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Au Maroc, une bipolarisation sous contrôle du Palais

Retour sur les élections locales et régionales

Début septembre le Maroc votait pour les conseils locaux et régionaux, et la chambre haute du Parlement vient d’être renouvelée. Ces scrutins, les deuxièmes depuis la réforme constitutionnelle de 2011, lancent le coup d’envoi de la régionalisation et préfigurent un duel entre le Parti authenticité et modernité (PAM) et le Parti de la justice et du développement (PJD) pour les législatives de l’an prochain.

Le marathon électoral marocain démarré en septembre par les scrutins locaux et régionaux s’est achevé mardi 13 octobre avec l’élection du président de la chambre des conseillers, la chambre haute du Parlement1. Les 120 élus (ils étaient 217 avant la réforme constitutionnelle de 2011) ont désigné Hakim Benchemass, du Parti authenticité et modernité PAM). Il aura fallu deux tours et une voix d’écart pour qu’il ôte la victoire à son adversaire de l’Istiqlal, Abdessamad Kayouh. Une victoire à l’arrachée qui permet à l’opposition parlementaire de contrôler la chambre haute.

Arrivé en troisième place à l’issue des régionales, l’Istiqlal, parti historique de l’indépendance, a pourtant décroché le plus grand nombre de sièges, 24, à la chambre des conseillers. Un lot de consolation pour la formation qui a subi un camouflet en perdant la municipalité de Fès, fief que son secrétaire général Abdelhamid Chabat dirigeait depuis 2003. L’annonce de l’ouverture d’une enquête pour « achat de voix » contre 26 personnes dont 10 députés, le 8 octobre dernier, a également fait du bruit… L’Istiqlal compterait 6 élus poursuivis. Selon Mohamed Madani, professeur de science politique à l’université Mohamed V, « cette annonce a un aspect politique, et le timing n’est pas innocent, à la veille de l’élection du président de la chambre des conseillers, un poste important que ce parti brigue. » Au lendemain des élections, le parti a annoncé son intention de quitter l’opposition parlementaire pour apporter un « soutien critique » au gouvernement, rappelle l’analyste qui poursuit : « on se pose des questions. Des pressions ont-elles été exercées à travers la justice pour faciliter les choses au PAM, deuxième force à la chambre basse2 ? »

Pourquoi voter, pour qui voter ?

Retour le 4 septembre dernier : dans la vieille médina de la capitale, un quartier populaire. Les électeurs franchissent régulièrement la porte de cette école primaire située au bout d’une petite impasse. Charaf, ingénieur, hausse les épaules quand on lui demande pour qui il a voté : « Je n’ai pas réussi à faire une différence entre les programmes des partis, je vais voter pour le PAM ou le PJD, ceux qui ont les moyens d’agir. » Le PAM, créé en 2008 par un conseiller du roi, est pourtant le grand rival du Parti de la justice et du développement (PJD). Le parti islamiste vainqueur des élections de 2011 dirige depuis la coalition au pouvoir. Les attaques réciproques que se sont lancées les deux formations ont pourtant émaillé la campagne, mais la bipolarisation de la vie politique qui a été largement commentée semble confirmée par des électeurs comme Charaf qui, ne se sent pas obligé de se positionner. Khalid Ben Aboud, candidat PJD dans cette circonscription, se félicite de la réforme qui donne plus de compétences aux régions : « Notre crédo : la lutte contre la corruption et la bonne gouvernance au niveau local et régional. La gestion libre va permettre de vérifier l’opportunité de nos choix. » En 2009, date des dernières élections locales, le PJD réalise un très mauvais score : à peine 5 % des voix. Depuis 2012 il dirige le gouvernement ; les élections récompenseront-elles son bilan ? « c’est un enjeu historique, nous espérons consolider notre position », répond Ben Aboud.

Vote moral

Ce sera un succès pour le PJD qui arrive en tête des suffrages des électeurs avec 1,5 million de voix, plus du double de son score de 2009 et 200 000 de plus que le PAM. Si le parti islamiste est troisième en sièges dans les collectivités locales, derrière le PAM et l’Istiqlal, les partis de gauche sont les grands perdants des scrutins.

Ce succès est « un coup de force » selon Ali Bouabid, directeur de la Fondation Abderrahim Bouabid, un think tank politique : « la campagne qui a porté sur des enjeux nationaux et idéologiques s’est largement polarisée sur le duel PAM-PJD. Il y a eu très peu de discussions sur le bilan des élus. Il n’y a pas eu de vote sanction contre le parti au pouvoir alors que c’est le cas d’habitude pour les élections intermédiaires. Le PJD a fait le plein de voix, il s’impose comme le premier parti urbain. » Le politologue tient pourtant à rappeler le ratio entre 1,5 million de voix pour le parti à la lampe et les électeurs inscrits, plus de 14 millions. « La défiance envers la classe politique en général, qui nourrit l’abstentionnisme, existe toujours. Paradoxalement c’est aussi un carburant pour le PJD qui affiche son moralisme. Il est capable d’agréger son électoral traditionnel et un électorat qui pratique le vote sanction et rejette une offre politique considérée comme pervertie. Une partie de la classe politique sanctionnée fait partie de la coalition. Le PJD se nourrit de la faiblesse des autres. »

Le score du parti de la lampe3 est surprenant aussi pour Mohamed Madani : « bien que des mesures défavorables aux classes moyennes aient été prises, une bonne partie d’entre elles ont voté pour lui. Le gouvernement a fermé le robinet des embauches directes des diplômés chômeurs, augmenté les prix du carburant, touché à la Caisse de compensation, retardé l’âge de la retraite etc… On s’attendait à ce que cela crée des remous. Les électeurs connaissent le bilan gouvernemental, l’échec de sa lutte contre la corruption. Mais ils savent que sa marge de manoeuvre est étroite et ils ne lui en ont pas voulu. »

