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Bipolarisation présidentielle en Tunisie

Un risque pour la démocratie

En cette fin d’année 2014, la Tunisie aura vécu au rythme des consultations électorales. Trois scrutins en trois mois : des élections législatives le 26 octobre, le premier tour de l’élection présidentielle le 23 novembre et un second tour prévu fin décembre pour départager les deux candidats qui se sont distingués parmi les vingt-deux en lice. Béji Caïd Essebsi a obtenu 39,46 % des voix et Moncef Marzouki 33,43 %. La bataille s’annonce rude entre ces deux figures qui incarnent la bipolarisation de la vie politique.

En Tunisie, le président de la République n’est plus la pièce maîtresse du jeu politique. Selon la Constitution votée en janvier 2014, c’est désormais le premier ministre qui concentre entre ses mains l’essentiel du pouvoir exécutif, les Tunisiens ayant opté pour un régime semi-parlementaire. D’où l’importance des élections législatives qui se sont déroulées en octobre dernier.

Le président a néanmoins la charge de représenter l’État. Il définit les politiques générales en matière de défense, d’affaires étrangères et de sécurité nationale relative à la protection de l’État et du territoire national, décide de déclarer la guerre ou de signer la paix. C’est également lui qui ratifie les traités. Il peut dissoudre l’Assemblée des représentants du peuple et dispose du droit de grâce. Mais en dépit de ces prérogatives qui sont loin d’être négligeables, il ne dirige plus le pays, comme ce fut le cas jusqu’en 2011.

Fin du régime présidentiel et du parti unique

Au lendemain de l’indépendance, en 1956, et après l’instauration de la République en 1957, Habib Bourguiba avait opté pour un régime présidentiel, avec une Assemblée dont le rôle et la fonction étaient très réduits. Toute la vie politique était alors organisée autour du parti unique1 qui se confondait avec l’État. Bourguiba était à la fois le chef du parti unique et le chef de l’État. S’appuyant sur le parti et sur une Constitution rédigée à sa mesure en 1959 (et en partie par lui-même), le zaïm, (leader politique), tout auréolé de la victoire des nationalistes sur le colonisateur français, était la seule source de l’autorité politique.

Zine El-Abidine Ben Ali, qui lui succède en 1987 à la faveur d’une révolution de palais, prolonge ce système et renforce la présidentialisation du pouvoir en s’appuyant sur le Rassemblement constitutionnel démocratique (RCD) qu’il fonde cette année-là pour remplacer le Parti socialiste destourien. Le RCD n’est plus le parti unique, mais il demeure dominant.

C’est en partie contre cette hégémonie du chef de l’État qui fut durant cinq décennies l’alpha et l’oméga de toute la vie politique que les Tunisiens se sont soulevés en 2011. Voulant rompre avec ce système, ils ont opté le 23 octobre de cette même année pour une Assemblée constituante, laquelle a adopté une Constitution qui tourne la page d’un régime basé sur l’omnipotence du Raïs.

Une diversité de candidats

Pas moins de soixante-dix candidats à l’élection présidentielle ont déposé un dossier auprès de l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE) qui n’en a retenu que vingt-sept répondant aux conditions requises, avant que cinq candidats ne renoncent d’eux-mêmes à participer à l’élection. Les candidatures auraient pu être plus nombreuses encore si Ennahda, la seconde formation politique du pays avec 27 % des sièges au Parlement et 69 députés sur 217, avait décidé de présenter son propre candidat. Mais le parti islamiste a fait un autre choix, préférant rester, pour un temps, en arrière-plan du jeu politique.

Parmi les vingt-deux candidats restés en lice, on trouvait des figures de la vie politique tunisienne qui avaient joué un rôle durant la transition, comme Béji Caïd Essebsi (premier ministre entre le 27 février et le 24 décembre 2011), Ahmed Néjib Chebbi (brièvement ministre du développement régional et local puis membre de l’Assemblée constituante), Moncef Marzouki (actuel président de la République à titre provisoire), Hamma Hammami du Front populaire ou encore Mustapha Ben Jaafar, le président de l’Assemblée nationale constituante. On comptait également dans la liste des candidats des ministres de Ben Ali (Abderrahim Zouari, Kamel Morjane, Mondher Zenaïdi), des figures nouvelles dans le paysage politique, comme la magistrate Kalthoum Kennou qui avait tenu tête à Ben Ali, des chefs d’entreprise, un ancien gouverneur de la Banque centrale etc.

La multiplicité des candidats s’explique par un code électoral peu exigeant sur les conditions requises, qui accorde l’éligibilité à tout électeur parrainé, pourvu qu’il soit de confession musulmane, de nationalité tunisienne et âgé d’au moins 35 ans. De toute évidence, la question du parrainage a été mal comprise. En effet, alors que les candidats doivent être parrainés par dix députés, quarante présidents de conseils locaux et 10 000 électeurs, plusieurs personnes ont vu leur nom figurer sur les listes de parrainage à leur insu, puisque le code électoral n’exige pas de signatures légalisées et qu’en cas d’infractions, de simples sanctions financières sont infligées aux contrevenants.

Médias hors contrôle

La campagne électorale a été entachée par d’autres irrégularités. Des chaînes de télévision ne faisaient pas mystère de leur préférence pour un candidat, diffusant en boucle des interviews, comme la chaîne Nessma qui rediffusait à l’envi ses entretiens avec Caïd Essebsi. D’autres candidats ont largement utilisé les chaînes dont ils étaient propriétaires, tels Slim Riahi (Attounssiya), ou encore Larbi Nasra (Hannibal TV), bien que la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (HAICA) interdise le cumul de la direction d’un média et celle d’un parti.

