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Carnet de voyage à travers le Kurdistan de Turquie

Un référendum sous influence

Le 16 avril les citoyens de Turquie sont appelés à se prononcer sur une nouvelle Constitution qui étend considérablement les pouvoirs du président. Si le oui l’emporte, Recep Tayyip Erdogan renforcera sa mainmise sur les institutions du pays. En pays kurde, la pression des autorités est particulièrement lourde contre tous les opposants. Carnet de voyage de notre envoyé spécial.

Nous prenons l’avion pour la Turquie avec une petite caméra, sans trépied et avec le minimum de matériel technique. Le travail des journalistes, qu’ils soient kurdes, turcs ou européens, y est devenu très compliqué. À Diyarbakir, la capitale du Kurdistan, toutes les interviews se font dans les bureaux ou les appartements, sinon tout le monde finirait la journée au commissariat de police.

Notre premier rendez-vous est avec Orhan Baylan, l’un des responsables à Diyarbakir du syndicat Egitim Sen, un syndicat d’enseignants qui a payé le prix fort pour son engagement contre la répression de l’État.

La dérive autoritaire d'Erdogan (Bande-annonce) — YouTube

Onze mille enseignants kurdes suspendus

Après le coup d’État du 15 juillet dernier, le gouvernement a suspendu 11 000 enseignants kurdes parce qu’ils ont fait grève pour dénoncer la guerre dans les villes du Kurdistan et la suspension des cours par l’État en 2015. Ces mesures ont été d’autant plus lourdes que leurs familles, leurs proches, comptaient sur ce salaire. Et la pression persiste. Des enquêtes contre nous continuent et à Diyarbakir ils veulent que 4 400 enseignants écrivent leurs propres lettres de défense contre ces accusations. Ils envoient des courriers dans nos écoles, nous demandant de fournir notre défense. Douze de nos amis, qui travaillaient comme fonctionnaires, sont exilés du Kurdistan et envoyés dans des villes conservatrices et islamistes dans le centre de la Turquie.

Après le coup d’État avorté, le gouvernement du Parti de la justice et du développement (AKP) a tenté d’éliminer ce qui était considéré il y a quelques années comme une réforme importante en Turquie : l’autorisation d’enseigner en langue maternelle. Orhan Baylan poursuit :

Depuis la création de la République turque, la politique d’assimilation est une politique officielle. De la crèche jusqu’à l’université, l’enseignement se fait dans une seule langue : le turc. Les quelques écoles privées qui enseignaient en langue kurde ont été fermées. Et ça continue, parce que si jamais ils ouvraient une école en langue kurde, l’assimilation s’arrêterait. Elle ne s’est jamais arrêtée. Ce qu’on vit, c’est le summum de l’assimilation.

Haro sur les journalistes

Les journalistes sont eux aussi victimes des purges de Recep Tayyip Erdogan. Nous rencontrons Hakki Boltan et ses collègues. On les voit très rarement ensemble, parce que lorsqu’il y a une descente de police, ils ne veulent pas se faire tous arrêter en même temps, pour qu’il y en ait au moins un pour continuer le travail. Des centaines de médias ont été fermés par l’État ces dernières décennies, des dizaines ces derniers mois. Mais à chaque fois, la télévision ou le journal fermés réapparaissent sous un nouveau nom. La dernière fermeture en date est celle d’Azadiya Welat, tout de suite suivie par la création de Rojava Media. Hakki Boltan, co-président de l’Association des journalistes libres détaille :

Azadiya Welat a été fermé. Tout le bâtiment a été scellé. C’était un grand bâtiment, trente personnes y travaillaient. Tous les biens ont été saisis. Ils ont mis les collègues en garde à vue et leurs procès sont toujours en cours d’instruction.

Dicle News Agency (DIHA) était l’agence qui pouvait transmettre des informations directes du terrain, elle avait un rôle très important pour l’opposition en Turquie et ailleurs. Ils l’ont fermée.

Jinha était la seule agence de presse de femmes dans le monde. Les pionnières étaient des journalistes qui méritent toutes des félicitations. Alors qu’elles devaient être primées pour leur travail, l’agence a été fermée. Plusieurs d’entre elles ont été agressées, condamnées.

Rohat était un ami qui nous envoyait de l’information de Cizre, où personne n’osait aller. Pour cela il a été brûlé avec près de 33 personnes. Ils nous ont remis un sac de cinq kilos de restes carbonisés.

