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Campagne ambiguë des médias égyptiens contre la police

Liberté retrouvée ou jeu des appareils d’État ?

Après presque deux ans d’unanimisme patriotique revendiqué, les médias égyptiens se sont mis ces dernières semaines à critiquer à l’unisson les méthodes ignominieuses de la police et les échecs du gouvernement. Mais ces critiques sont aussi perçues comme une tentative opportuniste de regagner de l’influence dans l’opinion sans franchir les lignes rouges tracées par le régime.

À la mi-avril, lorsque l’un des pylônes d’alimentation de « la ville des médias », au 6-Octobre en banlieue du Caire a été la cible d’un attentat, plongeant ainsi les plateaux télévisés dans le noir, un immense éclat de rire a répondu à cet acte de sabotage, comme en témoigne le succès des dessins de présentateurs les plus connus disparaissant dans les flammes. Cet incident, parmi d’autres, témoignait de la perte de crédibilité des médias dont l’unanimisme et la servilité à l’égard du pouvoir avait, depuis longtemps, frappé les observateurs étrangers.

Est-ce pour cette raison que, le 19 avril 2015, une édition spéciale du quotidien privé Al-Masry Al-Youm publiait un dossier accusateur : « Les accrocs dans le costume des policiers, entre martyre et bavures » ? Le même jour, le Dostour publiait également une Une vengeresse, après plusieurs escarmouches entre l’un de ses journalistes et les forces de l’ordre : « La police entre en guerre contre le Dostour ».

Beaucoup, opposants comme partisans du pouvoir en place, voient dans ces critiques l’agacement des hommes d’affaires propriétaires des médias privés face à l’instabilité politique et économique qui perdure et au report sine die des élections parlementaires ; ou le jeu des inimitiés entre les différents services de l’État, notamment entre l’armée et la police ; ou encore un stratagème hypocrite pour redorer le blason des médias propagandistes du régime.

L’un des journaux ayant opéré ce changement de ligne, El-Watan, s’est prêté au jeu des devinettes en dénonçant la semaine dernière les hommes d’affaires, la police, les médias entre autres, entités qui seraient plus fortes que le président Abdel Fattah Al-Sissi. Mal lui en a pris, le journal a été saisi.

Une volte-face ?

Depuis le renversement de l’ex-président Mohamed Morsi, les médias, publics comme privés, respectaient l’injonction du régime « avec nous ou contre nous ». L’union sacrée et le patriotisme en bandoulière, ils se résignaient à un autoritarisme justifié par la lutte contre le terrorisme. Décrivant les opposants islamistes comme des djihadistes dangereux, et d’autres opposants, notamment les jeunes de la révolution et les Organisations non gouvernementales comme des agents de puissances étrangères ennemies, ils ne tarissaient pas d’éloges sur Al-Sissi, l’homme providentiel, et sur l’avenir glorieux de ses idées brillantes et autres projets pharaoniques, lesquels suscitaient pourtant une grande perplexité dans les milieux d’affaires.

Les critiques n’étaient pas totalement inexistantes, mais restaient somme toute similaires à celles que l’on pouvait entendre du temps d’Hosni Moubarak : épargnant un président décrit comme compétent mais mal entouré. Hier comme aujourd’hui, les médias dénoncent les catastrophes environnementales et de santé publique, la hausse des prix, les accidents souvent meurtriers dus à la maintenance défectueuse dans les transports, ou la pénurie d’énergie et ses conséquences parfois dramatiques.

Or le dossier d’Al-Masry al-Youm du 19 avril 2015 recense sur des pages entières, les abus perpétrés par des policiers ces derniers mois, comme la mort sous la torture de l’avocat Karim Hamdy dans un commissariat ou le décès par balle de la militante Chaymaa Al-Sabbagh, membre d’un parti qui n’était même pas franchement dans l’opposition. Sont également dénoncés les passe-droits, la corruption et les viols (dont la réalité a fait l’objet depuis d’un rapport de la Fédération internationale des droits de l’homme).

Les quotidiens Al-Dostour et Al-Masry al-Youm sont privés et ont fondé leur popularité sur une certaine liberté de ton vis-à-vis du pouvoir à la fin des années Moubarak. Mais ils traînent aussi des casseroles, sous la forme d’articles et d’informations qui paraissaient sortir tout droit des bureaux des services de renseignement, tel l’affaire des conversations « secrètes » entre les Frères musulmans alors au pouvoir en Égypte et le Hamas.

Les journaux gouvernementaux, comme Al-Ahram ou Al-Akhbar, se fendent aussi ces derniers temps d’articles dénonçant qui les arrestations arbitraires, qui les conditions inhumaines de détention dans les commissariats. Les chaînes de télévision privées mais pro-régime ne sont pas en reste : sur ONTV par exemple, appartenant à l’homme d’affaires égyptien Naguib Sawiris, le présentateur Gaber Al-Armouti s’indigne de la détention des journalistes Mahmoud Abou Zeid dit Shawkan et Ahmed Ziyada. De son côté, Naguib Sawiris lui-même défend le journaliste Mohamed Fahmy, condamné à plusieurs années de prison pour avoir travaillé pour Al-Jazira1.

