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Guerre en Ukraine

Ces Tatars de Crimée et ces Tchétchènes qui combattent pour l’Ukraine

Victimes de l’expansionnisme russe, plusieurs groupes ethniques se sont engagés aux côtés de l’armée ukrainienne. Certains sont officiellement reconnus par le gouvernement de Kiev, comme les Tatars de Crimée. D’autres, comme les combattants de l’opposition tchétchène, ont rejoint le front en vertu de l’adage selon lequel « l’ennemi de mon ennemi est mon ami ». 

Zaporizhzhia, 9 juin 2022. Des membres du bataillon tchétchène Cheikh Mansour parlent avec un journaliste de l’AFP
Genya Savilov/AFP

Les Tchétchènes se nomment dans leur langue « Naktchi », ce qui signifie « les nôtres ». Ils font partie des nombreux peuples du Caucase qu’un géographe arabe du Moyen-Âge baptisa « la montagne des langues ». Avec une quarantaine d’autres peuples, ils forment une communauté ethnique unique qui n’appartient pas aux groupes turcs, persans, sémitiques ou indo-européens. Ils commencent à s’islamiser vers la fin du VIIe siècle lors des conquêtes arabes. Ils sont en majorité musulmans sunnites d’obédience soufie.

Plusieurs vagues de déportations au XXe siècle

Au XIIIe siècle, les Tchétchènes tiennent tête aux invasions mongoles et aux cavaliers de la Horde d’or1ainsi qu’aux Khans turco-tatars.

C’est au milieu du XVIIIe siècle, sous le règne de la tsarine Catherine II, que débute la conquête coloniale russe contre laquelle, tout au long du XIXe siècle, le Caucase va résister vigoureusement. Sous la conduite du charismatique imam Chamyl, les Tchétchènes et d’autres peuples caucasiens combattent sans répit les armées des tsars de Saint-Pétersbourg. Ces guerres sanglantes se concluent par la victoire de la Russie, la déportation de nombreuses communautés autochtones vers la Sibérie, des exils forcés vers l’empire ottoman, ainsi que par la réimplantation d’autres populations, notamment des Cosaques, fer de lance des armées tsaristes.

Quelque temps après la révolution d’Octobre, la Tchétchénie proclame son indépendance en mai 1918 et se dresse contre les Russes blancs monarchistes. Les contre-révolutionnaires vaincus, l’Armée rouge occupe la Tchétchénie, non sans difficulté. Dans les années 1920 et 1930, les populations se révoltent contre la collectivisation forcée des terres. Les bolcheviks répriment ces jacqueries dans le sang et organisent de nouvelles déportations. En 1936, après diverses tergiversations sur le statut de la Tchétchénie, les dirigeants communistes décident de l’unir à l’Ingouchie pour créer la République socialiste soviétique autonome de Tchétchénie-Ingouchie.

En 1943-1944, Staline accuse les Tchétchènes (et d’autres) d’avoir collaboré avec les forces nazies — alors que celles-ci n’ont jamais pu atteindre la Tchétchénie. Cette accusation servira de prétexte pour organiser de nouvelles déportations massives vers l’Asie centrale. La République autonome est restaurée en 1957 et les populations reçoivent alors la permission de rentrer chez elles. Souvent pour retrouver leurs terres occupées par de nouveaux habitants.

Deux guerres sanglantes gagnées par la Russie

En 1991, Djokhar Doudaïev, un général de l’armée de l’air d’origine tchétchène, soutient Boris Eltsine lors de la tentative de coup d’État orchestré par les communistes. Suite à la scission avec l’Ingouchie, Doudaïev devient président de la République tchétchène d’Itchkérie. Les Russes ne l’entendent pas ainsi et, dès lors, s’ensuivront deux guerres particulièrement sanglantes en 1994-1996 et 1999-2000. Elles se solderont par la victoire de Moscou et le retour de la Tchétchénie sous domination russe.

Position de la Tchétchénie
Kbh3rd/Wikimedia Commons

Durant ces conflits, une partie de la population se radicalise et les islamistes gagnent en puissance, les wahhabites et autres mouvements fondamentalistes fournissant notamment des armes et de l’argent aux insurgés. Vaincue, une partie de l’opposition s’exile en Europe et au Proche-Orient. En 2007, Ramzan Kadyrov, fidèle de Vladimir Poutine, devient président du pays et le soumet d’une poigne de fer à l’aide de sa garde prétorienne, les kadyrovsty — qui se sont fait récemment connaître durant la prise de la ville de Marioupol.

Pour les oppositions tchétchènes en exil, la guerre en Ukraine a été une opportunité pour reprendre le combat contre les Russes. Des nationalistes ukrainiens étant venus combattre aux côtés des Tchétchènes, d’autres se sont alliés face à leur ennemi commun.