Cent quarante-huit journalistes et employés de médias sont en détention administrative sans aucun chef d’inculpation. S’il y en a qui ont été libérés, c’est une libération conditionnelle. Nombreux sont ceux qui sont assignés à résidence. Et ils prennent un risque simplement en osant parler à la presse étrangère. Hakki Boltan :

Vous, vous êtes considérés comme des agents de l’étranger, et nous, nous sommes coupables de terrorisme. Nous sommes ensemble ici ; s’ils le savaient, il y aurait au moins dix véhicules de police devant la porte et ils nous empêcheraient de nous réunir. Et si en plus ils savaient de quoi nous parlons, ils nous arrêteraient pour nous demander des comptes. Sans aucun doute.

Une télévision régionale de Diyarbakir, GünTV est fermée. Ainsi qu’IMC TV, la plus importante chaîne de télévision d’opposition. Son rédacteur en chef, Eyüp Burç, peut être arrêté à tout moment :

Nous comptions environ cent cinquante employés ; cinquante entre eux ont dû fuir le pays, et les autres font l’objet d’enquêtes menées par le procureur d’Ankara. Nous sommes accusés d’être le média d’une organisation terroriste et armée et de lui apporter aide et soutien. Quand la télévision a été fermée et que les gens se sont trouvés sans travail, pensant qu’ils allaient nous arrêter aussi, je suis parti à l’étranger, puis j’ai réfléchi et me suis dit qu’il valait mieux rester au pays, parce qu’on voit que le fascisme et le système dictatorial ne peuvent survivre qu’en propageant la peur et le désespoir. Si nous nous laissons envahir par la peur et le désespoir, le fascisme règnera. C’est pour ça que j’ai pris la décision de revenir et s’ils veulent m’arrêter, qu’ils le fassent. Tous les matins je me lève à 4 h. Je m’habille et j’attends que la police frappe à la porte. Si à 7 h ils ne sont pas venus, je retourne me coucher deux heures, et après je me lève pour commencer la journée. J’attends tous les jours d’être arrêté, mais je n’ai pas peur, car les prisons aussi sont des lieux de lutte.

Le HDP à l’index

Élue deux fois députée au Parlement européen pour le parti Die Linke (La Gauche), Feleknas Uca l’est aussi pour le Parti démocratique des peuples (HDP) au Parlement turc. Elle raconte :

Quand les co-maire et co-président de Diyarbakir Gültan Kisanak et Firat Anli ont été arrêtés et que les administrateurs nommés par l’État ont été mis en place, des manifestations ont été organisées devant l’hôtel de ville. Ils ont commencé à arrêter et à battre les gens en pleine rue. Ils ont attaqué des femmes et les ont tirées par les cheveux. Ils n’ont pas hésité non plus à nous attaquer, mes collègues députés et moi. J’ai été blessée à la colonne vertébrale et au bras et beaucoup de mes collègues et de citoyens ont été également blessés. De quoi accuse-t-on les députés du HDP ? Simplement d’avoir exprimé leurs opinions ou d’avoir organisé des conférences de presse. Tout ce dont nous avons été accusés, nous l’avons déjà dit au sein du Parlement.

En novembre dernier, quatre mois après le coup d’État manqué, la police place en détention les deux dirigeants du HDP, le très populaire Selahattin Demirtas et Figen Yüksekdag, ainsi que onze autres parlementaires. Plus de cent poursuites judiciaires sont ouvertes contre Demirtas, accusé d’avoir insulté la nation et l’État turcs et de diriger une organisation terroriste. Il risque à lui seul plus de 180 ans de prison. Human Rights Watch vient de publier un rapport dénonçant l’arrestation de ces treize élus, ainsi que la destitution de maires et de co-maires de 82 villes kurdes en Turquie et leur remplacement par des fidèles du parti au pouvoir, l’AKP.

Comme les barrages militaires nous empêchent de nous rendre à Nusaybin, nous prenons le bus pour Sanliurfa dite Urfa, située aussi à la frontière turco-syrienne. C’est ici, de l’autre côté de la frontière, que les Kurdes de Syrie ont battu l’organisation de l’État islamique (OEI) à Kobané et ailleurs. Une victoire historique et le début de la mise en place d’une entité politique autonome : le Rojava. L’influence de la région kurde autonome en Syrie sur les Kurdes de Turquie est indéniable et inquiète le régime d’Ankara.

Quand nous arrivons au local du HDP de Sanliurfa, des policiers filment tous celles et ceux qui y entrent. S’ils nous laissent tranquilles pour l’instant, le travail des militants du HDP est fortement perturbé.