Dans les campagnes, où les électeurs se sont d’ailleurs plus mobilisés, le PAM est en tête. Mounia Bennani-Chraibi, professeure à l’université de Lausanne y voit l’accentuation d’une tendance lourde et l’incarnation de deux cultures politiques différentes entre « parti de militants », comme le PJD et « parti de notables », comme le PAM : « ces derniers rassemblent des personnes qui mobilisent grâce à leur autorité sociale, à leurs propres ressources matérielles et symboliques, à leurs propres réseaux. Ils ont plus de clients ou d’agents que de militants à proprement parler. » Selon la chercheuse, le succès en milieu rural s’explique : « Le fait que le PAM soit perçu comme proche du pouvoir lui attire des notables ruraux « propriétaires » de fiefs électoraux et qui changent facilement d’étiquette partisane ; ils ne se positionnent pas sur la base d’enjeux nationaux, ni même sur des programmes régionaux, l’enjeu est la redistribution des ressources rares et la protection. »

Alliances dictées

Le parti islamiste a remporté le plus grand nombre de sièges aux conseils régionaux. Pourtant il perd la bataille des présidences de régions : seulement deux lui reviennent contre cinq au PAM. Un jeu d’alliances corrige les tendances sorties des urnes. « Cela s’explique en partie par l’ingénierie électorale (mode de scrutin, découpage…) », justifie Madani, « mais aussi parce que beaucoup de partis politiques ne sont pas autonomes dans leurs alliances. Ils font ce qu’on leur dit de faire et sont directement contrôlés par l’administration ou par des notables qui font le jeu de l’administration : l’usage le démontre. » La montée en puissance du PJD serait ainsi atténuée, un équilibre plus acceptable pour le Palais : « les élections auraient dû avoir lieu en 2012, mais elles ont été reportées, pour éviter un raz-de-marée PJD, en région aussi, alors qu’ils avaient remporté les législatives », poursuit-il. Il est à parier que les législatives de 2016 tourneront aussi autour de l’affrontement PAM-PJD.

Élu PJD à Rabat, Khalid Ben Aboud interrogé le jour des élections des présidents de région s’emporte : « C’est paradoxal, nous sommes en tête sur l’ensemble du territoire en terme de voix, nous avions convenu des alliances avec des partis de la majorité mais nos supposés alliés n’ont pas tenu parole, notamment le Rassemblement national des indépendants (RNI), ils nous ont lâché sur Casablanca et quasiment trahis sur Tétouan… c’est politiquement incorrect et éthiquement incorrect. Cela aura un impact sur la coalition. »

Ali Bouabid en doute : « Tous les partis s’accordent sur ce type d’alliance, aucun ne le conteste. La coalition gouvernementale n’a tiré aucune conséquence de ce qui s’est passé, même si le PJD se plaint de l’attitude du RNI, il ne se passera rien. Il se campe dans une attitude moralisatrice sans en tirer de conséquences politiques… »

Le sud en ligne de mire

La prédominance des logiques partisanes sur le choix des urnes risque-t-elle de diminuer l’impact de la régionalisation ? La réforme est portée depuis des années par le roi Mohamed VI, elle a finalement été inscrite dans la Constitution en 2011 qui parle dans son article 1 de « régionalisation avancée ». Élus au suffrage direct, les conseils de régions se voient confier des compétences importantes, un pouvoir réglementaire… Un fond de mise à niveau et un fond de de solidarité ont été établis. Les collectivités territoriales sont désormais responsables de l’exécution des budgets. « C’est un gros chantier, reconnaît Bouabid  : des compétences notables ont été transférées, avec des moyens importants donnés au démarrage mais l’État s’organise aussi pour se territorialiser en se déconcentrant. Le processus reste sous contrôle mais donne des marges de manœuvre certaines par rapport à la situation précédente. » Les walis régionaux conservent ainsi un rôle-clé.

La régionalisation avancée peut être envisagée comme une facilitation du statut d’autonomie du Sahara proposé par Rabat. Le taux de participation a été très élevé dans les « provinces du sud », un élément rappelé par Mohamed VI lors du discours d’ouverture devant le Parlement le 9 octobre dernier. « Si les habitants connaissent une plus grande décentralisation, cela créera une plus forte implication des populations de la prise en charge de leur avenir et du destin de ces territoires », estime Ali Bouabid.

« Sur cette question là, tout va dépendre aussi de la configuration diplomatique, le Maroc n’est pas seul mais on peut aussi imaginer que le projet d’autonomie ne soit plus autant poussé, avec l’argument qu’il y a déjà une régionalisation », avance Mohamed Madani. L’analyste souligne un potentiel dans l’application de cette réforme pour l’avenir de ces territoires : « cela pourrait être positif si la régionalisation était associée à une démocratisation, on pourrait imaginer que des jeunes Sahraouis préfèrent se reconnaître dans ce modèle plutôt que d’être lié à un petit État ou à l’Algérie. » Toutefois, précise-t-il, « cette réforme pose la question d’une démocratisation qui lui soit associée, des dispositions de la monarchie à lâcher du lest, c’est un problème de séparation des pouvoirs. »

1NDLR. Ses membres sont élus pour six ans indirectement par les élus des chambres professionnelles, des salariés, de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et des collectivités locales.

2NDLR. La chambre des représentants, ou «  chambre basse  » est composée de 395 membres élus pour cinq ans au suffrage universel direct et au scrutin de liste à la proportionnelle.

3NDLR. Symbole du PJD.