Actuellement, sur le terrain, il y a deux bataillons tchétchènes composés de plusieurs centaines de combattants. Le premier et le plus important est en lien avec le gouvernement en exil de la république d’Itchkérie et porte le nom de son fondateur, Dzhokhar Doudaïev. Le second est issu d’une branche dissidente de ce gouvernement et porte le nom de Cheikh Mansour, leader religieux et militaire, l’une des figures historiques de la résistance tchétchène. Il est commandé par un vétéran des deux guerres de Tchétchénie que nous avons rencontré pour Orient XXI, qui déclare :

Nous nous battons depuis des siècles pour notre indépendance et notre liberté contre la Russie. Pour nous, c’est déjà une guerre de 300 ans. Et l’Ukraine défend également sa liberté, son indépendance et son intégrité territoriale, c’est ce qui nous rassemble aujourd’hui. Si l’Ukraine perd et que la Russie gagne, cela signifie que les Tchétchènes, le reste du Caucase et tous les pays qui ont été séparés de l’Union soviétique, ainsi que d’autres pays, peuvent tous souffrir et perdre leur indépendance. C’est pourquoi nous devons gagner ce combat contre ces barbares. Ces barbares qui, comme Gengis Khan, veulent à nouveau s’emparer du monde. Nous devons donc défendre à tout prix la liberté et l’indépendance de toutes les républiques indépendantes qui veulent le rester.

Faire tomber un allié de Poutine

Les Tchétchènes de l’opposition combattent aussi bien les Russes que les Tchétchènes fidèles à Moscou dirigés par le sulfureux Ramzan Kadyrov. Pour les combattants, si Poutine échoue en Ukraine, il risque d’être destitué et ainsi Kadyrov perdra le soutien du Kremlin. « Si le régime de Poutine tombe en Russie, nous avons besoin de deux à trois jours pour restaurer la Tchétchénie, et pour remettre en place un gouvernement itchkérien. Nous n’avons pas besoin de plus de temps… Parce qu’en Tchétchénie, tous les gens attendent cela, tant dans le pays qu’en dehors », dit Muslim Cheberloevsky, qui ajoute :

Sur un million de Tchétchènes, des dizaines de milliers ont été tués durant les deux guerres contre la Russie, 300 000 ont quitté leur pays — ils sont en Europe aujourd’hui. Et tous ces gens qui ont quitté la Tchétchénie attendent que l’Itchkérie soit restaurée. Actuellement, Kadyrov est soutenu par environ 2 % de la population tchétchène. La Russie occupe 95 % de notre territoire. Il y a aujourd’hui plus de 100 000 soldats russes dans notre pays qui protègent le régime de Kadyrov. Le gouvernement et le régime ne tiennent que grâce aux baïonnettes russes. Kadyrov et ses hommes, les kadyrovski, vont en Ukraine pour se battre sur ordre de Poutine, sur ordre du FSB2.

Cependant, pour Muslim Cheberloevsky, l’ennemi des Tchétchènes n’est pas seulement Poutine, mais l’impérialisme russe :

La première guerre a commencé sous Eltsine. C’est pourquoi, si un tel régime reste en place, Poutine y installera un héritier et tout continuera comme aujourd’hui. Nous essayons de détruire l’ensemble du régime de Poutine, et nous savons que le peuple russe, les gens ordinaires, dans leur majorité, veulent aussi ce changement. Donc, si la situation globale en Russie change, ce sera mieux pour les Russes eux-mêmes, et ce sera mieux pour tous les autres.

Héritiers des Mongols

Les Tatars sont issus de différents peuples de cavaliers appartenant au groupe ethnique turc. Ils sont arrivés dans les steppes russes et ukrainiennes au XIIIe siècle en suivant l’expansion de l’empire mongol. Vers 1240, le petit-fils de Gengis Khan, Batu Khan, a fait irruption dans la région avec ses armées, a détruit la ville de Kiev et, de ce fait, mis à bas la Rus’ médiévale3. La Crimée fut alors intégrée à l’empire. Cependant, l’immense royaume de Gengis Khan ne tarda pas à se diviser et la Crimée passa sous le contrôle de la Horde d’or qui y créa un khanat (royaume turc ou mongol dirigé par un khan).

Ainsi, pendant plus de deux siècles, ces guerriers mongols turcophones et musulmans vont dominer la région et les peuples slaves et chrétiens qui y vivent. Leur domination commence à être remise en cause sous le règne d’Ivan III (dit Le Terrible). Le prince slave s’empare de Kazan et d’Astrakhan en 1552-1554. Selon Jean-Sylvestre Mongrenier, chercheur à l’institut Thomas More, « Il est le premier à prendre le titre de tsar et la principauté de Moscou devient la Russie. Cette nouvelle appellation vise à capter le prestigieux héritage civilisationnel de la Rus’ de Kiev ainsi qu’à légitimer les revendications sur les steppes méridionales. Celles-ci sont alors disputées entre l’État polono-lithuanien et les Tatars de Crimée, gouvernés par la dynastie des Giray »4.

