges peuvent s’avérer éphémères dans un pays où l’économie reste soumise au bon vouloir du pouvoir.

L’ordre restauré

L’affaiblissement du DRS et la remise au pas d’une armée surpolitisée peuvent difficilement être tenus pour des progrès sur la voie menant à un gouvernement démocratique. Si une phase est fermée, cela n’en n’ouvre pas pour autant une nouvelle qualitativement différente. Au fond, la période actuelle s’apparente à celle d’avant 1992 et à la suprématie de la présidence sur l’institution militaire, dont, paradoxalement, l’armée tirait une partie de sa légitimité « intérieure ».

Dans cet ordre restauré, les forces de sécurité civiles sont destinées à jouer un rôle plus important que par le passé, en prévision de révoltes à venir en raison de la crise économique. Les effectifs de la police sont passés de 106 000 en 2006 à 200 000 en 2013, soit un policier pour 110 citoyens contre 1 pour 270 en France. Cependant, l’armée reste le principal garant de la pérennité du régime, d’autant que les foyers d’instabilité aux frontières ne sont pas près de s’éteindre (Mali, Libye...) et que les relations avec le voisin marocain se sont gravement dégradées : Rabat soutient désormais jusqu’à l’ONU la revendication d’autodétermination de la Kabylie.