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Au Kurdistan irakien, un référendum à haut risque pour la région

Le 7 juin dernier, Massoud Barzani, président de facto du gouvernement régional du Kurdistan annonçait unilatéralement la tenue d’un référendum, prévu le 25 septembre, pour décider de l’indépendance et se séparer de la fédération irakienne. Contre toute attente, il semble déterminé à aller au bout de son ambition, malgré l’opposition unanime des acteurs régionaux et internationaux à cette initiative. Si la question de l’autodétermination est pour les Kurdes une vieille aspiration, savoir comment et quand y parvenir ne fait pas l’objet d’un consensus.

Jusqu’au dernier moment, les spéculations se sont multipliées pour savoir si le référendum du 25 septembre sur l’indépendance du Kurdistan irakien aurait réellement lieu. Massoud Barzani, qui dirige le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et préside le gouvernement régional du Kurdistan (connu sous son acronyme anglais KRG), a été soupçonné de se servir du scrutin comme moyen de pression sur Bagdad pour obtenir des avantages en échange de son annulation ou report. L’entêtement du PDK à imposer ce référendum, qui transgresse le droit1 et malgré les oppositions des pays voisins, ne vient pas seulement du désir sincère du président kurde de voir son peuple jouir de son droit à l’autodétermination.

Massoud Barzani chef de clan

Depuis la fin des années 1990, les deux principaux partis de la région, le PDK de Barzani et l’Union patriotique du Kurdistan, dirigée par Jalal Talbani, ont territorialisé leur emprise politique2, ce qui a abouti à une division de fait : le PDK contrôle l’ouest du Kurdistan et l’UPK l’est, dans une logique de fonctionnement dynastique, d’allégeances et de clientélisme classique, chacun avec son appareil militaire semi-autonome, les Peshmergas, qui leur permet d’assurer la sécurité de sa zone et... la répression des dissidences.

Les autres partis n’ont pas d’emprise territoriale similaire. Seul le mouvement Gorran (Le Changement), deuxième force politique en termes de sièges au Parlement fait figure d’exception : il a su peser dans le débat démocratique depuis 2009. Cette intrusion récente du débat parlementaire a justement mis des bâtons dans les roues du PDK ; ce dernier a prouvé qu’il entendait mener une politique dirigiste autoritaire quitte à faire quelques entorses au droit3. Les différentes avancées sur le plan législatif (Constitution fédérale et régionale) ont peu à peu étés mises à mal par les abus de Barzani et du PDK, culminant dans la dissolution manu militari du Parlement le 12 octobre 2015.

Le 1er novembre de la même année, les élections législatives et présidentielle de la région devaient se tenir où Barzani n’aurait pas pu se présenter. « Cette manœuvre a tous les traits d’un coup d’État », s’écrient en cœur les membres du parti Gorran déchus du Parlement4. « Depuis bientôt deux ans, donc, le PDK gouverne sans mandat et au mépris de la Constitution », explique Youssef Mohammad, ancien président du Parlement. Et cela n’est pas la moindre des dérives du clan Barzani. En 2007, deux ans à peine après l’instauration du fédéralisme irakien, les premières frictions avec Bagdad ont émergé au sujet du contrôle des ressources pétrolières de la région kurde et des zones contestées, ethniquement mixtes (composées d’Arabes chiites et sunnites, de Kurdes, ainsi que d’autres minorités comme les Turkmènes, les yézidis, les chrétiens d’Orient etc.) et concentrent d’importantes réserves de pétrole). La Constitution irakienne de 2005 fournissait pourtant un cadre juridique accommodant en vue de négociations bilatérales et d’une consultation au cas par cas dans chaque zone afin de délimiter leur futur statut (le fameux article 140 prévoyait un référendum dans la région de Kirkouk pour déterminer son rattachement à Bagdad ou au KRG).

Il n’en fut rien. Profitant de la débâcle de l’armée irakienne en 2014 face à l’avancée de l’organisation de l’État islamique (OEI), les peshmergas se sont déployés dans les zones contestées, notamment la ville de Kirkouk, qu’elles contrôlent depuis et où les dirigeants kurdes entendent bien imposer le référendum.

