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Choses vues dans les camps de réfugiés sahraouis

Le Front Polisario à la recherche d’un second souffle

Le 18 juillet 2016, vingt-huit États africains ont déposé une motion à l’adresse du président de l’Union africaine Idriss Déby pour réclamer une suspension des activités de la République arabe sahraouie démocratique au sein de l’organisation. Quinze d’entre eux étaient pourtant d’anciens soutiens de la cause sahraouie. Cette manœuvre politique illustre le retour du Maroc sur la scène africaine, et la diplomatie chérifienne ne compte pas en rester là pour enterrer définitivement la voix des indépendantistes. Comment, depuis les camps de réfugiés de Tindouf, le Front Polisario prépare-t-il la riposte ?

En débarquant à l’aéroport de Tindouf, le protocole est bien réglé. Des Jeep frappées du logo de la République arabe sahraouie démocratique (RASD) attendent les quelques volontaires qui souhaitent se rendre dans les camps de réfugiés. Sous escorte policière et militaire algérienne, le convoi traverse cette ville de 47 000 habitants située à 1 400 km au sud-ouest d’Alger. Quelques kilomètres après les dernières habitations, un checkpoint en plein désert fait la transition : nous passons à présent sous l’escorte du Front Polisario qui est officiellement la seule autorité à administrer les camps de réfugiés.

Abeida Cheikh est le wali du camp de Smara, qui regroupe environ 50 000 personnes. Passées les politesses d’usage, la discussion s’engage sur le retour du Maroc au sein de l’Union africaine (UA) : « Il faut voir cela comme un nouveau défi : nous avons à présent la possibilité de dénoncer la politique marocaine en présence des autorités du royaume. » C’est le discours officiel, qui veut voir le retour du Maroc comme une victoire du Polisario : en s’asseyant aux côtés de Brahim Ghali, président de la RASD, Mohammed VI serait de facto contraint de lui reconnaître une légitimité. La réalité semble plus complexe : depuis 2000, près d’une trentaine d’États autrefois solidaires de la RASD ont préféré rompre leurs relations.

Avec une population majoritairement âgée de moins de trente ans, la place de la jeunesse est au cœur des échanges. Zeïn Sid Ahmed est le secrétaire général de l’Union de la jeunesse de Saguía el-Hamra et Río de Oro (Ujsario), organisation de jeunesse du Polisario. Censée préparer la jeunesse à la guerre de libération depuis le cessez-le-feu de 1991, elle se consacre désormais à former intellectuellement et politiquement les jeunes militants. Pour Sid Ahmed, la situation des jeunes est alarmante, dans une région où transitent les réseaux de drogue et où Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) menace l’intégrité des États, le peuple sahraoui ne peut être à l’abri de ces fléaux : « Notre jeunesse est particulièrement vulnérable, témoigne Sid Ahmed car elle possède trois qualités majeures : elle est diplômée, adaptée au climat désertique et possède une connaissance du terrain ».

Ces propos sonnent comme un avertissement, le seul moyen d’empêcher ces milliers de jeunes de répondre aux appels de ces réseaux ou de satisfaire leurs volontés de reprendre les armes est de régler au plus vite la situation politique. Sid Ahmed explique : « Il n’y a pas trois possibilités, soit nous obtenons la justice avec la tenue du référendum sur le statut du Sahara occidental, soit la criminalité et le terrorisme gagneront. »

Une population sous perfusion

Dans les camps de réfugiés, si les mentalités ont évolué avec l’arrivée d’Internet et des smartphones, les situations économiques et sanitaires restent inquiétantes. La population sahraouie vit sous assistance, étant dans l’impossibilité de constituer une agriculture viable en plein désert. Une fois par mois, la nourriture est distribuée par le Programme alimentaire mondial (PAM) et des camions-citernes remplissent les réservoirs situés devant chaque maison. Depuis un an, des pylônes électriques, fournis par l’Algérie, alimentent la totalité des camps.

Depuis le cessez-le-feu, le principal enjeu pour les familles sahraouies est de disposer d’un capital économique propre. Tous les hommes sont répartis dans des corporations professionnelles en fonction de leurs activités ou de leurs formations. Dans un contexte où les besoins élémentaires sont fournis gratuitement, la plupart des activités ne sont pas ou très peu rémunérées. Cela pousse de nombreux Sahraouis à opter pour les quelques professions permettant de voir de l’argent circuler : commerce et transport notamment. Dans les camps, les Mercedes 300D et 190E règnent en maîtres. Elles sont importées d’Espagne à bas prix. L’autre option économique est d’offrir ses services à l’étranger. Hamoudi Thaleb a quitté les camps il y a plusieurs années pour travailler en Espagne, en Italie et en France. S’il est revenu à Smara, c’est pour aider sa famille. Désormais, chaque jour, il travaille à renforcer les fondations de la maison familiale et empêcher le sable d’y entrer.

