Politique, culture, société, économie, diplomatie

Chronique d’une scission annoncée chez les Frères musulmans jordaniens

En Jordanie, la fracture au sein des Frères musulmans est consommée depuis le 5 mars 2015. La douzaine de personnalités expulsées le 14 févier 2015 par le conseil consultatif du mouvement (majliss al-shura) pour infraction à ses principes a obtenu l’autorisation officielle de fonder son propre groupe. La bouture, dont la germination a été accélérée par les soulèvements arabes recevra le nom d’ « association de la Confrérie des Frères musulmans », et celle historique fondée en 1946 gardera le nom de Confrérie des Frères musulmans. Ces mêmes personnalités avaient fait parler d’elles par le passé. Chronique d’une scission annoncée.

Obnubilés par les discours sécuritaires et emboîtant le pas aux pratiques des autorités égyptiennes, saoudiennes et émiriennes1, les « services » jordaniens sont depuis 2013 à l’affût de la moindre incartade des Frères musulmans. Un banal billet d’humeur du contrôleur général adjoint de la Confrérie des Frères musulmans en Jordanie agrège un malaise diffus : sur sa page Facebook personnelle du 19 novembre 2013, Zaki Bani Ersheid retourne aux autorités émiriennes l’accusation de financer le terrorisme dans la région, en réaction à l’interdiction de la branche émirienne de la confrérie. Il est arrêté à l’aube du 21 novembre 2014 et comparaît le 15 février 2015 devant le tribunal de la Sûreté de l’État, où il est condamné à dix-huit mois de prison avec travaux forcés.

La frilosité surprenante des autorités jordaniennes, plutôt coutumières du soft power, exprime la tension ambiante. Le soutien de pure forme et le communiqué officiel de la confrérie — somme toute mesuré — à Bani Ersheid cachent mal le charivari au sein du mouvement et le malaise entre celui-ci et l’État. Le contexte régional a précipité ce malaise, mais ne l’a pas généré.

L’injonction intimée par le gouvernement à la confrérie de « régulariser » ses statuts juridiques en tant qu’association, et d’y inscrire l’autonomie idéologique et financière par rapport à l’étranger, en l’occurrence l’Égypte, vient précipiter le processus. Les détracteurs de la rupture des liens avec l’Égypte, dont Hammam Said, Hamzeh Mansour et Zaki Bani Ersheid (des « faucons ») rappellent que le statut d’association a été accordé en 1946 par le cabinet du premier ministre de l’époque. Ils crient à une manœuvre politique du régime visant à liquider le mouvement et arguent de leur ancrage dans l’histoire nationale. En revanche, les défenseurs du recentrage autour de problématiques proprement nationales, tels qu’Abdel Majid Thneibat, Rhayyel Gharaïbeh, Nabil Koufahi et Jamal Dheishat (des « colombes ») posent le changement de statut comme un impératif conjoncturel de survie, dans un environnement proche particulièrement hostile2. Plus substantiellement, ces derniers confirment leur position qui appelle depuis une dizaine d’années à une refonte de la stratégie politique de la confrérie.

Devant l’impossibilité d’un accord, et à quelques heures de la condamnation de Bani Ersheid, les leaders « colombes » sont expulsés, ainsi que plusieurs militants influents. Selon Nabil Koufahi, l’un d’entre eux, la confrérie signe par cette décision « son arrêt de mort »3. Aussitôt, les frondeurs se constituent en jamaa bis4, proprement jordanienne, et conforme aux statuts des associations tels que définis par le ministère du développement social, tout comme ils se dotent d’un bureau exécutif, d’un conseil consultatif et d’un contrôleur général, Abdel Majid Thneibat.

Étonnamment, c’est à ces mêmes contraintes statutaires que la confrérie-mère va obéir quelque temps plus tard. Au plus fort de la crise, le contrôleur général de l’organisation en appelle à l’arbitrage du roi. Les autorités jordaniennes, après avoir soufflé le chaud et le froid, finissent par accorder l’autorisation à deux structures portant le même nom, se prévalant de la même légitimité, se disputant représentativité, locaux, biens immobiliers et comptes financiers. La confrérie dans son ensemble se trouve dans une situation historique incongrue.

Un modus videndi fragile

Les Frères musulmans n’en finissent pas de subir les conséquences de la déroute de la matrice égyptienne de juillet 2103. À la répression sanglante infligée au Caire font écho, en 2014, des mesures à l’encontre des Frères musulmans en Arabie saoudite et dans les Émirats arabes unis. La Jordanie, sensible aux aléas régionaux et aux pressions de ses bailleurs de fonds, agite l’épouvantail de l’interdiction au-dessus de la tête de la jamaa. Pression subtile du régime pour maintenir les rapports de force et de neutralisation mutuelle entre les différents courants de l’opposition.

