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Bataille de propagande autour des Arméniens en Syrie

Mensonges du régime, ingérences de la Turquie

L’attaque, le 21 mars, de Kessab, ville syrienne peuplée d’Arméniens, a donné lieu à une intense campagne de propagande sur un supposé « massacre » perpétré par l’armée turque. Des organisations de la diaspora arménienne ont comparé les événements au génocide de 1915. Il n’en a rien été, bien que le soutien direct de la Turquie à des groupes armés syriens ne fasse guère de doute.

Le 21 mars 2014, l’incendie syrien a atteint la ville de Kessab, habitée par des Syriens d’origine arménienne qui avaient officiellement pris une position de neutralité dans le conflit et espéré échapper au danger. Trois groupes islamistes : Ansar Al-Sham, Jabhat Al-Nosra et Harakat Sham Al-Islam ont mené un assaut, mais en quelques heures, 670 familles ont pu être évacuées et mises en sécurité à Lattaqié. Le 1er avril, je me suis entretenu par téléphone avec l’un de ces déplacés qui a souhaité garder l’anonymat. Il m’a dit que la plupart des habitants de Kessab étaient à l’abri, que pas un seul Arménien n’avait été tué ou blessé dans les combats. Il avait entendu parler de pillages, mais jusque-là aucune église n’avait été détruite, précisait-il. Selon lui, quarante-deux personnes étaient restées. Depuis, onze d’entre elles ont trouvé refuge à Antioche ou à Alep.

Des Arméniens sont présents depuis longtemps dans cette région située au nord-est de la Méditerranée. Ils appartiennent à la communauté arménienne du Djebel Moussa, présente sur ce territoire plusieurs siècles avant le royaume arménien de Cilicie (1080-1375). Durant la première guerre mondiale, la population de Kessab a été déportée et presque tous ses habitants massacrés1, mais les habitants du Djebel Moussa ont résisté et ont pu être sauvés par les marines alliées (notamment Royaume-Uni et France). Cette résistance héroïque a été racontée dans le roman de Franz Werfel, Les quarante jours du Musa Dagh.

Les survivants sont revenus sur leurs terres après la défaite des Ottomans et la région a été intégrée dans la Syrie sous mandat français. Mais en 1939, les Français ont donné le Sandjak d’Alexandrette à la Turquie. La plupart des habitants du Djebel Moussa sont alors partis ; eux et leurs descendants résident aujourd’hui dans le village d’Anjar, au Liban. Un seul village de Turquie, Vakifli, est resté arménien et compte de nos jours 135 habitants. C’est ainsi que Kessab s’est retrouvé du côté syrien de la nouvelle frontière.

Des collines couvertes de vergers

Kessab est une cité touristique et agricole. Ses belles collines sont couvertes d’orangers et de pommiers. Pendant des décennies, les Arméniens y ont vécu en paix avec leurs voisins, pour la plupart turkmènes à l’est et alaouites au sud. Selon mon interlocuteur, ils avaient de très bonnes relations avec leurs voisins. Quand la guerre actuelle a commencé, la majorité des villages turkmènes a été brûlée au cours des combats mais, ensuite, les combattants rebelles ont pris possession des hauteurs.

Ces combattants auraient pu lancer des attaques contre Kessab mais les Turcs ne les soutenaient pas dans cette entreprise. Selon des sources bien informées à Istanbul, Ankara a longtemps déconseillé aux groupes armés d’attaquer la ville. Les Turcs répondaient ainsi aux demandes de plusieurs capitales européennes les enjoignant à mener une politique prudente envers les Arméniens et les Assyriens du nord de la Syrie. Ankara a suivi cette voie jusqu’en mars 2014. Son changement d’attitude est lié à la politique intérieure turque, et aussi à l’évolution du conflit syrien.