L’ambiance dans les camps ne varie pas tellement. Dans des ruelles de sable et de pierre, les Sahraouis nous saluent d’une ola, habitués à voir passer des Espagnols. Les enfants sont plus pragmatiques : « Caramelo ? » Les femmes, habillées de leur melhfa, un tissu ample enveloppant tout le corps, portent également des gants et des chaussettes en laines, pour se protéger du soleil. Dans les épiceries, au milieu de produits pour des teintes capillaires claires et des huiles essentielles, il y a différentes crèmes pour blanchir la peau. Ali M., jeune Sahraoui, essaie d’expliquer ce culte de la peau blanche : « J’aimerais avoir une peau aussi blanche que la tienne. Je préfèrerais prendre des coups de soleil que de voir ma peau s’assombrir. Avec ta peau, je pourrais aller où je veux sans être discriminé, parler avec tout le monde sans que cela ne pose de problème. » Les jeunes Sahraouis disent souffrir de discrimination dans des capitales étrangères du fait de leur mélanine, notamment à Alger où ils forment avec les Algériens du Sahara un groupe distinct des habitants du littoral à la peau plus claire. Pas de doute, l’héritage colonial est encore bien vivace.

Faire face à la propagande marocaine

Mohamed Alkehal, jeune biologiste, tient à témoigner de sa première source de souffrance : celle de l’image que les médias marocains diffusent d’eux en Europe. « Le Maroc dit que nous restons ici parce que nous sommes séquestrés par le Polisario, c’est faux, nous sommes ici parce que notre terre est occupée. L’exil ? On y est déjà. » Systématiquement, les jeunes Sahraouis témoignent de leur incompréhension face aux mensonges des autorités marocaines relayés en Europe.

« Il y a beaucoup de Sahraouis qui ont quitté les camps pour vivre ailleurs, explique Alkehal. Notre problème c’est le visa. Déjà que les ambassades européennes sont très réticentes à donner des visas aux Africains, imaginez un individu qui vit dans un camp de réfugiés au Sahara. » Le gouvernement marocain est conscient de la détresse des réfugiés sahraouis et essaie de motiver leur retour : « Nous devons passer par l’ambassade marocaine à Nouakchott, en Mauritanie. Là-bas, nous sommes invités à signer plusieurs documents où nous reconnaissons la légitimité de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental et nous faisons allégeance au roi. Ensuite, nous bénéficions d’aides financières pour nous installer et trouver un logement. » Si certains ont accepté le chantage, les anecdotes ne manquent pas autour de « héros de la cause » qui transfèrent l’argent fourni par le Maroc à leur famille sahraouie, voire qui vendent le logement fourni par les autorités puis reviennent dans les camps avec d’importantes sommes d’argent.

Les mariages sont l’occasion de faire de nouvelles rencontres. Chez les Sahraouis, l’événement se déroule autour d’une grande tente installée pour l’occasion. À l’intérieur, les femmes dansent et chantent. À l’extérieur, les hommes discutent et les célibataires guettent du regard d’éventuelles prétendantes sorties furtivement. La simple présence d’un Européen, qui plus est français, est en soi un événement. Rapidement, un petit attroupement se forme, et permet d’engager la discussion. Unanimement, les plus jeunes disent vouloir reprendre les armes. « À quoi sert-on ici ? Nous avons eu beaucoup de martyrs, mais tous les jeunes Sahraouis sont prêts à en offrir encore pour que notre cause soit de nouveau entendue », témoigne l’un d’eux.

Dans les écoles, tout est fait pour que les nouvelles générations soient conscientes et déterminées à reprendre le flambeau de la cause. Les portraits des leaders historiques Mohammed Bassiri et Moustapha Sayed Al-Ouali côtoient ceux de Brahim Ghali et d’Aminatou Haidar, célèbre militante sahraouie vivant en territoire occupé. Mohamed Mouloud, ministre de l’éducation de la RASD, rappelle l’importance de l’éducation dans l’histoire des Sahraouis : « En pleine guerre, nous devions organiser l’éducation de milliers d’enfants au sein de camps de réfugiés, sans matériel ni équipe éducative. Désormais, on compte entre cinq et sept écoles par camp. Nous établissons nos propres programmes scolaires et éditons nos propres manuels scolaires. Récemment, nous avons ouvert un centre de formation pédagogique pour les enseignants, et dans le futur nous souhaiterions développer un centre d’archives. »

Dans une société vivant sous assistance humanitaire, le budget de la RASD dépend entièrement des partenariats extérieurs. Les fonds propres du gouvernement sont infimes, donc chaque ministère établit son budget avec l’aide humanitaire reçue et les partenariats établis. « 7 % des partenariats entre la RASD et des institutions étrangères concernent l’éducation, note le ministre. C’est par ce biais que nous obtenons du matériel scolaire et des moyens pour rénover certaines écoles. » Le reste du budget concerne notamment l’alimentation (50 %), les bâtiments et travaux publics (21 %), la gestion de l’eau (8 %).