Les médias n’ont pas seulement servi de canal de transmission des programmes des candidats et d’espace de débat. Les plateaux de télévision ont été des lieux de règlements de compte, voire des substituts de tribunaux dans un pays qui n’a pas connu de justice transitionnelle. Des incitations à la violence ont été relevées dans certains médias. Mais c’est surtout le réseau social Facebook qui s’est mué en arène où tous les coups étaient permis.

En outre, alors que la diffusion des sondages était interdite pendant la campagne électorale, avec un naturel à couper le souffle, journalistes et candidats se sont référés aux sondages relatifs aux intentions de vote.

Bien d’autres irrégularités ont été constatées durant cette campagne. À l’évidence, les mécanismes de contrôle de « l’argent politique » n’ont pas été réellement efficients, défavorisant plusieurs candidats dans certains cas contraints à l’abandon. L’ISIE et la HAICA n’ont pas manqué de souligner ces déviances et dépassements, mettant en garde les candidats peu disciplinés contre des pratiques interdites.

Le Front populaire se démarque

Dans son déroulement comme dans les thématiques exposées et débattues, la campagne a semblé s’éloigner de la question fondamentale : qui élit-on sur quel projet ? Peu de candidats se sont efforcés de présenter un programme précis susceptible d’être développé dans le cadre des compétences du chef de l’État. Hammami, 62 ans, chef d’un parti d’extrême gauche et leader d’une coalition de progressistes et de nationalistes arabes, faisait figure d’outsider dans cet espace que se partageaient les principaux concurrents. Le vieux militant, qui a passé plus de dix ans en prison et de nombreuses années dans la clandestinité, n’entendait pas faire de la simple figuration. Il s’est toujours opposé à Ben Ali, y compris en 1988 en refusant de signer le Pacte national qui a rassemblé toutes les tendances autour du projet de Ben Ali, y compris les islamistes d’Ennahda. Il représente aujourd’hui le courant progressiste qui a quelque peu perdu ses repères et qui a payé un lourd tribut à la transition politique, puisque deux de ses représentants, Chokri Belaïd et Mohamed Brahmi, ont été assassinés en 2013. La gauche qui s’est regroupée en un Front populaire a tenté de mettre à mal la bipolarité de la scène politique, parvenant à obtenir 15 sièges à l’Assemblée du peuple et 7,92 % des voix à l’élection présidentielle.

L’électorat du Front populaire pèsera certainement sur le second tour de l’élection présidentielle, prévue pour fin décembre. À moins qu’il ne soit tenté par l’abstention. Durant ce premier tour, le taux de participation n’a en effet été que de 62,9 %. De nombreux jeunes qui ont été à l’origine du soulèvement de 2010-2011 n’ont vraisemblablement pas voté, se reconnaissant peu ou pas dans la classe politique et dans les candidats. Cette bipolarité qui s’installe et se confirme d’élection en élection ne les incitera pas davantage à s’impliquer dans la vie politique qui se construit pour clore la transition.

Un face à face dangereux

Durant la campagne électorale, la bipolarisation a été incarnée par deux hommes que tout oppose. Alors que Béji Caïd Essebsi, 88 ans, met en avant la préservation des acquis du projet bourguibien, Moncef Marzouki, 69 ans, président sortant soutenu par la base d’Ennahda se réfère volontiers à la rupture avec les régimes de Ben Ali et de Bourguiba. Au-delà des référents, ce sont bien deux projets de société et deux personnalités qui s’affrontent, contribuant un peu plus à couper la Tunisie en deux camps adverses.

De plus, les résultats de cette élection présidentielle fait apparaître une disparité géographique et politique très nette entre le sud, favorable aux islamistes, qui a majoritairement voté pour Marzouki cette fois-ci — alors que la direction d’Ennahda n’a donné aucune consigne de vote —, et les grandes villes et le littoral favorables au leader de Nidaa Tounès, Caïd Essebsi.

Cette bipolarisation a lourdement pesé sur le déroulement de la campagne. Elle a centré toute l’attention des médias sur ces deux figures, occultant immanquablement les autres candidats, y compris ceux qui entendaient dépasser ces deux pôles en diversifiant l’offre politique. Le pluralisme politique souhaité a été ainsi quelque peu court-circuité, réduisant considérablement la marge de manœuvre des autres candidats et appauvrissant le débat d’idées. Plus grave encore, à mesure que la date du scrutin se rapprochait, médias, hommes d’affaires et société civile se sont installés dans cette bipolarité, comme si la liberté du citoyen si chèrement acquise devait se réduire à voter pour l’une des deux figures qui accaparent la scène politique.

Tout semble indiquer donc que la campagne pour le second tour sera disputée ardemment entre les partisans de Moncef Marzouki et ceux de son adversaire Béji Caïd Essebsi. Le premier bénéficie de la base d’Ennahda, mais aussi de tous ceux qui craignent un retour des caciques de l’ancien régime, et par conséquent du passé politique de la Tunisie. Dans tous les cas, cette bipolarité de la scène politique n’est pas une bonne nouvelle pour la démocratie, car elle fait obstacle au pluralisme souhaité dans un contexte de construction démocratique.

1NDLR. Le Néo-Destour, fondé en 1934, remplacé en 1964 par le Parti socialiste destourien (PSD) jusqu’en 1988.