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France

Antoine Argoud, fantôme de la justice expéditive en Algérie française

Chef d’état-major du général Massu à Alger, le colonel Argoud, théoricien de la guerre dite psychologique et de l’usage de la torture puis dirigeant de l’OAS, pensait que les peuples colonisés ne méritaient pas la justice et ses normes « civilisées ». Son fils magistrat Jean-Marie, grand défenseur des idées de son père, vient d’être récusé par la Cour nationale du droit d’asile.

Le colonel Antoine Argoud en 1983
Jean-Claude Delmas/AFP

Fait rare, un magistrat de la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a été récusé en octobre 2023 par ses pairs. Ceux-ci ont estimé que ses « prises de position […] sont de nature à créer un doute sérieux sur son impartialité en tant que juge de l’asile ». Cette procédure faisait suite à des demandes de plusieurs avocats contre le juge. La décision du tribunal en leur faveur est tombée quelques jours après que les sites d’information Les Jours puis Médiapart rendent compte des griefs des avocats contre le magistrat et ses affichages à « connotation islamophobe, homophobe, anti-immigration et pro-Algérie française ». Le juge en question s’appelle Jean-Marie Argoud.

Ce nom ouvre une porte spatio-temporelle, tant il résonne avec la guerre d’Algérie, les crimes de l’armée française et de l’OAS. En effet, Antoine Argoud (1914-2004) était un célèbre colonel puis un haut dirigeant de l’organisation d’extrême droite surtout connu pour ses méthodes particulièrement répugnantes, comprenant des exécutions sommaires et l’exposition de cadavres sur la place publique. Le juge Jean-Marie Argoud est le fils du colonel.

Il n’est ici, bien sûr, pas question de faire porter les crimes du père sur les épaules du fils. Ce n’est pas la filiation biologique, mais intellectuelle qui est en cause. En l’occurrence, la conception qu’avait Antoine Argoud de la justice, largement exposée dans son ouvrage principal1, et le fait que son fils — se réclamant de la pensée de son père — soit magistrat ne peut qu’interroger.

Le colonel Argoud, spécialiste de la guerre psychologique

Antoine Argoud fut un théoricien de la guerre psychologique. Dès 1948, il donne des conférences sur la question à l’École supérieure de guerre (ESG). En poste en Algérie à partir de 1956, le colonel n’aura de cesse d’appliquer ou de tester les méthodes théorisées auparavant, dans son secteur puis en tant que chef d’état-major du général Massu (1908-2002) à Alger. Celles-ci sont souvent assez déroutantes, dans la mesure où elles peuvent mener à des actions apparemment très pacifistes ou, tout au contraire, d’une violence extrême. Le but étant de rallier les populations civiles par la séduction ou la terreur.

Côté « séduction », le colonel Argoud inspira une expérience originale durant la guerre d’Algérie : les « commandos noirs »2. Ces unités nomades avaient la particularité d’être dirigées par un officier souvent non armé et étaient composées d’hommes proposant des services bénévoles à la population locale. L’expérience eut lieu dans le secteur dirigé par le général Jacques Pâris de Bollardière (1907-1986), célèbre pour avoir refusé l’emploi de la torture. Elle fut l’objet d’un rapport dithyrambique du directeur de la Sûreté nationale, faisant état de la presque disparition des violences adverses. Les commandos noirs furent aussi mis à l’honneur au défilé militaire du 11 novembre 1956. Pourtant, quelques mois plus tard, alors que s’abat la terrible répression sur la ville d’Alger, le général de Bollardière est mis aux fers et les commandos noirs sont un lointain souvenir recouvert par les cris des milliers de suppliciés par les parachutistes.

Pour sa part, loin de revendiquer un quelconque rôle dans la conception des pacifistes commandos noirs, Argoud dénigre l’expérience car, écrit-il,

espérer que les musulmans […] vont accepter de dialoguer avec les représentants de l’Armée du salut, lorsqu’ils voient rentrer au village des terroristes graciés par la justice légale […] c’est à la fois poignant et grotesque.

En somme, les « musulmans » ne comprennent que la force. Si bien que pour les tenir, plutôt que la séduction, Argoud opte pour la terreur.

La torture, « acte de justice » selon Argoud

Ainsi fustige-t-il le rejet de la torture par de Bollardière dont la « conscience serait peut-être en repos » mais au prix « de milliers de victimes [qui] paieraient de leur vie son utopie ». Il convoque là une béquille morale habituelle des tortionnaires : il faudrait faire le « sale boulot » afin d’éviter des « morts d’innocents ». Dans ce renversement des valeurs, refuser l’acte ignoble devient immoral. Et si Argoud prétend ne vouloir « en aucune manière faire l’apologie de la torture », il explique la ligne suivante qu’elle « peut devenir un acte de justice, dans la mesure où elle frappe des coupables ». Des coupables dont la culpabilité aura été « prouvée » par… la torture. Il s’agit du raisonnement circulaire classique de tous les apologistes de la torture. Elle ne frapperait pas les « innocents », à la différence des bombardements auxquels Argoud ne se prive pas de la comparer. Comme si culpabilité et innocence pouvaient se décréter avant que la justice se prononce et comme si la salle de torture était un champ de bataille opposant deux combattants — argument fallacieux largement développé par le colonel Roger Trinquier3.

Ainsi se dessine une partie de la conception de la justice selon Argoud. Elle apparaît comme un fil rouge, dont il dit qu’elle est un « problème capital », son « souci numéro un » et « la clef de voûte de la pacification ».

Pourtant, loin de penser l’objet de la justice dans son extrême complexité, Antoine Argoud la conçoit sous le seul prisme de la sanction exemplaire, dont l’objectif est d’obtenir des effets psychologiques sur la population « musulmane » que, par ailleurs, il essentialise et dénigre. Autrement dit, il s’agit de terroriser la population par une instrumentalisation brutale de la « justice ».