Garantir les droits humains de tous les Sahraouis

Le Polisario affirme être le parti politique représentant la totalité du peuple sahraoui, mais qu’advient-il de celui qui souhaiterait parler d’une autre voix ? Abba Salek est président de la Commission nationale sahraouie des droits de l’homme (Conasadh) : « Nous défendons la liberté d’expression, chaque Sahraoui est libre de critiquer le président ou les décisions de la RASD, explique-t-il. Cependant, le développement de partis politiques divergents risquerait de nous écarter de l’objectif principal : l’obtention du référendum d’autodétermination et la libération de notre terre. » Sa promesse d’un futur État sahraoui fondé sur une République démocratique et multipartite n’engage que sa parole, et au regard de l’évolution des principaux mouvements politiques de la décolonisation, il semble lucide de rester prudent.

Depuis avril 2016, la Conasadh a le statut d’observateur à la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples. Salek affirme être en pleine préparation de dossiers pour révéler au sein de l’Union africaine (UA) les agissements des autorités marocaines. Reconnue par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, basé à Genève, la Conasadh compte parmi ses partenaires l’Association marocaine des droits de l’homme, grâce à laquelle elle obtient un suivi des dossiers de prisonniers sahraouis — notamment les vingt-quatre inculpés de Gdeim Izik.

L’Association des familles des prisonniers et disparus sahraouis (Afapredesa) a été créée en août 1989. L’organisation accompagne les familles de prisonniers politiques et les disparus, ces individus qui ont été arrêtés par les autorités marocaines sans que celles-ci ne le reconnaissent. Depuis sa création, l’association affirme avoir travaillé sur le dossier de plus de quatre mille personnes. À ce jour, selon le président de l’association Omar Lahcen, près de cinq cents Sahraouis sont toujours portés disparus. Il rappelle que cette méthode n’est pas spécifique aux Sahraouis, mais à tous les opposants au roi du Maroc, à l’instar de Mehdi Ben Barka, kidnappé en France puis torturé à mort et dont le corps n’a jamais été retrouvé.

L’association dispose de nombreuses vidéos de violences sur des militants sahraouis par les services de sécurité marocains. Les images sont sans appel : des rassemblements brutalement dispersés, des militants se faisant humilier en pleine rue, des femmes bousculées dont on arrache les voiles, des jeunes passés à tabac puis jetés en bord de route en plein désert.

Les nouveaux visages de la cause

Sans renier l’héritage politique de la RASD et du Polisario, une nouvelle génération de militants émerge. L’une des principales figures est sans nul doute l’association Non Violence Action (Nova)-Sahara Occidental, qui regroupe une centaine d’adhérents dans les camps et autant dans le Sahara occidental occupé. Abida Bouzeid en est depuis 2014 la présidente ; charismatique, la jeune militante se montre déterminée : « Nous voulons utiliser la colère des jeunes des camps pour mener des campagnes politiques de grande ampleur et malmener la propagande marocaine ». Bien qu’elle s’affirme indépendante du Polisario, force est de constater qu’elle répond parfaitement à un créneau d’action qui semble échapper au mouvement politique sahraoui. Nova propose des formations aux nouvelles techniques de communication et à la non-violence à des groupes de jeunes volontaires. Plus récemment, les militants de Nova ont été invités par la RASD à former les soldats au droit international humanitaire.

En 2016, Bouzeid a été invitée en France pour porter la voix des Sahraouis. Elle dit avoir été « atterrée » par l’absence de conscience de la part de la classe politique française sur la question sahraouie et des faiblesses des réseaux de solidarité pour la cause de son peuple, en comparaison avec le mouvement de solidarité pour la Palestine. « Nous attirons moins les médias que d’autres causes par manque de sensationnalisme, explique-t-elle. Ici, il n’y a plus de bombardements ni d’affrontements militaires, et on ne peut que s’en réjouir, sauf que cela a conduit à la marginalisation de notre lutte. »

Désormais, Nova veut mobiliser les jeunes Sahraouis sur des batailles pacifiques, mais déterminantes : l’accueil de délégations politiques et syndicales internationales, la diffusion d’une communication militante sur les réseaux sociaux et la sensibilisation d’artistes internationaux. Dans un contexte de volonté guerrière d’une partie de la jeunesse, le choix de la non-violence est à questionner : « Nous n’avons pas le choix, la violence ne peut pas construire une société apaisée, explique la présidente. Nous devons réaffirmer que l’État marocain a toujours été la porte d’entrée des velléités impérialistes et néocoloniales de la France et des États-Unis en Afrique. »

Ce constat, elle a pu en faire l’amère expérience en mars 2015, lorsqu’elle a été invitée à s’exprimer au Conseil de sécurité de l’ONU et que les représentants français ont décidé de boycotter son audition. En décembre 2016, elle a participé à une délégation sahraouie pour le 4e Forum social maghrébin migration qui s’est tenu à Tanger. Son entrée en territoire marocain a été possible grâce à l’intervention de l’ONG Oxfam. Elle a pu y tisser des relations avec des organisations étudiantes marocaines et remettre en cause la rhétorique gouvernementale au sujet de la lutte de son peuple. Surtout, elle y a relayé ces mots qui animent la conscience des Sahraouis : « Nous n’en voulons pas aux Marocains, mais à leur gouvernement. L’Afrique est un immense continent, il y a de la place pour tout le monde. »