Messages d’avertissement

Pour les soutiens du régime, l’intrigue est claire : le président est attaqué. Khaled Salah, rédacteur en chef du journal Al-Yom al-Sabi, grand partisan de Moubarak hier et de Sissi aujourd’hui, dénonce une trahison des médias. Mostafa Bakri, journaliste et célébrité à l’esprit tout aussi opportuniste, y voit un coup bas des hommes d’affaires propriétaires des chaînes et journaux privés.

Même sans sombrer dans le complotisme, cet apparent revirement pourrait bien être une mise en garde des hommes d’affaires au gouvernement actuel : leur soutien ne vaut pas carte blanche, indique Hassan Nafaa, professeur de science politique à l’université du Caire. « Ils peuvent être pro-Sissi mais ils sont inquiets, car en train de se dire que la situation est plus compliquée qu’il n’y paraissait et que Sissi ne s’en sort pas si bien que ça. » 2. Car les motifs d’inquiétude ne manquent pas : vision politique peu claire entre néolibéralisme et dirigisme, faillite de la feuille de route qui prévoyait des élections législatives il y a plusieurs mois, échec de l’éradication du terrorisme. « La campagne de “rétribution révolutionnaire”3 qui vise certaines entreprises égyptiennes et multinationales peut aussi inquiéter les hommes d’affaires », ajoute-t-il. Le terrorisme toujours présent est mauvais pour le tourisme et les investissements.

Enfin, certains hommes d’affaire, comme Naguib Sawiris, membre d’une famille de milliardaires, avaient aussi des ambitions politiques contrecarrées par le report des élections législatives : Sawiris n’aura pas de sitôt l’occasion de tester les nouvelles capacités de son parti, Les Égyptiens libres.

Un journaliste d’ONTV qui préfère conserver l’anonymat explique que les hommes d’affaires souhaitent être vus comme indépendants, et commencent peut-être à se lasser de la dichotomie du pouvoir « avec ou contre nous », surtout dans l’hypothèse d’élections.

Pour Sabah Hamamou, journaliste indépendante qui a longtemps travaillé à Al-Ahram avant de prendre ses distances, « les médias ne sont pas un bloc. Il y a plusieurs explications possibles à cette attitude nouvelle. Ce pourrait être un début de lâchage ou l’effritement des piliers du régime de Moubarak, qui avaient fait taire leurs différences, et commencent aujourd’hui à réclamer leur part du gâteau. »

Un changement de tendance ?

L’agacement perçait déjà dans un certain milieu anciennement pro-Sissi. Chez les nassériens qui avaient applaudi l’éviction des islamistes, par exemple. Ainsi Hossam Eissa, ex-vice-premier ministre du gouvernement qui avait pris la place de celui de Mohamed Morsi, se muait en critique fin 2014. Il citait des raisons de politique sociale mais paraissait surtout choqué des décisions de justice annonçant le non-lieu pour les Moubarak en décembre 2014 : « Moubarak et son régime sont aux manettes… et le verdict pave la voie au retour du PND dissous », [écrivait-il dans le quotidien Shorouq. Même au sein du Wafd, vieux parti théoriquement d’opposition, largement dépendant de riches hommes d’affaires et depuis longtemps soutien du pouvoir, l’unité pro-Sissi se craquelle en ces jours de non-tenue des élections.

Cependant pour Hassan Nafaa, « l’hostilité entre ces groupes — les libéraux d’un côté comme les Égyptiens libres ou le Wafd, la gauche radicale comme les socialistes révolutionnaires ou le 6-Avril, et les Frères musulmans — est telle qu’une opposition efficace est très difficile à imaginer dans un futur proche ». Certains rappellent que les épisodes de contestation précédents ont systématiquement été réduits au silence par un nouvel attentat qui soudait à nouveau la nation.

Critique de la police amorcée par le pouvoir

Du point de vue du pouvoir, même la critique est récupérable. Mostafa Bakri, par exemple, explique avec sérieux que le président aurait le droit de censurer les médias « puisque nous sommes en guerre ». Il ne l’a pas fait, ce qui montrerait son attachement à la révolution…

« Cette critique du pouvoir est peut-être un stratagème pour détourner le mécontentement des Égyptiens vers autre chose que la personne de Sissi », suggère Robert Springborg, analyste politique4. Le pouvoir et l’armée, mécontents de leur mauvaise image à l’étranger et à l’intérieur, se désolidariseraient de la police sur laquelle ils rejettent la responsabilité de toute atteinte aux droits humains. Sissi a en effet limogé le ministre de l’intérieur début mars, la justice a commencé à enquêter publiquement sur les agissements des policiers et l’institution gouvernementale de défense des droits de l’homme, qui faisait auparavant l’éloge du bilan du gouvernement, se mue en organe très critique. Le porte-parole du ministère de l’intérieur a été renvoyé juste après la publication du dossier du Masry. La presse aurait donc perçu un encouragement à tirer sur l’ambulance. « C’est plutôt une affaire de ressenti que de coup de fil direct de la part du gouvernement vers les journaux », estime Hassan Nafaa.

