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Algérie. Une caméra cachée qui dévoile les dessous de l’audiovisuel

L’écrivain, le frère du président et la télévision

En Algérie comme ailleurs dans la région, le mois de ramadan sonne le branle-bas de combat dans les grilles de programmes TV. Les chaînes privées se livrent une rude concurrence pour s’inviter à la table des Algériens au moment de la rupture du jeûne. Ramadan 2017 aura ainsi été marqué par une vive controverse autour d’une « caméra cachée » à l’humour douteux, piégeant l’écrivain Rachid Boudjedra. La polémique suscitée éclaire autant les contradictions de la fin de règne de Bouteflika que les méandres d’une libéralisation inaboutie de l’audiovisuel.

Alger, troisième jour de ramadan (30 mai 2017). Une chaîne privée diffuse une « caméra cachée » dont l’épisode du jour s’intitule « Boudjedra embrasse à nouveau l’islam grâce à la chaîne Ennahar ». Invité d’une fausse émission littéraire, l’auteur de La Répudiation, moins connu du grand public pour son œuvre que pour s’être publiquement déclaré athée, est interrompu par de faux policiers munis d’un mandat d’arrêt l’accusant d’athéisme et d’intelligence avec l’étranger. La discussion s’envenime rapidement. Sur un ton de plus en plus menaçant, les « policiers » acteurs lui intiment l’ordre de réciter la profession de foi musulmane à plusieurs reprises. L’auteur s’exécute, manifestement saisi d’effroi. Il confiera plus tard : « J’ai eu vraiment peur. Je pensais que les faux policiers étaient en fait des terroristes, et qu’il s’agissait d’un guet-apens pour me tuer et tuer ma femme qu’ils avaient kidnappée. C’est pour cela que j’ai obéi et que j’ai répété tout ce qu’ils voulaient que je dise. Dans ma tête, je jouais ma vie1 ! »

La scène tourne au pugilat et les faux policiers multiplient les demandes de preuve de l’appartenance de Boudjedra à l’islam. Excédé, le romancier exige d’être conduit au commissariat et en vient aux mains avec les acteurs qui finissent par lui révéler le pot aux roses. Cette révélation est loin de l’apaiser : Boudjedra redouble de colère et insulte copieusement l’équipe d’acteurs piégeurs, les affublant de mille noms d’oiseaux rendus inaudibles par un « bip » de pudeur.

La caméra cachée qui a fait la polémique — YouTube
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Voyeurisme, populisme et conservatisme

L’émission « On t’a piégé » (rana hkamek) dans laquelle est diffusé cet épisode controversé est l’une des quatre émissions de caméras cachées d’Ennahar TV pour cette saison. Toutes les chaînes privées se soumettent à cette mode, véritable rituel cathodique sans lequel, semble-t-il, ramadan ne serait plus tout à fait ramadan.

L’engouement saisonnier pour ce type de programmes peut d’abord s’expliquer par leur faible coût de production, rapidement amorti par les recettes des multiples insertions publicitaires que facilite leur format court. Autre avantage : la durée de ces capsules dicte aux scénaristes d’opter pour des trames narratives simples et burlesques. Elles permettent de tenir en haleine des téléspectateurs en pleine rupture du jeûne et de les empêcher de zapper jusqu’à la fin du repas et la diffusion de la série télévisée de la saison.

Au-delà du prosaïsme de la formule, le succès des caméras cachées tient également à trois dimensions sous-jacentes de ce genre télévisuel, tout à la fois voyeuriste, populiste et conservateur. Voyeuriste, au sens où ce type de programme qui tire son nom du dispositif technique sur lequel il repose présente la particularité d’abolir à peu de frais les frontières entre vie publique et vie privée, aux dépens d’un anonyme ou d’une personnalité. Populiste, dans la mesure où les caméras cachées font entrer le téléspectateur dans la combine, le rendant ainsi complice du canular tout en faisant la démonstration d’un des « pouvoirs » attribués aux médias : celui de se jouer de la réalité. Conservateur dès lors que les caméras cachées participent de la définition de certaines normes tenues (promues) pour centrales au sein de la société dans laquelle elles sont produites. Tout l’effet comique procède précisément de la rupture de sens occasionnée par un événement impromptu qui vient défier la « normalité », l’ordre des choses, voire l’ordre moral.