Au fil des années le khanat, qui reste un important centre commercial, perd en puissance et se rapproche de plus en plus de l’empire ottoman. Au XVIIe et au XVIIIe siècle, l’empire russe s’étend vers le sud. Les rivalités entre Moscou et Istanbul mènent à une guerre (1768-1774) qui se conclut par la victoire des armées de Catherine II et la conquête des rives septentrionales de la mer Noire ainsi que de la presqu’île de Crimée qui prend une importance stratégique majeure pour la Russie et sa marine de guerre (le port de Sébastopol est construit en 1783).

Deux siècles de persécutions continues

Dès le début de la présence russe, les Tatars subissent des persécutions. En 1790, plus de 300 000 d’entre eux fuient leur terre pour se réfugier dans l’empire ottoman. En parallèle, la Russie organise une politique de peuplement et fait venir des colons afin qu’ils s’installent sur la presqu’île. Les Tatars sont encore persécutés pendant la guerre de Crimée (1853-1856) et sont déplacés de force des côtes vers l’intérieur du territoire. Entre 1860 et 1862, quelque 200 000 personnes quittent de nouveau la Crimée.

Position de la Crimée
Wikimedia Commons

Après la révolution d’Octobre, dans un premier temps, les Soviétiques mettent en avant les droits nationaux des Tatars. C’est ainsi qu’en 1921 est créée la République socialiste soviétique autonome de Crimée. Mais à partir de 1927 les exactions commises par l’État soviétique suscitent l’hostilité des populations au pouvoir des bolcheviks. Ces persécutions expliquent pourquoi, durant la seconde guerre mondiale, une partie de la population tatare va être favorable aux Allemands.

Lorsque l’Armée rouge reprend la Crimée, Staline ordonne que 200 000 Tatars soient déportés pour collaboration avec l’armée allemande. À ce sujet, Jean-Sylvestre Mongrenier précise que « réduits à l’état de ‟colons spéciaux”, au Kazakhstan et en Ouzbékistan, les Tatars attendront 1956 pour bénéficier d’un assouplissement de leurs conditions de vie. S’ils sont réhabilités en 1967, le retour en Crimée leur reste interdit et ils ne recouvrent pas leurs droits nationaux. C’est en 1989 seulement qu’ils peuvent à nouveau revenir sur leurs terres natales, peu avant que l’Ukraine n’accède à l’indépendance (1991) ». Mais ils reviennent chez eux sans pouvoir récupérer les terres ni les habitations dont ils ont été spoliés.

Dépendance de la Crimée

Dans l’Ukraine indépendante, l’identité tatare a été reconnue par la Constitution et possède des droits culturels. Cependant, en 2014, l’annexion de la Crimée par la Russie vient bouleverser cette situation. Isa Akayev, commandant du bataillon des Tatars de Crimée, nous raconte cette histoire très représentative qu’est la sienne. C’est en 2014 qu’il crée le bataillon. Né à Samarkand en Ouzbékistan où ses parents avaient été déportés en 1944, il n’est revenu en Crimée qu’en 1989 et s’y est installé définitivement un an plus tard :

Retourner en Crimée c’était le rêve de mon peuple. Mais maintenant la Russie nous opprime à nouveau. La majorité des Tatars sont pro-ukrainiens, ils ont hâte que nous venions les libérer. Depuis que Moscou a annexé la Crimée, la vie des Tatars a changé. Avant, nous nous développions. Personne ne nous opprimait. Nous étions libres d’ouvrir des écoles dans notre langue. Nous pratiquions librement notre religion, notre culture se développait. Nous retournions à nos racines. Il n’y avait pas de harcèlement de la part du gouvernement ukrainien, car la Crimée sans l’Ukraine ne peut exister. Nous n’avons pas d’eau, et le seul chemin vers le continent passe par l’Ukraine continentale. Nous pouvons créer un précédent : montrer au monde entier que musulmans et chrétiens, d’ethnies et de religions différentes, peuvent vivre dans un même pays et créer, au lieu de se détruire et de s’entretuer. Nous voulons que la Crimée revienne dans le giron de l’État ukrainien pour retrouver les droits que nous avions acquis avant 2014 et nous nous battons pour cela.

1NDLR. Expression utilisée par les Russes depuis le XVIe siècle, la Horde d’or (ou Horde bleue) désigne un empire turco-mongol gouverné par une dynastie issue de Djötchi, le fils aîné de Gengis Khan. Les Arabes et les Persans parlent du « royaume des Tatars » ou du « khanat de Kiptchak ». En France et en Italie, on les désignait sous le nom de « Tatars de l’Ouest ».

2NDLR. Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie, renseignement russe.

3NDLR. La Rusʹ (Rous) de Kiev, appelée aussi État de Kiev, Russie kiévienne, principauté de Kiev ou Ruthénie prémongole, était une principauté slave orientale qui a existé du milieu du IXe au milieu du XIIIe siècle, avant de disparaître en 1240 du fait de l’invasion mongole.

4Jean-Sylvestre Mongrenier, Les Tatars de Crimée. Domination, soumission et ethnocide, Institut Thomas More, 19 mai 2014.

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