Politique, culture, société, économie, diplomatie
21 980 €Collectés
73%
30 000 €Objectif
26/33Jours

Chrétiens d’Irak, instrumentalisation et compassion amnésique

La situation des chrétiens d’Irak depuis les offensives de l’État islamique a suscité un large élan de solidarité de la part des pays occidentaux. Cela soulève toutefois des interrogations : pourquoi une réaction aussi tardive alors qu’ils sont en danger depuis l’invasion américaine ? Pourquoi la France et les pays occidentaux, choisissant pour eux la solution de l’exil, ne tiennent-ils pas compte des demandes des représentants chrétiens qui veulent rester en Irak, leur pays ?

Depuis la prise de la ville irakienne de Mossoul par les combattants de l’État islamique en juin, et plus encore depuis l’offensive djihadiste vers les positions kurdes qui s’est traduite début août par la conquête des localités chrétiennes des plaines de Ninive, le christianisme irakien, déjà menacé par le chaos qui prévaut dans le pays depuis 2003, paraît plus que jamais en voie d’extinction. Les chrétiens de Mossoul ont été sommés en juillet par les nouveaux maîtres de cette ville majoritairement arabe et sunnite de quitter leurs foyers sous peine de mort s’ils ne se convertissaient pas à l’islam ou s’ils refusaient d’acquitter un impôt vexatoire. Leur sort a troublé les opinions publiques occidentales ; il a contribué à ramener temporairement les chrétiens irakiens sur le devant de l’actualité internationale. Cependant, bien que louables dans une situation d’urgence, les déclarations formulées notamment par le gouvernement français posent problème. Paris s’est en effet rapidement déclaré prêt à accueillir sur son territoire les réfugiés chrétiens d’Irak qui en feraient la demande. La France a pris des mesures justifiées par une hypothétique solidarité confessionnelle, contribuant à installer l’idée selon laquelle l’existence en Irak d’une population chrétienne constituait une anomalie aux conséquences funestes et que la place de ces populations ne se trouvait pas dans leur pays d’origine mais en Europe ou en Occident, auprès des leurs.

Ces représentations sous-jacentes sont d’autant plus pernicieuses qu’elles entrent paradoxalement en résonance avec les projections des idéologues de l’État islamique. Celui-ci s’emploie à mettre en place dans les régions passés sous son contrôle un ordre totalitaire visant à faire table rase des héritages multiples de la région, à effacer les traces de son histoire complexe pour faire advenir un monde nouveau, expurgé de toute hétérogénéité confessionnelle. Une fois de plus les chrétiens irakiens ont fait les frais de leur association en partie subie à l’Occident. Depuis l’expansion de l’influence européenne dans ce qui était alors l’Empire ottoman, au XIXe siècle, les ancêtres des chrétiens d’Irak, instrumentalisés et plusieurs fois trahis par les puissances coloniales britannique, française et russe ont été enfermés, aux yeux de leurs voisins musulmans et des autorités de la région, dans une position qu’ils n’ont jamais choisie : celle d’une tête de pont de l’Occident, de cinquième colonne suspecte. Alors même que leur histoire, indissociable de celle du Proche-Orient dans sa globalité, a commencé à s’écrire en dehors des sphères d’influence des chrétientés latine ou grecque.

Une Église particulière

Aux premiers siècles de l’ère chrétienne, les chrétiens d’Assyrie (nord de l’Irak actuel) sont placés sous la domination de la Perse achéménide et s’attachent justement à se distinguer de l’Église d’Antioche, située dans l’aire byzantine, pour être tolérés par le pouvoir. Ils suivront dès lors une trajectoire historique et théologique distincte et parallèle à celle des mondes chrétiens, placée sous l’influence de Rome et de Constantinople. Pour les dénominations chrétiennes qui s’opposent au dogme byzantin — comme l’Église nestorienne —, la Perse zoroastrienne et ses dépendances mésopotamiennes dans ce qui sera bien plus tard l’Irak représentent alors un refuge contre les persécutions du basileus, empereur de Constantinople.

Ni latines, ni grecques mais de langue syriaque et donc de tradition sémite, les Églises orientales ont leur propre zone de rayonnement. Indépendantes des grands centres chrétiens de l’ancien monde, elles connaissent un développement séparé illustré par l’expansion de l’Église nestorienne qui se coule dans les voies de communication de l’Empire perse pour rayonner jusqu’en Asie centrale, puis aux confins de la Chine et de l’Inde — bien au-delà de l’orbite de Rome et de Constantinople.