Masquer les échecs

L’unilatéralisme de Barzani l’avait déjà conduit à s’arroger le contrôle du commerce des hydrocarbures exploités dans le sol du KRG pour en tirer des dividendes. Or les accords avec Bagdad prévoyaient que cette exploitation serait du ressort de l’État fédéral qui s’engageait, en échange, à redistribuer une part généreuse de la manne ainsi obtenue. « L’Irak nous fournissait un budget faramineux, entre 11 et 13 milliards de dollars par an. Pour une petite région comme la nôtre, c’est énorme », rappelle un député du mouvement Gorran. Mais Barzani a préféré renoncer à cette manne fédérale pour faire cavalier seul. C’est à ce moment que Bagdad a décidé de couper les financements au KRG, d’autant plus qu’elle le soupçonnait de gonfler les effectifs des peshmergas dont le gouvernement fédéral devait payer la solde selon les accords conclus, affirme Mr. Burzou, député de Gorran (entretien). Cette décision du gouvernement central a privé le KRG d’une source de revenus importante qui n’a pu être compensée depuis, faisant sombrer le Kurdistan dans la récession, aggravée par la chute des prix du pétrole. Cela pose dès lors la question de la viabilité d’un territoire enclavé qui n’a pas su diversifier son économie. Pire, en libéralisant l’économie à l’extrême, le Kurdistan qui autrefois fournissait des produits alimentaires à toute la région importe désormais une grande partie de sa consommation de la Turquie, de l’Iran et de l’Arabie saoudite.

Barzani ne manque pas une occasion de rappeler les heures sombres où Saddam Hussein gazait les Kurdes. Dans chacun de ses discours, il rappelle que tous les maux que connaît le Kurdistan sont le résultat du comportement malhonnête de Bagdad, quitte à adopter une rhétorique arabophobe. Les puissances régionales sont pointées du doigt comme n’ayant pour dessein que d’affaiblir et d’occuper le Kurdistan. « Les gesticulations de Barzani et ce référendum visent surtout à masquer les échecs successifs et la gestion chaotique du KRG par le PDK. Nombre de fonctionnaires ne reçoivent qu’un cinquième de leurs salaires, la dette du gouvernement est faramineuse... Son objectif est surtout d’assurer la perpétuation du clan Barzani après le référendum, même s’il prétend vouloir quitter le pouvoir une fois le Kurdistan indépendant », explique un député de l’opposition qui souhaite garder l’anonymat. Une analyse à laquelle souscrit Awat Ali, directeur de la chaine d’information NRT : « Le PDK fait tout pour détourner l’attention de l’opinion publique des énormes scandales de gestion financière, notamment autour du pétrole et du blanchiment d’argent public »5.

Ferveur nationale

Dans les bastions du PDK que sont Erbil, Dohuk ou encore Zakho, les drapeaux kurdes vert-blanc-rouge frappés du soleil zoroastrien sont omniprésents. L’effigie du leader couvre des panneaux aux bords des routes, et des images d’urnes où sont glissés des feuillets cochés dans la case « oui » pullulent. À Dohuk, il est rare de rencontrer un habitant qui ne soit convaincu par le discours du PDK et qui ne s’apprête à voter « baleh » (oui) au référendum. La ferveur nationaliste a atteint des sommets ces derniers jours, jusque dans les régions d’opposition à Barzani.

À Suleymanyeh, la deuxième ville du pays et bastion de l’UPK, on s’est toujours méfié du PDK. Mais l’imminence d’une potentielle indépendance a suscité un engouement sans précédent. Beaucoup de Kurdes reconnaissent les dérives du leader, mais sont prêts à fermer les yeux, tant l’idée d’un État kurde enflamme les esprits. Dans cette effervescence, le parti Gorran tente tant bien que mal de rappeler les innombrables abus du KRG, sans parvenir à ouvrir un vrai débat sur les conséquences et le mode opératoire du référendum. « Il y a pas de place dans la région pour ceux qui font campagne pour le “non” », a lancé Adham Barzani, le représentant du PDK lors d’un discours officiel. « Dans ces conditions, comment voulez-vous qu’on ait un vrai débat ? » s’interroge Awat Ali.

Intimidation des minorités et nettoyage ethnique

« Les populations des zones contestées voteront au même titre que les Kurdes du Kurdistan. Elles prendront leur destin en main », affirme Adnan Mufti, membre de l’UPK et ancien président du Parlement. Cependant, il y a loin de cette affirmation à la réalité. Les représentants des minorités qui font étalage de leur désapprobation face au projet du PDK subissent pressions et menaces quand ils ne sont pas tout simplement évincés.

Au Sinjar, la situation est plus grave encore. Les yézidis qui ont subi un génocide pointent du doigt l’opportunisme du PDK qui instrumentalise cette question pour intégrer leur territoire au Kurdistan alors que leurs terres font initialement partie de la province irakienne de Ninive. « Nous ne pouvons pas nous exprimer librement sur la question de notre avenir. Si un membre de ma communauté rejoint les milices irakiennes du hashed6, sa famille est expulsée des camps par le gouvernement kurde et se retrouve à la rue. Les Asaishs [services de renseignements kurdes] nous harcèlent et il y a des cas de meurtres d’opposants non résolus », raconte un jeune yézidi réfugié à Dohuk depuis l’invasion de Daesh en 2014. Dans le Sinjar, où les journalistes peinent à se rendre, les yézidis n’ont pas apprécié le retrait des peshmergas face aux assauts de l’OEI en 2014, causant la mort et l’esclavage de milliers de membres de cette communauté. Ils espèrent plutôt une autonomie au sein du fédéralisme irakien.

