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Baisse de pression du gaz algérien

Le recul des ressources de l’État pèse sur la présidentielle

L’élection présidentielle algérienne a été convoquée pour le 17 avril prochain. Pourtant, ce qui pèsera sur l’avenir du pays, c’est la chute, pour la huitième année consécutive, de la production et des exportations d’énergie. Principal responsable de la glissade, le gaz naturel, et surtout le gaz naturel liquide (GNL), qui se vend mal.

Qui qu’il soit, une chose est sûre, le prochain président de la République algérienne disposera de moins d’argent à distribuer que son prédécesseur.

Quand Abdelaziz Bouteflika est réélu au printemps 2009, les caisses sont pleines. L’année précédente, les exportations de pétrole et de gaz, qui représentent plus de 97 % des exportations totales, avaient atteint un record de 77,2 milliards de dollars, niveau toujours pas retrouvé six ans après. Les prix du Brent, le brut coté à Londres sur lequel est indexé le « Sahara blend », le pétrole saharien, bat des records. En juin 2009, il frôle les 150 dollars le baril, avant de s’effondrer à moins de 50 dollars en décembre 2009. Il faudra atteindre 2011 pour le voir de nouveau passer au dessus des 100 dollars, niveau autour duquel il tourne depuis maintenant près de trois ans.

L’argent est disponible quand éclate le Printemps arabe qui commence, on l’a oublié, pratiquement le même jour en Tunisie et en Algérie. À la différence du président tunisien Zine el-Abidine Ben Ali, le régime algérien a les moyens d’acheter le retour au calme et dépense sans compter pour subventionner les produits alimentaires, relever fortement les traitements des deux millions de fonctionnaires et attribuer aux jeunes — dans un pays où 70 % de la population a moins de 30 ans —, de généreux crédits dont les banques ne réclameront jamais le remboursement, sinon au Trésor public.

En 2014, les prix des hydrocarbures devraient rester stables, la reprise économique mondiale est modeste et l’offre en provenance des États-Unis s’envole avec le développement spectaculaire des ressources non conventionnelles (gaz de schiste). À tout le moins, une réédition de la période bénie 2001-2006 qui a vu les prix pétroliers tripler, semble exclue à court et moyen terme.

Côté production, les perspectives pour le prochain quinquennat sont franchement sombres. Après l’avoir longtemps nié, le ministre de l’énergie et des mines, Youcef Yousfi, a fini par le reconnaître du bout des lèvres : « Nous essayons de maintenir notre niveau de production »1. En réalité, depuis 2006, ce n’est plus le cas : la production baisse année après année de 3 à 4 % par an, et au total le recul cumulé atteint 20 %. Les exportations reculent encore plus vite (voir tableau). Le ministre des finances Kamel Djoundi en a pris acte et a prévu pour cette année une nouvelle baisse des recettes d’environ 10 %.

Crise du gaz naturel liquéfié

Si les ventes de brut, de produits raffinés et de gaz naturel évacué par gazoduc sur l’Italie et l’Espagne se maintiennent, c’est essentiellement à une grave crise du gaz naturel liquéfié (GNL) qu’on assiste. Le gaz naturel est gelé à – 160 °C. À cette température, il devient liquide, son volume se réduit : 600 m3 de gaz naturel se transforment en 1 m3 de gaz naturel liquéfié (GNL). Il peut voyager à travers le monde à bord de navires spécialisés, les méthaniers, être « gazéifié » à l’arrivée et retrouver ainsi sa forme gazeuse pour alimenter les réseaux de distribution des pays importateurs.

La liquéfaction est une industrie lourde, gourmande en capitaux et en technologie complexe ; seules quelques grandes sociétés occidentales ou japonaises maîtrisent la chaîne, du puits à l’usine de regazéification à l’arrivée. Quinze pour cent du gaz est perdu dans l’opération, sans parler du prix des installations qui se chiffrent en milliards de dollars l’unité. Les exportations de GNL sont tombées de 27,75 milliards de m3 en 2004 à 15,3 milliards en 2012. Le bilan de 2013 a été encore plus mauvais. En novembre des difficultés ont perturbé le contrat signé avec GdF Suez2.

