Politique, culture, société, économie, diplomatie

Barack Obama et Hassan Rohani devraient se parler plus souvent

Un point de vue iranien

Cet article d’un éminent diplomate iranien montre bien l’ambivalence de la position de la République islamique, après l’entretien téléphonique des présidents américain et iranien le 24 septembre dernier. Le geste de Barack Obama est reconnu à sa juste valeur : il signe la fin d’un refus de l’autre qui aura duré trente-quatre ans. Mais la méfiance reste forte, en particulier sur l’attitude du Congrès à Washington, à l’origine de nombre de sanctions qui ne pourront être levées sans son approbation. Il est difficile de faire voter des sanctions, mais l’expérience montre qu’il est encore plus difficile de les faire lever, surtout quand elles visent à punir l’Iran, non seulement pour son effort nucléaire mais aussi pour son soutien au Hamas et au Hezbollah ou ses atteintes aux droits de la personne.

Les relations américano-iraniennes sont finalement parvenues à un tournant. Depuis des années, dans des centaines d’articles et de conférences, j’insiste sur la nécessité pour les États-Unis de mettre fin à leur ambition de renverser le régime islamique et d’éviter de recourir à un discours menaçant et humiliant à l’égard de l’Iran. L’accent devrait être mis au contraire sur la mise au point d’un « grand agenda » pour relancer les relations bilatérales sur la base du respect mutuel et des intérêts réciproques. Sur le dossier nucléaire, un règlement pacifique devrait s’appuyer sur le traité de non-prolifération (TNP) et s’inspirer de la fatwa du Guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, interdisant la production, le stockage et l’utilisation de toutes les armes de destruction massive, y compris les armes nucléaires.

Les présidents Barack Obama et Hassan Rohani ont raté l’occasion de se rencontrer pour des conversations bilatérales et une séance de photos le 25 septembre, lors de l’Assemblée générale des Nations unies à New York, à cause de problèmes de calendrier et faute de temps permettant d’aboutir à des résultats substantiels. Ce contretemps a été de courte durée cependant, car il a été suivi d’un entretien téléphonique entre les deux dirigeants et de rencontres entre notre ministre des affaires étrangères, Mohammed Javad Zarif, et le secrétaire d’État John Kerry.

La maturité politique et le courage des deux présidents illustrent leur détermination à mettre fin à plus de trois décennies d’hostilités. Ces évènements sont pourtant sans précédent dans l’histoire de nos relations, exécrables depuis la révolution de 1979. Ils pourraient avoir des conséquences majeures non seulement sur un rapprochement américano-iranien, mais aussi sur la paix et la stabilité au Proche-Orient. Ayant contribué aux discussions entre l’Iran et l’Occident depuis plus d’un quart de siècle, je n’ai aucun doute sur le fait que le discours du président Obama le 24 septembre à l’Assemblée générale des Nations unies est la déclaration la plus positive jamais prononcée par un chef d’État américain depuis 1979. Pour la première fois, un président américain a reconnu que des milliers d’Iraniens avaient été gazés par Saddam Hussein lors de son invasion de l’Iran et que la guerre de 1980-1988 était bien une menace contre notre pays. Il a admis aussi que des raisons historiques fondaient la profonde méfiance des Iraniens vis-à-vis de l’Amérique, en particulier à cause de son rôle dans le renversement du gouvernement Mossadegh durant la Guerre froide.

Au plan bilatéral, Obama propose de relancer les relations avec l’Iran sur la base de l’intérêt mutuel et du respect, s’éloignant clairement de la politique américaine habituelle qui vise le renversement du régime iranien. Il y a eu aussi des déclarations conciliantes sur le nucléaire, Obama reconnaissant le droit au peuple iranien d’accéder à l’énergie nucléaire pacifique et prenant acte de la fatwa de Khamenei contre le développement des armes nucléaires. Il a pris la décision audacieuse de donner au secrétaire d’État John Kerry le mandat de résoudre le problème nucléaire et de dessiner de nouveaux rapports avec l’Iran « qui soient bons pour la région et le monde ». Rohani a habilement reconnu l’important changement de position de Washington et adopté l’ouverture historique d’Obama en déclarant : « nous pouvons définir un cadre pour gérer nos différences. » C’est un clair signal que l’Iran est prêt à améliorer ses relations bilatérales avec les États-Unis.

Le problème fondamental pour les deux parties est maintenant de savoir si l’interlocuteur est en mesure de tenir ses engagements ou s’il en sera empêché dans sa propre capitale. Durant les négociations nucléaires du président Mohammed Khatami avec le Royaume-Uni, la France et l’Allemagne de 2003 à 2005 — quand Rohani dirigeait la délégation iranienne —, Téhéran avait fait des ouvertures conséquentes pour régler la crise nucléaire. L’Iran avait adopté le degré maximum de transparence pour un État signataire du TNP en acceptant le protocole additionnel et l’arrangement subsidiaire1. Il a aussi démontré qu’il était prêt à s’engager pour améliorer la confiance et garantir la nature pacifique de son programme nucléaire, et ce pour toujours.