Une conversation révélée sur Youtube

Ce ne sont pas les Turcs qui ont lancé l’assaut contre Kessab le 21 mars, mais ils l’ont planifié et y ont participé. C’est ce que montre l’enregistrement diffusé sur Youtube, d’une discussion entre le ministre des affaires étrangères turc Ahmet Davutoglu, le chef des renseignements (MIT) Hankan Fidan et d’autres personnalités, sur une éventuelle intervention militaire en Syrie. On était alors en pleine campagne pour les élections municipales et l’AKP avait besoin d’une « victoire ». Les dirigeants turcs — et Recep Tayyip Erdoğan personnellement — avaient beaucoup investi dans le soutien aux groupes d’opposition syriens et ce soutien pesait de plus en plus fortement sur la politique intérieure turque. Après la diffusion de l’enregistrement, YouTube a été fermé en Turquie.

Il existe des preuves manifestes de l’implication turque dans l’opération sur Kessab : la destruction en vol d’un avion de combat syrien — un Mig-23 — par un missile turc et des témoignages sur la participation de l’artillerie turque aux tirs contre des cibles militaires syriennes. Il est important de clarifier les faits, car l’attaque sur Kessab a été rapidement suivie d’une intense propagande.

Le 28 mars, une semaine après les combats, une campagne intitulée « Save Kessab » a été lancée sur les réseaux sociaux. Elle a pris une dimension spectaculaire. De nombreuses organisations de la diaspora en Europe et aux États-Unis ne suivent les événements de Syrie que selon la perspective des communautés arméniennes de ces pays, hors contexte et sans prendre en compte la guerre qui dure en Syrie depuis trois ans. Elles sont tombées dans le piège de la propagande officielle. Des groupes d’intérêts arméniens aux États-Unis ont comparé Kessab au génocide de 1915. Certains sites ont parlé de 80 Arméniens tués par les rebelles syriens. Ils ont utilisé des vidéos, certaines difficilement soutenables, de massacres perpétrés ailleurs, dans un contexte totalement différent, et même des images de films d’horreur pour alimenter l’amalgame.

Cette campagne a pris un tour politique le 24 mars quand l’Armenian National Committee in America (ANCA), un groupe de pression influent, a demandé au gouvernement Obama de presser la Turquie de « mettre fin à l’afflux d’extrémistes vers Kessab depuis la frontière turque ». Puis une délégation, envoyée en toute hâte de la capitale arménienne Yerevan auprès des déplacés arméniens de Lattaquié, a rencontré le président Bachar Al-Assad. Elle est sortie de l’entretien avec une déclaration de soutien à la « lutte contre le terrorisme » du président syrien. Pour la première fois depuis le début du conflit, la communauté arménienne a été perçue comme « pro-Bachar ».

Réaction modérée de l’opposition

Du côté de l’opposition, la Coalition nationale syrienne (CNS) a réagi avec mesure : selon elle, on mettait l’accent sur Kessab de façon exagérée, alors que des massacres avaient lieu tous les jours en Syrie. Sur les réseaux sociaux, des partisans de l’opposition se sont montrés plus agressifs, accusant les Arméniens de prendre parti pour Al-Assad et se demandant si l’on avait bien fait de les « accueillir » il y a cent ans.

Dans un court article intitulé « Les Arméniens d’Amérique déforment l’image de la révolution pour régler de vieux comptes avec la Turquie », l’opposition prend cependant plus de distance : « ils accusent la Turquie de soutenir des groupes “terroristes” et d’être derrière la destruction d’églises, dans une démarche de revanche confessionnelle, résultat de ressentiments profonds datant du massacre des Arméniens pendant la deuxième décennie du siècle passé ». L’opposant Fawwaz Tallo ajoute : « Kessab est une ville syrienne et non arménienne, les Arméniens sont nos hôtes sur notre terre syrienne depuis cent ans, et aujourd’hui, nous libérons notre terre syrienne ». Tallo se prononce ensuite contre le fédéralisme, qui équivaudrait selon lui à diviser le pays selon des critères confessionnels.

Un choc des victimisations ? Ce n’est pas à souhaiter. Le premier génocide du vingtième siècle ne doit en aucun cas être mis au service d’un dirigeant qui massacre son peuple et détruit son pays pour garder le monopole du pouvoir.

1En 1914, Kessab comptait 4 760 habitants. En incluant les villages voisins, le nombre des Arméniens déportés a été de 9 000. Une minorité a pu revenir en 1918.