De ce point de vue, la caméra cachée qui a piégé Boudjedra est un cas d’école et son message décodé par un journaliste d’Al-Watan peut se résumer comme suit : « Voici le grand romancier algérien, Rachid Boudjedra. Il ne fait pas la prière. Il n’est pas croyant. C’est un impie. Vous l’avez vu et écouté. Il ne cadre pas. Il n’est pas dans la norme »2.

Dans une société durablement traumatisée par la tragédie nationale des années 1990, dans un pays où amnistie rime avec amnésie, la scène infligée à un auteur plusieurs fois menacé de mort pendant la « décennie noire » a de quoi choquer. Sur les réseaux sociaux, journalistes et internautes sont prompts à s’offusquer de l’humiliation subie, fustigeant au passage la chaîne Ennahar et son directeur Anis Rahmani qualifiés d’islamo-conservateurs et proches du pouvoir. Ce dernier n’est pas en reste : après avoir présenté des excuses à Boudjedra sur Twitter, il se lance toujours sur le réseau social dans une diatribe anti-intellectuels aux accents populistes, alternant chiffres d’audiométrie qui présentent Ennahar au coude-à-coude avec Echorouk pour la première place et pamphlets patriotiques subsumant la chaîne et le peuple algérien : « ‪Ennahar‪ est le bouclier médiatique de l’Algérie. Frapper Ennahar c’est frapper l’Arme médiatique du Peuple‬‬‬ » ; « Ennahar a le Peuple derrière elle. Elle vaincra la réaction et les activistes caviar‬ ».

Le soutien du « président de l’ombre »

Un sit-in de soutien à l’auteur algérien est annoncé pour le 3 juin devant le siège de l’Autorité de régulation de l’audiovisuel (ARAV). Le jour venu, quelques dizaines de personnes se réunissent autour de Boudjedra mais, rapidement, l’événement prend une autre tournure avec l’arrivée de Saïd Bouteflika,frère et conseiller spécial du président : « Son arrivée a tétanisé les personnes présentes, les gens ont été complètement refroidis, c’était une ambiance incroyable »3. Habillé simplement, l’homme va voir le romancier et lui confie : « C’est une ignominie ce qu’ils vous ont fait ». Il acquiesce, puis s’enquiert de l’identité de son interlocuteur, lequel se penche pour décliner son identité dans le creux de l’oreille. La scène improbable est capturée par les manifestants à l’aide de leur téléphone et des quelques caméras présentes. Prenant congé du romancier, le frère-conseiller du président s’apprête à quitter les lieux, tout sourire. En chemin, il salue une militante du parti Nouvelle génération (Jil Jadid, né en marge des mouvements de contestation de 2011) qui l’apostrophe : « Vous n’avez pas le droit d’être ici ! ». D’autres participants lui emboîtent le pas, et raccompagnent Saïd Bouteflika à son véhicule sous une pluie d’invectives.

Depuis l’accident vasculaire cérébral qui a durablement amoindri son frère aîné, des rumeurs persistantes prêtent à « Saïd » de nombreux pouvoirs et la réputation de tirer les ficelles en coulisses. Lors de ce sit-in, l’homme de l’ombre fait sa première sortie publique. Celle-ci est d’autant plus remarquée dans la torpeur d’un agenda médiatique de début de ramadan. Sa présence au sit-in agite le landerneau médiatique, mais indiffère les médias publics4. Pour autant, les interrogations sur sa sortie vont bon train et donnent lieu à toutes sortes d’interprétations : début de campagne électorale pour l’échéance de 2019 ? Contre-feu pour occulter l’absence d’initiatives présidentielles suite à la convocation du nouveau gouvernement Tebboune ? Sincère soutien de cet ancien professeur d’université syndicaliste solidaire des intellectuels ? Manière de marquer sa distance avec Ennahar dont il se chuchote qu’elle est le canal officieux de la fratrie du président ? Journalistes et commentateurs se perdent en conjectures, la majorité semble cependant convaincue de ce que la caméra cachée a levé le voile sur le président de l’ombre.