La situation des chrétiens du Croissant fertile ne change pas fondamentalement avec la conquête musulmane de la région au VIIe siècle. Les empires arabes du Proche-Orient occupent face à Byzance une position analogue à celle des Perses vaincus. Les relations des chrétiens avec les nouveaux maîtres de la région sont florissantes. Les premiers siècles de la domination islamique coïncident même avec une période d’expansion du christianisme syriaque. De nombreuses églises et monastères sont fondés dans les plaines du nord de la Mésopotamie ; l’élite chrétienne se rapproche du pouvoir musulman dans les capitales dont les chrétiens constituent une part importante de la population, notamment à Bagdad sous le califat abbasside (750-1258) qui marque l’âge d’or de l’islam médiéval.

Le poids des Croisades

Ce sont en revanche les Croisades, à partir du XI siècle, qui amorcent un basculement dans les relations entre les communautés chrétiennes et les États musulmans au Proche-Orient. La jonction qu’elles impliquent entre l’Occident chrétien et les chrétientés orientales entraîne la confusion funeste de ces dernières avec les intérêts de puissances étrangères, dont les échos n’ont cessé de se faire ressentir par la suite. Bien que, contrairement à d’autres dénominations chrétiennes de la région, les églises de tradition syriaque ne se soient pas rangées du côté des Croisés et qu’à ce titre elles aient été globalement épargnées par la réaction des États musulmans, leurs fidèles ont pâti de la défiance qu’inspireront dès lors les chrétiens en général, dans un contexte de confrontation géopolitique et religieuse. Les Croisades auront ainsi contribué à amorcer la chute d’un monde syriaque qui sera finalement balayé par les invasions mongoles au XIIIe siècle pour ne se maintenir que dans les montagnes du Kurdistan et quelques bastions de l’antique Assyrie, dans l’actuelle province de Mossoul, en Irak.

C’est dans cette région que la chrétienté syriaque va entamer son rapprochement avec la chrétienté européenne. En 1553 est fondée l’Église chaldéenne — unie à Rome — qui devient bientôt majoritaire parmi les chrétiens de Mésopotamie septentrionale. Plus tard, dans l’Empire ottoman, la seconde moitié du XIXe siècle est marquée par des dynamiques concomitantes qui structureront profondément l’avenir de la région. L’Empire continue de perdre ses possessions de peuplement chrétien en Europe balkanique et se recentre sur une identité islamique. Au sein même de ses frontières, les puissances européennes et la Russie cultivent leurs alliances avec les minorités chrétiennes, contestant par là même la souveraineté de Constantinople sur une partie de ses sujets. Au contact de l’Occident — et donc de la « modernité » —, ces communautés découvrent les idées des Lumières et le nationalisme. Si les chrétiens orientaux ne sont pas en première ligne, les Arméniens, qui bénéficient de liens historiques puissants avec l’Europe, les influencent considérablement.

Un génocide oublié

Leur renaissance nationale contribue par ricochet à la formation d’un nationalisme chrétien de culture syriaque prétendant transcender les divergences ecclésiastiques pour faire émerger une nouvelle nation assyrienne. Fondée exclusivement sur un critère religieux, elle s’invente un substrat ethnique basé sur l’héritage mythique des grandes civilisations antiques de la Mésopotamie que l’Europe redécouvre au même moment. Cependant, les chrétiens orientaux dans leur ensemble sont de plus en plus associés par les autorités ottomanes aux intérêts de leurs nouveaux protecteurs français, britanniques ou russes. Le déclenchement de la première guerre mondiale, qui oppose la Sublime Porte à ces trois puissances, fait des chrétiens d’Orient de culture syriaque des ennemis de l’intérieur. En 1915, Ils subissent — comme les Arméniens — un véritable génocide, dont le nombre de victimes est estimé à 300 000. Perpétré essentiellement sur le territoire de l’actuelle Turquie, ce massacre contraint les survivants à fuir vers l’Irak actuel bientôt occupé par l’armée britannique où ils rejoignent leurs coreligionnaires. Ils sont à nouveau instrumentalisés par le Royaume-Uni qui les utilise, dans le cadre du mandat qu’elle exerce sur l’Irak, pour mater des révoltes kurdes et chiites. En 1933, après l’indépendance du pays, ils sont à nouveau l’objet de massacres, les nouveaux maîtres de l’Irak les considérant comme les collaborateurs d’une puissance occupante qui, après son retrait, les abandonne à leur sort.