Le malaise entre les Frères musulmans jordaniens et le régime est ancien. En tant qu’association, la confrérie est une composante structurante de l’histoire politique du royaume, sur laquelle le pouvoir hachémite s’est appuyé pour affirmer sa légitimité sur la composante palestinienne et la partie nord du royaume. Une fois la loi martiale abolie en 1989, les élections rétablies, et leur bras politique créé sous le nom du parti du Front d’action islamique (1992), les Frères musulmans ont révélé de fortes capacités de mobilisation. Pour freiner leur impact sur les décisions stratégiques dans la politique intérieure et étrangère, le roi Hussein procède en 1993 à une réforme du mode de scrutin. Depuis, c’est le point d’achoppement entre pouvoir et confrérie.

Les Frères musulmans ont une présence non négligeable parmi les notables et les classes moyennes éduquées d’Irbid dans le nord du pays. Mais également dans des villes comme Amman et Zarqa, dans les milieux modestes, les quartiers populaires et les camps de réfugiés, du fait de l’histoire complexe et intriquée avec le Hamas qui a longtemps bénéficié de sympathisants dans ces milieux.

Utile du temps couvert par la loi martiale, l’ancrage communautaire et social mixte est devenu potentiellement menaçant pour le pouvoir central. Une telle mixité d’ancrage risque de déstabiliser l’équation politique historiquement construite autour de formes diverses de ségrégation démographique et sociale (nord/sud, transjordanienne/palestinienne, rurale/urbaine, bédouine/paysanne) et de générer en l’occurrence un consensus à même d’interpeller le régime sur ses choix stratégiques en matière de politique extérieure, notamment à l’égard d’Israël.

Il reste que des modus vivendi ont toujours été possibles, au point que le Parlement a été présidé par l’islamiste Abdel Latif Arabiyyat. Il reste aussi que la force de mobilisation des Frères musulmans s’est confirmée pendant les contestations de l’automne 2012 qui avaient à l’époque inquiété le pouvoir.

Recentrage inévitable

Les Frères musulmans reviennent à la vie politique en 1989, à une période où se préparent les futurs accords d’Oslo (septembre 1993) et les accords de paix israélo-jordaniens (octobre 1994). Le Hamas est alors salué dans le champ politique régional comme la force d’opposition aux diktats israéliens. Les priorités dans la stratégie d’action au cours de la période ouverte par ces accords posent problème à la confrérie et aux autorités jordaniennes elles-mêmes, en particulier après la seconde Intifada de 2001. La tentative d’assassinat de Khaled Mechaal en 1997, l’accès au trône roi d’Abdallah II qui inaugure une nouvelle approche des relations jordano-palestiniennes, mais aussi l’interdiction du Hamas en août 1999 sont autant de faits qui ont suscité des débats au sein de la confrérie.

La problématique palestinienne s’en trouve de facto marginalisée, et réduite à une simple rhétorique de la part des leaders islamistes. Marginalisation renforcée d’une part par les ancrages territoriaux dissociés et les enjeux politiques divergents pour chacune de deux branches de la confrérie et, d’autre part, par la désaffection progressive pour le Hamas (et reportée sur l’ensemble du mouvement) dans les milieux palestiniens, du fait de l’enlisement des acteurs palestiniens dans des guerres intestines.

Fortement débattu en interne, le recentrage étatique et national aboutit en 2005 à la publication d’un programme-cadre composé de dix-sept articles, dont trois seulement portent sur la dimension régionale et internationale et en restent à des généralités5. Les questions pragmatiques liées aux libertés publiques, à la corruption et à la participation politique prennent le pas. Des leaders Frères musulmans, dont les noms figureront quelques années plus tard sur la liste des frondeurs expulsés du mouvement, s’ouvrent aux débats en cours. Un réseau influent d’acteurs se tisse entre Frères musulmans, nationalistes libéraux, anciens officiers haut gradés, anciens hommes d’État de premier rang pro-hachémites sous le règne du roi Hussein. Ils formulent la nécessité d’une réforme structurelle profonde des institutions au fonctionnement de plus en plus délétère. Ce réseau va en 2010 jusqu’à la revendication d’une monarchie constitutionnelle parlementaire et fera l’objet d’une surveillance étroite de la part des autorités.

L’« Initiative de Zamzam »

Avec les soulèvements arabes en 2011, la virulence des débats internes s’accroît. En ligne de mire, trois repères : la déroute islamiste en Égypte, l’expérience d’Ennahda en Tunisie et la radicalisation en Syrie. Débats qui conduisent à une fracture irréparable au sein de la confrérie suite à la démission de son poste du secrétaire général de la confrérie, Rhayyel Gharaïbeh au printemps 2012. Ce dernier, avec d’autres leaders tels que Nabil Koufahi, Salem Flahat et Abdel Majid Thneibat défendent une ligne selon laquelle la confrérie devrait tirer les leçons des expériences régionales : d’après eux, le parti du Front d’action islamique doit prendre son autonomie par rapport à la tutelle centrale de la confrérie afin d’approfondir sa propre expérience politique. Au printemps 2012, ce courant appelle les forces de l’opposition à un dialogue national en faveur de la construction d’un État moderne.