Le ministère de l’énergie ne s’étend guère sur les raisons de ce recul au moment où le premier ministre Abdelmalek Sellal inaugure une nouvelle usine de liquéfaction à Skikda, construite par une société américaine pour environ quatre milliards de dollars. Pourquoi augmenter les capacités de production de GNL alors que la demande adressée à l’Algérie dégringole année après année ?

Rebooster les exportations

L’opinion commence à s’inquiéter. Les exportations reculent alors que les importations flambent (8 % en moyenne depuis 2008) et que l’excédent commercial ne couvre plus le déficit de la balance des services (fret, voyages, assistance technique…). Abderrazak Mokri, président du Mouvement de la société pour la paix (MSP), la principale organisation des Frères musulmans algériens et qui a annoncé qu’elle boycotterait la présidentielle, dramatise à souhait : « La stabilité du pays est devant un réel danger », tonne-t-il. Après l’élection présidentielle du 17 avril 2014, « l’Algérie ne pourra plus accorder de subventions, du fait du recul des exportations des hydrocarbures qui s’amenuisent de jour en jour ». S’appuyant sur un rapport d’origine britannique, il soutient que le pays ne pourra plus exporter d’énergies fossiles après 2023. « Le choc sera plus grave que celui de 1986 », année où la baisse des cours mondiaux des hydrocarbures avait étranglé financièrement l’Algérie et ouvert une période noire qui devait durer une bonne quinzaine d’années.

Le ministre de l’énergie cherche au contraire à rassurer. Il y a du pétrole pour encore quarante ou cinquante ans, déclarait-il à la mi-janvier. Et de citer des chiffres impressionnants de réserves de gaz non conventionnel (25 à 30 milliards de m3) et de pétrole (plus de 10 000 milliards de barils). Pour les mettre en production, il compte sur les compagnies pétrolières étrangères qui ont le savoir-faire. L’Agence nationale pour la valorisation des ressources en hydrocarbures annonce le lancement dans les prochaines semaines du quatrième appel à la concurrence nationale et internationale pour l’octroi de périmètres de recherche et d’exploitation d’hydrocarbures. Trente et un permis seront mis aux enchères, dont une dizaine concerne le non conventionnel. Le dernier appel d’offres, qui remonte à 2010, avait été un échec : une seule société étrangère avait signé un accord. Depuis, l’attaque par des djihadistes de Tiguentourine en janvier 2013 qui a fait quarante morts a encore refroidi l’attrait des investisseurs internationaux pour le sud algérien. Seul rayon de soleil, les salariés de la société norvégienne Statoil associée à Tiguentourine sont revenus sur un autre champ après un an d’absence…

Quand ventes et prix ne marchent plus ensemble
Exportations d’hydrocarbures (milliards US$) Prix du baril de brent (US$)
2000 21 24,5
2001 19 24,8
2002 18 25,2
2003 24 28,9
2004 32 38,5
2005 46 54,6
2006 54 65,7
2007 59,6 74,8
2008 77,1 99,9
2009 44,4 82,2
2010 56,1 80,2
2011 71,6 112,9
2012 70,5 111,0
2013 63,5 108,8
2014 57,4 104

Pour 2014 : objectif retenu dans la Loi de Finance 2014.
Source : Banque d’Algérie.

1Le quotidien d’Oran, 16 janvier 2014.

2«  Le prix dans la zone sud de la France a ainsi flirté avec les 40 € le mégawatt-heure, soit le niveau de prix observé en Asie, la zone du monde où le gaz coûte le plus cher. La situation s’est toutefois détendue en janvier  », GRTgaz, 17 janvier 2014.