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Ce que révèle la bataille de Kobané

Ingérences étrangères et stratégies incertaines

Théâtre d’affrontements dont l’enjeu dépasse de loin sa propre importance stratégique, la ville de Kobané au nord de la Syrie symbolise par bien des aspects les inflexions récentes du conflit syrien. Elle en éclaire un trait marquant : un processus d’arrimage de forces locales aux positionnements des puissances internationales et régionales.

La lecture du processus en cours en Syrie ne peut se faire sans les deux nouveaux entrants dans la « question syrienne », à savoir l’Organisation de l’État islamique (OEI)1, et son pendant, la Coalition internationale. L’OEI a émergé sous sa forme actuelle à l’été 2014, à la suite de la proclamation du califat, et tend à étendre son emprise sur les bords de l’Euphrate, les zones de la badiya à l’est de la Syrie et sur la route menant à la ville de Hassaké. Sa structure guerrière suit les canons militaires d’une force organisée et bien armée grâce, entre autres, aux différentes prises de guerre menées à l’encontre des forces des régimes centraux d’Irak et de Syrie. Ses capacités à susciter des allégeances lui permettent des recrutements rapides. Très vite, le territoire conquis par l’OEI englobe l’ancienne route d’Alep à Mossoul, historiquement zone commerciale à l’ère ottomane. Très tôt, un enjeu pour ce nouveau venu sur la scène syrienne — sous cette forme — est de s’assurer des points de passage vers la Turquie, à même de lui procurer les dividendes de la contrebande et les arrivées d’hommes ou de matériel indispensables.

Doit-on lire alors la bataille de Kobané-Aïn Al-Arab2 comme le prolongement de cette entreprise de conquête ? Sous cet angle, quelle importance stratégique Kobané représente-t-elle pour l’OEI ? Inversement, que recherchent les adversaires de l’OEI dans cette bataille ?

Un enjeu, mais pour qui ?

Examinons les forces combattantes en présence. De combien de combattants parle-t-on, toutes forces confondues ? Au moment de l’avancée des djihadistes, les premiers combattants kurdes présents dans la ville auraient été de l’ordre de 5 000, dont une section significative venant du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), auxquels se sont ajoutés les 150 combattants kurdes –- les peshmergas — lourdement armés arrivés récemment de Turquie. Dans le camp djihadiste, les chiffres sont encore plus incertains et en observant les lieux de mobilisation des troupes, on constate que ce sont les combattants de l’OEI présents à Raqqa qui se sont mobilisés pour se battre à Kobané3 ; en revanche, les troupes de l’OEI présentes à Deir ezzor (à l’est de Kobané) ou à Alep (à l’ouest de Kobané) sont maintenues dans leur majorité sur place.

On parle de « bataille » à partir de la mi-septembre, moment où les forces de l’OEI parviennent en bordure de la ville de Kobané. Jusque-là, le terme a été évité, alors que la conquête des villages environnant Kobané est d’une grande importance stratégique pour l’OEI car elle lui assure la maîtrise de têtes de pont sur la rive orientale de l’Euphrate, protège les points de passage que sont la ville-frontière de Jarablus et Tal Abyad et ses environs immédiats.

Une fois ces avancées faites et militairement confortées, l’ensemble du territoire de Kobané perd de son importance stratégique pour les forces de l’OEI. Si leur objectif est de sécuriser des liaisons frontalières des bordures de l’Euphrate, y compris pour prévenir tout engagement des Kurdes du côté est du fleuve4, la prise de la campagne aux alentours de Kobané devrait suffire tactiquement. De même, la présence dans le dispositif frontalier d’une poche telle que Kobané, qui serait armée ou susceptible de servir de tête de pont aux forces ennemies, présente un danger qui justifierait une opération de pacification — mais le prix en serait exorbitant au regard de l’objectif militaire escompté.

Faute d’explication stratégique à l’engagement de l’OEI dans l’assaut sur Kobané, une explication symbolique peut être avancée : cette bataille révèle au grand jour les contradictions dans lesquelles se trouvent pris les acteurs de la crise syrienne, en l’occurrence ici, les forces kurdes et turques, désignées d’emblée par les médias comme directement aux prises avec celles de l’Organisation de l’État islamique.

Divisions et concurrence des forces kurdes

Le contrôle des forces kurdes sur la région depuis l’été 2012 est principalement le résultat d’un vide causé par le départ des troupes de Bachar Al-Assad. Le Parti de l’Union démocratique (Partiya Yekîtiya Demokrat, PYD), la force politique locale importante, profite de l’opportunité ainsi offerte : en jouant des contradictions internes de l’opposition syrienne, il propose un agenda autonomiste qui mette les territoires kurdes à l’écart du conflit. Il s’empare des centres de pouvoir locaux. Le PYD réussit à administrer les territoires, mais ne réussit pas à générer, durablement, les ressources financières nécessaires à la constitution d’une armée capable de résister à un agresseur de la taille de l’OEI.

Mais le PYD n’obtient pas de reconnaissance régionale. Les relations avec le gouvernement de Damas sont ambiguës : il n’appelle pas clairement à la chute du régime de Bachar Al-Assad contrairement aux autres forces de la révolution, voire se désolidarise de la lutte armée. De son côté, le régime maintient le paiement des salaires des fonctionnaires et ne bombarde pas les zones kurdes. En revanche, les liens historiques du PKK et du PYD font de ce dernier un adversaire d’Ankara, privant ainsi le PYD d’un arrière-pays qui va devenir décisif dans la bataille.