La fin de la seconde guerre mondiale inaugure une période plus favorable pour les chrétiens d’Irak. Avec le triomphe du nationalisme arabe, ils ne sont pas inquiétés pour leur appartenance religieuse, mais se trouvent contraints de proclamer leur arabité et de renoncer à leur identité culturelle distincte ainsi qu’à la langue syriaque. Cela n’empêche pas certains d’entre eux d’intégrer les cercles du pouvoir, tel que Tarek Aziz1, cadre important du régime de Saddam Hussein. Tout au long du XXe siècle, les chrétiens syriaques s’établissent en diaspora et leur accès aux pays occidentaux s’en trouve facilité, de même que leur émigration, favorisée par les crises successives que traverse leur pays à partir de la fin des années 1970. À la première vague migratoire liée à la guerre Iran-Irak succède un nouvel exode après la guerre du Golfe de 1991, du fait notamment des sanctions économiques qui frappent l’Irak.

Effondrement de l’ordre public après 2003

Un coup décisif leur sera cependant porté après l’intervention américaine en Irak en 2003, avec l’arrivée dans le pays de militants islamistes radicaux qui les prennent pour cible, ainsi que leurs lieux de culte, pour des raisons idéologiques. L’effondrement de l’ordre public permet à des groupes mafieux de s’attaquer impunément à une communauté dépourvue de milice d’autodéfense et dont les connexions à l’étranger sont perçues comme autant de garanties de profitables rançons. Bassorah, Bagdad et Mossoul se vident progressivement de leurs chrétiens. Ceux qui n’ont pas la possibilité de s’installer à l’étranger se réfugient au Kurdistan irakien. Là, les autorités garantissent leur sécurité et favorisent leurs conditions d’accueil, permettant à une vie chrétienne de reprendre sur ce territoire ainsi que dans les localités chrétiennes des plaines de Ninive qui, quoique situées aux marges des zones kurdes, bénéficient de la protection militaire des autorités de la région.

Ce statu quo a été renversé par les avancées de l’État islamique en août 2014. L’offensive djihadiste, que les forces kurdes en déroute n’ont pu contenir, a brisé la confiance d’une partie des derniers chrétiens d’Irak envers le gouvernement d’Erbil. L’aide militaire accordée au Kurdistan irakien par les États-Unis et certains États européens a permis aux combattants kurdes de reprendre le dessus et d’écarter l’éventualité d’une conquête des régions kurdes par l’État islamique, mais le territoire du Kurdistan a perdu symboliquement son statut de sanctuaire. C’est donc l’exil définitif et sans retour qui apparaît comme l’unique solution à bien des chrétiens irakiens. Si ceux qui sont installés depuis longtemps dans les villes du Kurdistan ne sont pas nécessairement concernés, les dizaines de milliers de personnes qui ont fui les localités chrétiennes des plaines de Mossoul toujours aux mains des djihadistes n’envisagent que très rarement de pouvoir rentrer un jour dans leurs foyers, désireux qu’ils sont d’oublier cet Irak qui ne veut plus d’eux.

Face à ce phénomène, la réponse la plus claire qu’ont donné les puissances occidentales a été d’encourager cet exil. Les déclarations du gouvernement français allant en ce sens présentent à cet égard plusieurs problèmes. D’abord, elles ont fait naître chez des milliers de personnes des espoirs qui ne pourront pas tous être satisfaits, car l’accueil des chrétiens irakiens en France ne sera pas systématique pour l’instant2. De plus, elles contribuent à renforcer l’idée selon laquelle l’exil serait la seule solution pour les Irakiens chrétiens, évacuant purement et simplement la nécessité de leur permettre de demeurer chez eux. Si elles étaient libérées, les plaines de Ninive pourraient faire l’objet d’une protection internationale garantissant l’autonomie de ce territoire, qu’il s’agirait ensuite doter de ses institutions et de ses forces de sécurité propres.

Les projets de régions autonomes chrétiennes en Irak existent depuis plusieurs années et leur réalisation aujourd’hui semble être le seul moyen d’éviter l’évanouissement définitif des populations chrétiennes d’Irak. Cependant, soutenir cet objectif implique pour les puissances occidentales de sortir d’une vision exclusivement victimaire et de leur donner les moyens de prendre en main leur défense en leur permettant de rester sur ces terres qui sont les leurs.

1NDLR. Tarek Aziz est né dans une famille de confession chaldéenne installée dans un village situé au sud-est de Mossoul, essentiellement peuplé à cette époque d’Assyriens chrétiens. Baasiste proche de Saddam Hussein, il a occupé les postes importants de ministre de l’information, de vice-premier ministre et de ministre des affaires étrangères.

2NDLR. Selon l’Association des chrétiens pour l’abolition de la torture (Acat), qui met en garde contre un effet d’annonce gouvernemental, pour le premier semestre 2014, seules 93 demandes d’asile de ressortissants irakiens ont été enregistrées par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).