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Appartenir à l’islam sans paraître musulmans : le dilemme des alévis en Turquie

Quelle sera l’attitude des alévis de Turquie lors de l’élection présidentielle du mois d’août prochain ? Au nombre de 10 à 15 millions sur 74 millions d’habitants, leur religion syncrétique emprunte à l’islam chiite mais aussi au christianisme et à des rites anatoliens pré-islamiques. Partagés sur l’attitude à tenir vis-à-vis de l’État, entre demande de reconnaissance comme religion à part entière et adhésion à une laïcité kémaliste, ils ne se reconnaissent dans aucun des deux principaux candidats.

« Si être alévi est aimer Ali, alors je suis le premier des alévis », déclarait le très sunnite premier ministre de Turquie Recep Tayyip Erdoğan en juillet 2013 en réponse aux revendications des alévis de Turquie1. Le fait même qu’il puisse prononcer une telle phrase montre combien il est difficile de définir cette communauté. Les alévis constituent la plus grande minorité religieuse de Turquie avec, selon les estimations, 10 à 15 millions d’adeptes, mais ils n’ont pas le statut de minorité.

En réalité, cette nécessité de définir ce qu’est l’« alévité » est un besoin nouveau, apparu à partir des années 1960 avec l’urbanisation des alévis, d’appartenances et de comportements multiples, et l’uniformisation croissante de l’alévisme comme une confession.

L’alévisme est une religion syncrétique issue de l’islam chiite, certes, mais comportant des éléments inspirés aussi bien de la chrétienté orientale (les alévis croient en une trinité « Allah-Mohammed-Ali ») que des rites et croyances anatoliens préislamiques, comme les rites s’apparentant au tengrisme (dieu ciel) centrasiatique. Du XIIIe au XXe siècle, chaque région possédait ses particularités. Durant la longue période ottomane, les alévis de l’Empire ottoman, alors appelés kızılbaş têtes rouges » à cause de leur coiffe pourpre)2 avaient été persécutés par le pouvoir central sunnite. À tel point qu’à la fondation de la République de Turquie en 1923, lorsque le kémalisme a pris sous son contrôle le sunnisme pour en faire un outil de construction nationale, les alévis ont soutenu massivement — et continuent de soutenir la laïcité alla turca jusqu’à nos jours.

Croyance ou philosophie ?

Religion à part entière pour certains — Irène Mélikoff, la plus grande experte de l’alévisme et du bektachisme, la considérait comme la « vraie » religion des Turcs —, il s’agit pour d’autres d’une branche de l’islam. Ce qui justifie d’ailleurs la non-reconnaissance du groupe comme spécifique dans la mesure où dans cette société turque post-ottomane, seuls les non musulmans peuvent être distingués. D’autres encore la considèrent plus comme une philosophie, une manière de vivre qu’une religion.

La réalité alévie de nos jours est le fruit d’une double mutation sociétale. D’une part, alors que l’alévisme et son versant confrérique le bektachisme ont été des manières d’être rurales pendant des siècles, à partir des années 1960 — suivant l’exode rural — les alévis ont été rapidement urbanisés et, de fait, leur religion l’a également été. Cette urbanisation a eu comme toujours pour conséquence une uniformisation, et ce fut le début d’une série de revendications, d’abord timides, tout au long de la deuxième moitié du 20e siècle.

À partir des années 1990, mais surtout des années 2000, une deuxième mutation s’opère dans la société turque, celle d’une confessionnalisation des appartenances et des comportements à travers une montée de l’islam sunnite politique et sociétal. Ainsi a-t-on été témoin d’une confessionnalisation de l’alévisme par réaction, avec des revendications plus religieuses comme celle de la reconnaissance des cem evi, littéralement « maison de rassemblement »3 en tant que lieux de culte.