Le seul recours devient l’appel à une puissance extérieure. L’expansion de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) et les craintes suscitées parmi les puissances occidentales, notamment américaines, créent un effet d’aubaine : au début de l’année 2014, les forces kurdes se proposent de sécuriser la frontière turque en territoire syrien, c’est-à-dire de créer une jonction entre les trois territoires kurdes Afrin, Kobané et Hassaké. La proposition paraît alléchante pour les Américains, car la sécurisation de ces trois territoires ne pose pas la question de la violation de la souveraineté syrienne. De même, elle peut se parer des oripeaux de la défense des minorités. Enfin, elle prend appui sur les réseaux de lobby kurdes constitués en Occident à l’occasion des drames irakiens. Pourtant, en dépit des mises en garde, répétées six mois durant, sur le danger de l’OEI et des percées fulgurantes des forces de ce groupe dans la campagne et jusqu’aux portes de Kobané, les forces kurdes n’obtiennent pas d’engagements clairs des États-Unis.

Le jeu de la Turquie

Le retour en force de la Turquie, pourtant mise à l’index depuis 2013 pour son rôle ambivalent à l’égard des combattants étrangers, tient au déclenchement de la bataille de Kobané d’une part, et aux frappes occidentales d’autre part. Les médias jouent à ce propos un rôle essentiel qui conforte l’Occident dans la représentation marquée, depuis le printemps 2013, par l’inquiétude face au phénomène djihadiste. En multipliant les articles sur des combattants occidentaux engagés auprès de l’OEI, les médias posent le phénomène djihadiste, et partant la crise syrienne, comme un problème intérieur aux sociétés européennes. Cependant, cette inquiétude ne suffit pas à créer en Occident le choc susceptible de justifier l’envoi de troupes au sol, et la lutte de la Coalition internationale contre l’OEI sera aérienne.

Face à la prégnance d’une telle représentation du conflit et à l’attentisme de l’Occident, la Turquie ressurgit comme la seule puissance à même de contrer au sol l’avancée de l’OEI. La réponse du président turc Recep Tayyip Erdoğan est claire : imposition d’une interdiction de vol sur la zone frontalière, avancée sur une bande de 10-20 km des forces terrestres et armement de segments de l’opposition. Une realpolitik franche, voire cynique : sanctuariser le territoire turc avant tout engagement en Syrie et trouver une solution au problème des réfugiés syriens.

En requérant une intervention turque sur un point de la frontière syrienne, les États-Unis admettent ce qui serait, en droit international, une violation de la souveraineté du territoire syrien, argument pourtant avancé jusque-là à l’ONU par les alliés du régime syrien pour bloquer toute action internationale. En outre, la Coalition ne propose pas à la Turquie de garanties de protection en cas de réaction de Damas ou de l’OEI. Finalement, les Turcs se disent prêts à sécuriser la frontière en territoire syrien, à préserver leurs intérêts nationaux et donc à reprendre ce que les forces kurdes syriennes offraient quelques mois plus tôt aux mêmes Américains.

Aggravation de la fragmentation

La bataille de Kobané illustre les conséquences de l’absence de stratégie globale à l’égard de la question syrienne. Des jeux d’alliance et d’opposition ont lieu : les Russes se rapprochent des Américains dans la lutte contre l’OEI, tout en s’opposant à eux sur les dossiers syrien et ukrainien ; les Iraniens alliés des forces occidentales en Irak s’opposent à celles-ci en Syrie. Les forces locales, en alignant leurs stratégies sur les positionnements internationaux, s’isolent de leur environnement partisan immédiat. Par conséquent, le soutien des populations ou leur opposition à l’une ou l’autre des forces en présence (OEI, PYD, régime de Damas, etc.) sont en fonction de positionnements survenus tout au long de la révolution syrienne. Ceux qui étaient à l’avant-garde de la contestation se retrouvent en difficulté aujourd’hui, tandis que ceux qui furent défaits un temps bénéficient de nouveaux appuis.

Loin de prévenir la fragmentation des forces de l’opposition, le jeu de la Coalition internationale force les acteurs locaux à s’entendre par sa médiation. Les Américains promettent armes et soutien à tel ou tel groupe de l’Armée syrienne libre (ASL) qui se rend à Kobané, et deviennent les médiateurs entre les forces locales. Il est à craindre que ces entreprises n’accélèrent des processus de fragmentation et de clientélisme des groupes opposants, politiquement isolées de leur environnement immédiat et unies par la médiation d’acteurs extérieurs.

1L’OEI a été formé à la proclamation du califat par Abou Bakr Al-Baghdadi, mais son entrée en scène sur le terrain syrien remonte aux dernières semaines de l’année 2013 lorsque le conflit entre Al-Julani et Al-Baghdadi amène un segment de Jabhat al-Nosra à s’autonomiser puis à s’affilier à la branche irakienne d’Al-Qaida dirigée à Ayman Al-Zawahiri alors que d’autres demeurent fidèles à Abou Bakr Al-Baghdadi.

2Kobané est le nom kurde de la ville ; Aïn Al-Arab son nom en arabe.

3Les récents troubles à Raqqa forçant des émissaires de l’OEI à venir de Mossoul pour pacifier les tensions croissantes confirment l’importance de ce bassin de recrutement.

4Carl Drott, What’s at Stake in Kobani : Islamic State and Kurdish Calculations, Syria Comment, 9 octobre 2014.