Baptisée « Initiative nationale pour la construction », mais plus connue sous le nom d’Initiative de Zamzam, du nom de l’hôtel où elle se tient, cette rencontre réunit le 18 mai 2012 plus de 500 personnalités de l’opposition. Hammam Saïd, alors contrôleur général, oppose à l’Initiative de Zamzam un refus catégorique, arguant du fait que sa confrérie n’a nul besoin de reconsidérer ni sa vision ni sa feuille de route politiques. Refus survenu à la période de liesse où l’avènement des islamistes au pouvoir au Caire fait encore rêver à celui de la oumma ; une période bien brève que le bureau exécutif jordanien se dépêche d’oublier au lendemain de la chute de Mohamed Morsi. Lorsque la rumeur court dans les médias que Hammam Saïd, jusque-là contrôleur général de la branche jordanienne, risque d’être choisi comme guide spirituel de la confrérie à l’échelle internationale pour remplacer Mohamed Badie, le guide emprisonné au Caire, le bureau exécutif des Frères musulmans s’empresse de démentir l’information.

Néanmoins, malgré leurs réserves et au fil des mois, les Frères musulmans finissent par reprendre à leur compte certaines propositions de l’Initiative.

Cooptation ou dynamique de fond ?

La scission des Frères musulmans jordaniens était prévisible et quasi inévitable. L’organisation-mère a connu en 2012 une véritable épreuve idéologique, avec la distance prise par Gharaïbeh, Thneibat et Koufahi par rapport à ligne officielle. Aujourd’hui, la scission irréversible de ces derniers est une perte substantielle, car les frondeurs sont des personnalités de poids, portent des propositions de réforme, et explorent le champ d’action publique au-delà de celle qui a été historiquement la leur — une force de blocage du fonctionnement politique.

Voir dans cette scission exclusivement une manœuvre de cooptation et de neutralisation de la part du régime jordanien relève davantage de la scénarisation ad hoc que d’une analyse des faits connus. Outre que l’éparpillement comporte pour le régime des risques difficiles à évaluer dans le contexte régional, une telle lecture reviendrait à évacuer la maturation apportée par les autres expériences islamistes dans la région à la réflexion des leaders jordaniens.

Les inquiétudes sont à chercher au-delà des stratagèmes de haute voltige. Avec une base de près de 5 000 militants membres de la confrérie-mère et d’environ 15 000 sympathisants (selon des sources proches des premiers cercles de pouvoir ), et un Front d’action islamique qui y puise l’écrasante majorité de ses adhérents, l’éclatement de cette réserve de soutien pose aux deux associations siamoises un problème de ressources humaines et de crédibilité, et aux autorités un problème de surveillance. Plusieurs sections des Frères musulmans (au moins deux à Irbid, une à Jerash et une à Aqaba) ont déjà annoncé leur ralliement à la nouvelle association ; quid des autres sections, surtout celles de la capitale ? Les militants mécontents vont- ils se tourner vers des structures djihadistes plus radicales ? Le régime saura-t-il endiguer les conséquences d’une scission dont il est acteur de fait ? Si nous admettons que les Frères musulmans jordaniens sont au cœur d’une dynamique endogène dont les divergences se traduiraient naturellement en scission, la maturation politique ne risque-t-elle pas d’être altérée par le contexte régional chaotique ?

1En Égypte, l’interdiction est prononcée le 23 septembre 2013 et confirmée le 6 novembre 2013. Les Frères musulmans sont interdits le 7 mars 2014 en Arabie saoudite et le 15 novembre 2014 aux Émirats arabes unis.

2La divergence entre «  faucons  » et «  colombes  » ne renvoie ni nécessairement ni exclusivement à une différence entre Frères musulmans d’origine palestinienne et/ou transjordanienne. La distinction a pointé d’abord la divergence concernant les processus de paix israélo-palestinien et israélo-jordanien. Ensuite, elle a évolué avec pour marqueur la négociation avec le pouvoir jordanien sur les choix stratégiques du pays en matière de politique étrangère. Depuis 2005, cette distinction se construit autour du champ idéologique et d’action à imprimer à la confrérie.

4Jamaa est le terme habituel donné à la confrérie.

5نظرة الحركة الإسلامية إلى الإصلاح في الأردن، منشورات الحركة الإسلامية، عمان، 2005. (Le regard du Mouvement islamique sur la réforme en Jordanie).