Décideur en dernier ressort, le Leader suprême a soutenu le président et son équipe de négociateurs sur les questions de transparence et sur les mesures destinées à établir la confiance. Hélas, l’Iran et ses partenaires européens ont échoué : il n’y a pas eu d’accord final parce les États-Unis ont persévéré dans leur déni des droits légitimes de l’Iran au titre du traité de non-prolifération. « Nous étions arrivés à quelque chose, mais les difficultés ont commencé tout de suite après. Les Américains ont retiré le tapis sous les pieds de Khatami, et ils ont eu ce dont ils ne voulaient pas », a raconté Jack Straw, l’ancien ministre britannique des affaires étrangères à la BBC, en juillet 2013.

Le moment est venu pour les deux pays d’entamer une action audacieuse et pragmatique afin de réaliser une percée. Il faut que la bonne volonté des deux présidents soit mise à profit avec pragmatisme et à bon escient. Ayant une connaissance profonde de la diplomatie iranienne, j’ai toute confiance dans le leadership de l’Iran, uni et en capacité de consentir le maximum de transparence et d’appliquer des mesures destinées à établir la confiance afin d’assurer à la communauté internationale que le pays « sera en permanence un pays dénué de toute arme nucléaire ». Une question se pose, cependant : Obama pourra-t-il persuader un Congrès sceptique de reconnaître les droits de l’Iran dans le cadre du TNP, d’éviter de nouvelles sanctions et, éventuellement dans le contexte d’un accord, de lever les sanctions en vigueur ?

Quoique le dossier nucléaire soit prioritaire dans la mission confiée à Kerry et Zarif, ils devront aussi discuter d’autres questions délicates comme la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan et l’extrémisme dans la région. La clé du succès est d’aborder les sujets de discorde et dans le même temps d’aller de l’avant avec des mesures pragmatiques dans des domaines d’intérêt mutuel. Quand j’étais ambassadeur d’Iran en Allemagne, le chancelier Helmut Kohl et le président Akbar Hashemi Rafsanjani s’entretenaient régulièrement au téléphone, ce qui a eu des effets heureux sur des questions bilatérales, régionales et internationales. Le Proche-Orient est en ébullition et au bord d’une guerre civile régionale. Les États-Unis, grand acteur international, et l’Iran, grand acteur régional, ont des responsabilités historiques pour rétablir la paix, la stabilité et la sécurité au Proche-Orient et au-delà.

Obama et Rohani sont capables de coopérer. Tous deux doivent rester fermes et concentrés sur l’objectif, en vue de créer le contexte indispensable à des négociations fructueuses. La déclaration d’Obama du 30 septembre suivant laquelle « toutes les options, y compris militaires, sont sur la table » a été mal reçue à Téhéran et soulève des questions fâcheuses sur la bonne foi des États-Unis dans la négociation. Les deux présidents devraient avoir régulièrement des entretiens téléphoniques et s’accorder sur des réunions régulières de leurs ministres des affaires étrangères sur les problèmes bilatéraux, régionaux et internationaux. Il leur faut aussi admettre la nécessité d’y inviter les autres acteurs régionaux et internationaux, y compris l’Europe, la Russie, la Chine, l’Inde, la Turquie, l’Arabie saoudite, l’Irak et l’Égypte. Dans ce processus, il est impératif d’éviter les chausse-trappes et le négativisme des sceptiques, aux États-Unis, en Iran et ailleurs, qui s’entêtent dans les vieux schémas – pleins de méfiance et de récriminations parce qu’encore attachés à l’hostilité et à la confrontation — ils pourraient par conséquent faire rater l’opportunité qui se présente de régler le dossier nucléaire.

Les derniers développements dans les relations États-Unis-Iran affecteront positivement nos relations bilatérales, mais ils ne doivent pas éclipser d’autres dossiers névralgiques. L’importante activité consacrée à ces relations, particulièrement au ministère iranien des affaires étrangères et ailleurs dans l’administration Rohani, doit être contrebalancée par un engagement soutenu avec les principaux pays de la région et plus largement la communauté internationale. Cela aiderait à ce que l’Iran fasse des percées sur plusieurs fronts, contribuant au futur renforcement des relations et aidant à résoudre les grands dossiers nationaux, régionaux et internationaux.

1Ces textes renforcent les contrôles et permettent, notamment, des inspections sans préavis.