La « justice », arme psychologique

Voilà comment Argoud conçoit la « justice » :

Les sanctions sont affaire de justice. La justice constitue l’affaire sociale par excellence. Les musulmans nous jugeront essentiellement sur la manière dont nous la rendrons. Ils ne rallieront notre camp que si elle répond à leur respect, à leur soif d’autorité. Cette justice devra donc être simple, rapide, d’une fermeté exemplaire et publique.

Cette conception se traduisait par des crimes que le colonel explicite ainsi :

Je procédais à des exécutions capitales. Je les faisais publiques, précisément pour obtenir le maximum de rentabilité de la mort d’un homme, contrairement à beaucoup de mes camarades. Si vous voulez, un homme exécuté publiquement chez les Arabes a autant d’efficacité que dix hommes exécutés dans la clandestinité ou derrière les murs d’une prison. Non content de les exécuter publiquement, je laissais leurs cadavres exposés sur la place publique4.

Argoud n’était certainement pas un fou sanguinaire à l’intérieur d’une institution qui serait, elle, restée « saine ». Polytechnicien, il a poursuivi une brillante carrière, devenant l’un des plus jeunes colonels de l’armée française. Et si sa carrière s’est brisée, cela n’a pas été du fait de ses méthodes, mais pour son engagement dans l’organisation des ultras de l’Algérie française, l’Organisation Armée secrète (OAS) responsable d’attentats ayant causé environ 2 000 morts entre 1961 et 19625. Il faut comprendre ses méthodes ultra-violentes ou de surexposition de la violence pour terroriser la population comme une application cohérente de sa théorie de la guerre psychologique. Il les applique d’abord comme officier de l’armée française, puis comme dirigeant d’une organisation subversive qui utilise rationnellement le terrorisme. L’exécution publique et l’exposition des cadavres escomptent un effet psychologique auparavant théorisé.

Le racisme colonial en substance

Sa conception de la justice s’inscrit par ailleurs dans une tradition raciste du droit colonial. Centrée sur l’exemplarité de la peine et l’immédiateté de son exécution, elle repose sur l’idée que les peuples colonisés ne sont pas en mesure de saisir les subtilités de la justice, sa « lenteur désespérante » et sa « complexité byzantine », selon ses termes. Ces complexités sont, à la rigueur, valables pour les peuples civilisés (la métropole), certainement pas pour les colonisés. Jules Ferry l’expliquait déjà : « Le régime représentatif, la séparation des pouvoirs, la Déclaration des droits de l’homme et les constitutions sont là-bas des formules vides de sens. On y méprise le maître qui se laisse discuter »6. Un siècle plus tard, Argoud n’a guère renouvelé ce discours raciste lorsqu’il écrit : « Ils respectent viscéralement l’autorité, la force. Or la force à l’état pur est la force injuste. S’ils feignent de s’insurger contre l’injustice, c’est que, connaissant notre éthique occidentale, ils espèrent en obtenir réparation ». Les Arabes ne respectent que l’autorité, pas la justice, et s’ils se réclament de cette dernière c’est par pure fourberie.

Le fils porte-étendard du père

Voir une injonction paternelle dans la seconde carrière de Jean-Marie Argoud 7 relèverait de la psychologie de comptoir. En revanche, il convient de remarquer que les analyses de son père mènent logiquement à considérer la magistrature comme un espace stratégique à occuper. Dans cette perspective, atteindre la CNDA, lieu hautement sensible pour l’extrême droite, peut être considéré comme la conquête d’une forteresse depuis laquelle mener ses combats. Sans surprise, il a été un juge particulièrement rétif à octroyer le droit d’asile, surtout lorsque les demandeurs se trouvaient être des cibles habituelles de l’extrême droite.

Pour finir, le colonel Argoud, si désespéré par les « lenteurs » de la justice et les arguties juridiques « byzantines » en Algérie, se révèlera très pointilleux lorsque la justice s’abattra sur lui. À raison, il n’aura de cesse de dénoncer la procédure peu orthodoxe de son arrestation — il fut séquestré en Allemagne par des agents (des barbouzes) qui le déposèrent à Paris en 1963 où il sera incarcéré. À ce titre, il conviendra d’observer si son fils conteste son limogeage, et si oui, sous quelle argutie judiciaire dont il n’a visiblement pas fait bénéficier les demandeurs d’asile durant son exercice. Sollicité par courrier électronique le 26 octobre, Jean-Marie Argoud n’a à ce jour pas répondu à nos questions.

1Antoine Argoud, La décadence, l’imposture et la tragédie, Fayard, 1974.

2Cette expérience est décrite dans le détail dans le récit de Jean-Jacques Servan-Schreiber, Lieutenant en Algérie, Julliard, 1957. Le colonel Argoud y apparaît sous les traits du « commandant Marcus » dont un rapport est à l’origine de l’idée de ces commandos aux méthodes essentiellement pacifiques.

3Roger Trinquier, La guerre moderne, Economica, 2008 (1961).

4Interview pour l’émission « Destins » RTS, 10 octobre 1977.

5L’estimation s’inscrit dans une fourchette de 1 600 à 2 400, dont 80 % à 85 % de « musulmans », Alain Ruscio, Nostalgérie. L’interminable histoire de l’OAS, La Découverte, 2015 ; p. 253.

6Cité par Olivier Le Cour Grandmaison, De l’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’Empire français, Zone, 2010.

7Jean-Marie Argoud a auparavant suivi une carrière militaire, entre autres comme officier de la Légion étrangère puis d’une unité de parachutistes.

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