Une autorité de régulation sans pouvoir

Au-delà de la visite impromptue de « Saïd », le sit-in du 3 juin est surprenant à plus d’un titre. À commencer par sa tenue même, alors que les rassemblements sont interdits de longue date dans la capitale algérienne. Le choix du lieu, au siège de l’autorité de régulation, a aussi de quoi surprendre, tant l’ARAV peine à s’imposer dans un champ médiatique anarchique, la faisant ainsi apparaître aux yeux de nombreux professionnels du secteur comme une coquille vide.

À peine deux mois après la Tunisie voisine, le 1er janvier 2012, l’Algérie s’est dotée d’une autorité de régulation, en vertu de la loi organique n° 12-05 relative à l’information, censée organiser la libéralisation de l’audiovisuel5. La mise en place de cette structure a toutefois pris du temps. Suite à l’interlude de la présidence de Miloud Chorfi d’un conseil de l’ARAV sans membres (2014-2016), Zouaoui Benhamadi prend la relève le 7 mars 2016, mais ce n’est que le 19 juin 2016 que les huit autres membres du Conseil sont nommés. À leur prise de fonction, de nombreux défis les attendent dans une ARAV bien moribonde, sans statut ni budget, ni même de personnel technique pour le monitoring, pierre angulaire d’un contrôle a posteriori des contenus audiovisuels.

Difficile dans ces conditions d’imposer son autorité et de se poser en instance arbitrale. D’autant que l’environnement médiatique sur lequel l’ARAV a vocation à intervenir a sensiblement évolué. Comme certains partis — Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD) et Front islamique du salut (FIS) — au moment de l’ouverture au multipartisme en 1989-19906, les candidats au lancement d’une chaîne TV n’ont pas attendu l’adoption par l’Assemblée populaire nationale de la loi pour partir à l’assaut de l’audimat algérien. Entre la promulgation de la nouvelle loi sur l’information et l’installation du conseil de l’ARAV, une cinquantaine de chaînes a vu le jour, dont les plus populaires sont Echorouk (lancée à titre expérimental en novembre 2011), Ennahar (mars 2012), El-Djazaïria TV (juillet 2012), ou encore Dzaïr TV (mai 2013). Financées par des hommes d’affaires auxquels des rumeurs plus ou moins bien fondées prêtent des liens avec tel ou tel clan au sein de l’exécutif ou les forces de sécurité, ces chaînes émettent depuis l’étranger et s’excluent de facto de la législation nationale, bien qu’elles reposent sur des équipes algériennes et s’adressent à un public algérien.

À cette donne médiatique trouble s’ajoutent les relations houleuses et incertaines de l’ARAV avec l’ancien ministre de la communication, Hamid Grine (2014-2016)7, soucieux de conserver certaines prérogatives de son portefeuille ministériel. Au total, peu après le remplacement de ce dernier par Djamel Kaouane, peut-on espérer que la polémique Boudjedra aura au moins eu pour effet de fonder une nouvelle relation entre l’ARAV et le ministère ? Au-delà de son caractère abject, elle aura permis de faire de la question de la régulation audiovisuelle un débat de société.

2K. Smail, «  Voyeurisme et fatwa cathodique  », El Watan, 3 juin 2017.

6Myriam Aït-Aoudia, L’expérience démocratique en Algérie (1988-1992), Alger, Koukou, 2016  ; p. 103 et suivantes.