Parallèlement, un blocus est imposé sur le Sinjar pour décourager les yézidis de revenir s’installer dans leurs villages et organiser leur opposition aux manœuvres du PDK. De leur côté, les yézidis ayant rejoint les hashed se disent prêts à défendre leur terre contre la mainmise d’un futur gouvernement kurde.

La boite de Pandore d’un nouveau conflit ?

À Kirkouk, où les accusations de nettoyage ethnique par les forces kurdes visant la communauté arabe ont fait surface à plusieurs reprises, les tensions atteignent des sommets. En effet, suite à une politique d’arabisation forcée de la ville par le mouvement baasiste, le pouvoir kurde a montré qu’il entendait inverser la tendance. Depuis, le gouvernement central irakien a juré que cette ville et la province qui l’entoure ne sauraient être amputées du territoire irakien, quand les Kurdes la considèrent comme un berceau historique. Les forces militaires irakiennes ont d’ores et déjà effectué quelques mouvements en direction de Kirkouk, tout comme la Turquie à la frontière du Kurdistan. Quant à l’Iran, il menace de fermer immédiatement sa frontière si l’indépendance était déclarée suite au référendum.

Face à cette hostilité unanime, quelques alliés de Barzani considèrent d’un bon oeil ce référendum. Israël soutient l’indépendance des Kurdes dans une logique de balkanisation d’un monde arabe hostile et d’affaiblissement de son grand rival iranien. La Russie voit cette évolution comme potentiellement bénéfique dans la mesure où elle lui permettrait d’instaurer un nouvel oléoduc qui rejoindrait l’Europe via la Turquie. Ce qui laisse penser qu’Ankara joue un double jeu, menaçant Barzani d’un côté, mais s’apprêtant à collaborer sur le plan économique. Elle espère aussi obtenir l’éradication des bases du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) dans les montagnes du Qandil en échange d’une coopération plus étroite avec le futur gouvernement kurde, ce qui ne serait pas pour déplaire au PDK qui s’oppose à la guérilla kurde de Turquie sur presque tous les points7.

Le pari que fait le PDK est hautement risqué, tant il pourrait ouvrir la boite de Pandore d’un nouveau conflit dans la région. Alors que l’OEI est toujours aux portes du Kurdistan, le scénario-catastrophe d’une guerre entre l’armée irakienne soutenue par des milices chiites d’un côté et les forces kurdes de l’autre pourrait créer une situation dont l’organisation terroriste pourrait tirer profit. Comme le soutient un professeur de droit de l’université de Koya qui tient à conserver l’anonymat, « il aurait été préférable d’instaurer un État de droit basé sur le débat parlementaire pour asseoir la légitimité de nos élites et de nos institutions avant de négocier raisonnablement une solution à l’amiable avec Bagdad ». Force est de constater que le leadership kurde en a décidé autrement, au risque de plonger à nouveau la région dans un tourbillon de violence.

1Selon l’article 1 du projet de Constitution du Kurdistan d’Irak de 2009 promulgué par le Parlement du KRG, comme nous le rappelle Youssef Mohammad, président du Parlement démis de ses fonctions par le PDK, la décision de mener un référendum est du ressort du Parlement et non du président (entretien).

2Voir Berévan Adlig, «  Le Kurdistan d’Irak  », in Hérodote, n° 124, premier trimestre 2007.

3Luay Al-Khatteeb, «  Kurdistan’s Slow Rolling Coup d’Etat  », Brookings, 15 octobre 2015.

4Le docteur Youssef Mohammad a été arrêté à un checkpoint à 40 km d’Erbil, la capitale, et prié de retourner chez lui à Sulemanyeh. Au même moment, quatre ministres de son parti ont également étés invités à ne plus revenir au siège du gouvernement.

5NRT a été interdite d’antenne locale pendant plusieurs jours le mois dernier par le KRG. Leurs bureaux à Dohuk ont également étés pris d’assaut et vandalisés par des hommes armés, et ce pendant notre entretien avec le directeur de la chaine. le fondateur de NRT, Shaswar Abdelwahad a également essuyé une tentative d’assassinat en 2013.

6Les hashed esh sha’abi (unités de mobilisation populaire) sont des milices irakiennes chiites qui combattent l’OEI. Elles sont populaires chez les yézidis qui n’ont pas souffert de leurs exactions comme les sunnites.

7Laurent Perpiga Iban, «  Kurdistan irakien : les enjeux d’un référendum  », Ballast, 15 septembre 2017.