Ayse Sürücü, coprésidente du HDP à Urfa, raconte :

Ils empêchent toutes nos activités. Nous ne pouvons rien faire. Ce matin, nous sommes entrés dans les bureaux du parti et nous avons été contrôlés. C’était comme si la police nous provoquait. Ils nous criaient dessus. Si nous leur avions crié dessus de la même façon, nous aurions été manu militari placés en garde à vue et détenus pendant quinze jours. J’ai été moi-même placée en garde à vue pour un motif futile et j’y suis restée quinze jours dans de très mauvaises conditions.
Erdogan dit : une seule langue, un seul peuple, un seul drapeau. Il dit ‟un peuple”, mais nous sommes Kurdes. Ici il y a plusieurs religions, plusieurs langues et plusieurs peuples : arménien, yezidi, assyrien, arabe. Vous ne pouvez pas les assimiler aux Turcs. Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que l’AKP et en particulier Erdogan mène une politique d’hostilité envers les femmes. Il y a quelque temps à l’Assemblée, il a fait passer une loi obligeant les victimes d’un viol à se marier avec leur violeur. Toutes les femmes de Turquie se sont soulevées. Ils ont été obligés de suspendre cette loi. Si demain Erdogan obtenait tous les pouvoirs, il l’appliquerait.

Un militant du HDP à Urfa nous confie : « Tous les canaux de la lutte démocratique en Turquie ont été anéantis. C’est pour cela qu’on ne peut pas dire oui à un système aussi répressif. Nous ne pouvons que dire non au référendum. »

Un décret spécial, émis après le coup d’État manqué de juillet 2016, permet au régime de mettre sous tutelle les mairies soupçonnées de soutien au terrorisme. Plus de 5 000 responsables et membres des partis pro-kurdes ont été placés en détention provisoire, dont 2 500 sont encore derrière les barreaux.

Plaidoyers pour le modèle fédéraliste

Feleknas Uca poursuit :

Erdogan est très nerveux à cause de la place de plus en plus importante des Kurdes au Proche-Orient. Les Kurdes gagnent en force et sont les principaux combattants contre l’OEI. Ils l’ont affronté à Kobané avec des armes légères, mais une grande détermination. Les Kurdes se battent maintenant ; ce n’est pas comme il y a cent ans, quand l’accord Sykes-Picot a été signé, ou comme en 1923 quand le traité de Lausanne a divisé le Kurdistan. Cette fois, ils n’observent pas en silence ce que d’autres décident pour eux. Et c’est ce qui rend Erdogan nerveux. Il essaye à son tour de les empêcher d’établir une fédération démocratique, un système confédéral. Nous le voyons en Syrie : un système confédéral peut être un modèle pour tout le pays. Nous discutons de ce modèle aussi pour l’appliquer en Turquie. Pourquoi un gouverneur qui a été choisi à Ankara vient-il à Diyarbakir s’occuper du fonctionnement de l’administration municipale ? Pourquoi les gens ici ne peuvent-ils pas décider eux-mêmes ? Ce serait de l’autonomie politique et plus de droits. C’est ce que nous avons en Allemagne. Il y a seize Parlements au niveau des Länder, seize drapeaux, et puis il y a un Parlement national, le Bundestag. Quel est le résultat ? L’Allemagne n’est pas affaiblie, mais renforcée.

Osman Baydemir, élu HDP au Parlement de Turquie, renchérit :

Justement, sur ce point, le peuple kurde présente une alternative contre la barbarie, contre le fondamentalisme, contre des régimes dictatoriaux, une société réellement laïque. Les Kurdes présentent une nouvelle feuille de route, une nouvelle méthode pour une société laïque et démocratique.

De retour à Diyarbakir, nous allons fêter le Nouvel An kurde, le Newroz. Sous haute surveillance, et fortement encadrés. Juste avant notre arrivée sur place, un étudiant de 23 ans, Kemal Kurkut est froidement abattu par la police. Contrairement à la déclaration officielle, il n’avait sur lui ni couteau ni explosifs. Sur la place même, une foule de centaines de milliers de personnes font la fête. Et quand le très populaire Osman Baydemir prend la parole, les jeunes, las d’être derrière les barrières, prennent la scène d’assaut.

Malgré la guerre et l’état d’urgence, les dirigeants kurdes demandent la réouverture d’un processus de paix et une solution politique, basée sur une fédération démocratique. Si Erdogan obtient le pouvoir absolu, la marge de manœuvre politique des Kurdes et des progressistes deviendra très étroite. Mais s’il est de nouveau contré par les Kurdes et tous les démocrates, l’État turc sera obligé, tôt ou tard, de trouver une solution politique.