Les abus de la police n’ont en effet rien de nouveau : arrestations arbitraires, renouvellement infini de la détention provisoire, chefs d’accusation inventés, torture, corruption, ne sont certes un secret pour personne. C’est même un ras-le-bol national contre les méthodes de la police et de ses confrères de la Sécurité nationale, dorénavant sécurité d’État, qui avait motivé une grande partie des Égyptiens à descendre dans la rue en janvier 2011. Le 28 janvier, après des heures d’affrontements, la police avait disparu des rues, remplacée par l’armée. Pendant les deux années qui ont suivi, beaucoup de policiers se sont considérés en vacances, puisque apparemment leurs compatriotes ne voulaient plus d’eux. Mais le 30 juin 2013, la police retrouve la confiance des Égyptiens et défile avec les manifestants anti-Morsi. Total changement de paradigme.

Hamamou ne croit pas qu’il s’agisse d’« une campagne pour la réforme de la police. Ce sont les manifestations de guerres intestines, en coulisses. » Pour elle, les réseaux d’intérêt de Moubarak se sont certes réjouis de choisir Al-Sissi mais se demandent peut-être si ce choix est bien judicieux : n’est-il pas trop nassérien ? N’est-il pas trop répressif pour l’image de l’Égypte à l’étranger ?

La liberté de la presse mise en scène

Toujours dans l’intérêt du pouvoir, une bonne campagne d’accusations est un signe de liberté d’expression. Sissi peut affirmer qu’il est en train d’ouvrir l’espace politique. « Alors qu’en fait, au même moment, le contrôle est toujours aussi strict, comme le montre le traitement sans pitié des vrais critiques », tranche Springborg.

« Des présentateurs comme Ibrahim Eissa critiquent Sissi depuis des mois », note Nafaa. « Mais leur ton est si anti-islamiste qu’ils restent au final des soutiens du gouvernement, c’est pourquoi ils sont tolérés ». Certains vont plus loin et voient dans ces tribuns stridents des marionnettes dont les diatribes serviraient d’exutoire à une population qui, autrement, risquerait de sortir de sa léthargie.

L’audace, elle, est tout compte fait limitée, comme savamment dosée, puisque le Masry par exemple martèle qu’il ne cherche qu’à aider la police et le gouvernement à se réformer. Il rappelle inlassablement que les fautes policières ne sont que des bavures individuelles, et loue l’institution qui a donné tant de martyrs à l’Égypte depuis les attentats visant principalement les policiers.

Le journaliste Gaber Al-Armouti, lui aussi, ménage les susceptibilités : critiquer le président et les institutions étatiques doit se faire sans déstabiliser la sécurité nationale. Pour lui, depuis le 30 juin 2013 et les manifestations contre Morsi, le peuple égyptien ne peut plus s’en remettre qu’à Sissi. D’ailleurs, cette apparence de liberté n’a pas fait revenir les journalistes mis à l’écart, comme Yosri Fouda ou Belal Fadl. Et les médias évitent toujours certains sujets comme la prison militaire Azouly que les activistes défenseurs des droits de l’homme nomment « le Guantanamo égyptien ».

L’audience est reine

Autant se faire l’ennemi juré du pouvoir n’est sans doute pas une bonne stratégie pour un média en Égypte, autant une attitude trop servile ne peut que leur nuire à la longue. Yousri Al-Badri insiste : « le lecteur est mon patron. C’est lui qui décide si mon travail en vaut la peine. »

Un journaliste d’ONTV rappelle que « puisque les informations gênantes pour le pouvoir ne peuvent plus vraiment être mises sous embargo, il vaut mieux en parler que les ignorer. Il y a la presse indépendante en ligne, les traductions d’articles parus à l’étranger, les réseaux sociaux, et les téléphones portables, le bouche-à-oreille et bien sûr Facebook. La crédibilité d’un média fait en grande partie son succès commercial. »

Ces piques récentes des médias égyptiens contre le gouvernement auront peut-être réussi à leur faire regagner un semblant de respect. Mais elles risquent de laisser de marbre ceux qui voient en eux des entités commerciales surtout préoccupées de soigner leurs relations avec le pouvoir, en étant parfois « plus royalistes que le roi » pour bénéficier du capital sensationnaliste des actualités liées à la « lutte anti-terroriste », et qui ne jouent leur rôle de critique que par opportunisme.

1Plusieurs dizaines de journalistes égyptiens sont encore en prison, souvent sans chefs d’accusations clairs, parfois depuis l’été 2013. Les correspondants de la chaîne qatarie étaient notamment accusés, sur des preuves des plus farfelues, de servir l’agenda de Doha, de soutenir le terrorisme et de diffuser des informations mensongères.

2Entretien début mai.

3Critique des organes de l’État considérés comme symboles de la répression, tels la justice et la police ou des entreprises considérées comme liées à des multinationales membres du capitalisme soutien de l’oppression politique, comme certaines banques (surtout du Golfe, car le soutien de ces pays au régime de Sissi est évident) ou Mobinil (qui appartenait à la famille Sawiris).

4Entretien du 30 avril.