Aujourd’hui, les alévis de Turquie restent divisés quant à la stratégie à suivre vis-à-vis de l’État et et de la majorité sunnite… Un certain nombre d’organisations issues de la mouvance urbaine comme la fondation Cem sont dans une démarche de reconnaissance. Elles réclament que l’alévité soit reconnue au sein de l’hyperpuissante administration des affaires religieuses, que les cem evi soient considérés comme des lieux de culte au même titre que les mosquées. Voire, pour certains, que les dignitaires alévis que sont les dede et les baba soient rémunérés par l’État comme les imams. De la part d’un gouvernement ouvertement et dogmatiquement sunnite, ceci semble inacceptable, malgré les « ouvertures alévies » du Parti pour la justice et le développement (Adalet ve Kalkınma Partisi, AKP) depuis 2008, dans la mesure où la majorité sunnite voit dans les alévis des musulmans et que par conséquent, il est impossible de créer un statut spécial pour une frange de l’islam. Dernière proposition en date, considérer les cem evi comme des… cem evi, sans mention de « lieu de culte » ni de « centre culturel ».

Les risques de la confessionalisation

Certaines organisations alévies restent toutefois très méfiantes à l’égard de ces initiatives et très proches d’une laïcité kémaliste où le contrôle étatique s’applique sur les sunnites — ou plutôt s’appliquait, car de nos jours la tendance semble être inversée. Proches du Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi, CHP) kémaliste, ils considèrent qu’une confessionnalisation de l’alévité et sa reconnaissance comme culte par l’État créera, tôt ou tard, un hiérarchie dans les relations entre l’État et les alévis, avec un contrôle centralisateur accru.

En dernière analyse, l’attitude des alévis face à l’État est en rapport direct avec l’identité que ce même État projette dans sa nation. Pendant des décennies, depuis la fondation de la République, le critère principal d’appartenance à la « turcité » était d’être musulman mais de ne pas paraître comme tel. En effet, pour les constructeurs de la nation turque, les membres de celle-ci devaient être musulmans mais en même temps se comporter comme des occidentaux, donc sans visibilité islamique4 Dans cette configuration, les alévis, principalement ruraux, trouvaient facilement leur place car justement ils étaient considérés comme musulmans mais n’en avaient pas la visibilité. Dans une Turquie où être Turc est de plus en plus synonyme de « paraître musulman », les alévis, désormais majoritairement urbains, cherchent une nouvelle place et tentent de légitimer à nouveau leur existence à travers un rapport spécifique à l’État, seul acteur de la légitimation sociétale.

Ainsi, la question alévie se trouvera sans doute, à partir de l’élection présidentielle des 10 et 24 août prochains, à un tournant majeur dans la mesure où face au sunnite Erdoğan, le CHP kémaliste, foyer naturel des alévis, vient de présenter un candidat-surprise, le tout aussi sunnite Ekmeleddin Ihsanoglu, ancien secrétaire général de l’Organisation de la coopération islamique (OCI), en accord avec les ultranationalistes du Parti d’action nationaliste (Milliyetçi Hareket Partisi, MHP). Les alévis semblent ainsi exclus de l’éventail politique et auront tout loisir de s’orienter davantage vers d’autres moyens de légitimation comme la société civile et les médias.

1L’alévisme se rattache au chiisme duodécimain à travers la croyance du «  cinquième imam  » et à Haci Bektas (XIIIe siècle), fondateur de la confrérie des bektachis dont la généalogie mythique remonte aussi au cinquième imam. Comme les chiites, les alévis croient que le quatrième calife, Ali, gendre du Prophète, était détenteur de secrets divins.

2Voir à ce propos l’ouvrage indémodable d’Altan Gökalp, Têtes rouges et bouches noires : une confrérie tribale de l’Ouest anatolien, Société d’ethnographie, 1980.

3NDLR. Lieu de culte pour les alévis bektachis.

4Sur ce paradoxe d’«  appartenir à l’islam sans paraître musulmans  » voir Akgönül Samim, The minority concept in the Turkish context, Leiden, Brill, 2013.